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Full text of "Souvenirs : lettres et correspondances : Berryer (1847-1848), Alfred de Musset, Pierre Lanfrey, Henri Heine"

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SOUVENIRS 



MADAME C. JAUBERT 



FARTS. — IMPRIMERIE GAUTHIER- VILLARS 

55. QUAI DES GRANDS -AUG CST INS, DD 



SOUVENIRS 



DE 



"^ LETTRES ^^> 



CORRESPONDANCES 



BERRYER — 1847 ET 1848 — ALFRED DE MUSSET 
PIERRE LANFREY — HENRI HEINE 

QUATRIÈME ÉDITION 




PARIS 

J. HETZEL ET C% ÉDITEURS 

18, RUE JACOB, 18 
Tous droits de traduction et de reproduction réservés. 



SIBL{C7H£CA 



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I3fl 



SOUVENIRS 



MADAME C. JAUBERT 

— BERRYER — 1847 ET 1848 — ALFRED DE MUSSET — 
— PIERRE LANFREY — HENRI HEINE — 



BERRYER 



UN SEJOUR A AUGERVILLE EN 1840 

Le fidèle Richomme. — M. le marquis de Talaru. — M. Roger l'acadé- 
niicien. — Gomment M"» Duchesnois corrigeait Racine. — Le secret 
de M°"= Récamier. — Une marquise originale. — Le chevalier Artaud.— 
jyXrac Berryer. — M™" de Rupert. — Un oncle terrible. — Berryor père- 
noble et la comtesse Rossi. — Un couplet de Dupaty. — Eugène Dela- 
croix. — Lettres de Berryer à la comtesse de T.... — Un mot regrettable 
de la princesse Belgiojoso. — Amédée Hennequin. — Le cas de Chopin 
et de M"« Sand. — Le chanteur Gcraldy. — Le prince Belgiojoso. — 
Talent de lecteur de Berryer. — Un mariage sans dénouement. 

Pour peindre Berryer, en rett\içant sa longue et bril- 
lante carrière, il ne suffit pas de l'avoir beaucoup connu : 
il faudrait encore posséder une plume exercée, habile et 
éloquente. Je ne puis entreprendre une pareille tâche; 
mais dans un cadre limité, groupant mes souvenirs, je 
chercherai à faire connaître l'homme illustre par ce côté 
intime et vrai, toujours accueilli avec intérêt, quand, par 
son retentissement, un nom éveille la curiosité. 

Trois semaines passées au château d'Augervilie, en 

1 



SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



i840, seront propices à ce genre d'étude ; c'est là qu'il 
fallait voir le grand orateur, goûtant bourgeoisement les 
joies quotidiennes du propriétaire nouveau, et recevant 
ses visiteurs avec la distinction et l'aisance d'un seigneur 
châtelain par droit d'héritage. Ce mélange des temps 
passés et du présent, cette double face de l'esprit se des- 
sinaient d'une façon tranchée chez Berryer. Ainsi les 
goûts les plus aristocratiques s'alliaient chez lui aux idées 
libérales. L'indépendance du caractère se prélait à une 
soumission religieuse, absolue. Sa fierté plébéienne était 
au service de l'autorité monarchique. Le j)hysique même 
rappelait cette nature complexe : d'une taille moyenne, 
les épaules larges et la poitrine bombée ; le col fort, 
comme il appartient à l'organe puissant de l'orateur ; cet 
ensemble au premier abord nuisait peut-être au carac- 
tère de distinction d'une très belle Icle. Mais, si Berryer 
parlait, tout en lui s'ennoblissait. A la tribune, il sem- 
blait grandir. L'on demeurait frappé de la puissance que 
ce geste simple et sobre, cette physionomie fière et mo- 
bile, cette voix sonore et vibrante exerçaient autour de 
l'orateur. 

Une fois admis comme hôte, on jouissait au château 
d'Augerville d'une entière liberté d'action, de parole et 
même d'omission. Ce dernier point peut être regardé 
comme la pierre de touche des maîtres de maison. 
jyjme Berryer, dans son rôle un peu effacé, pleine d'indul- 
gence, secondait son mari, ne s'imposant que par 
d'aimables attentions. 

Lorsque des visiteurs attendus venaient à manquer de 
parole, ainsi qu'il arrive fréquemment quand une ving- 
taine de lieues vous séparent de Paris, on ne passait pas 
le temps à les regretter. On ne jouirait que mieux, savait- 
on, de la compagnie du châtelain. C'est alors qu'il exer- 
çait cet art merveilleux d'éveiller l'intérêt, de piquer la 
curiosité, de paraître confiant^ cxpansif, sans tou efois 



BERRYER. 



rien livrer de son for intérieur. 11 généralisait, s'appuyant 
d'exemples ou de citations que sa riche mémoire lui 
fournissait. Il entraînait aux confidences sans jamais les 
faire regretter, par un souvenir inopportun. En gravis- 
sant le large escalier du château, qui conduit aux appar- 
tements particuliers, posant le regard sur la devise : 
« Faille sans dire », tracée sur les stores, la réflexion 
forçait à constater qu'appliquée à ce maître en l'art de 
la parole, elle était aussi juste que singulière. 

Ce caractère secret, et point mystérieux, était une 
précieuse qualité chez un homme politique ; il possédait 
encore celle de conserver en toute situation une entière 
liberté d'esprit ; il n'aimait pas le danger, mais il l'ac- 
ceptait. 

Après avoir promis ma visite à la campagne, pour les 
premiers jours d'aoiît, je la retardais volontairement. Ce 
ne fut donc qu'après avoir reçu la lettre suivante, que je 
me rendis à l'appel. 

Chère, bien certainement vous n'avez ni arbres à planter dans 
Paris, ni chemins à tracer, ni fossés à creuser, ni portes à ouvrir, 
ni grains à battre, ni étables à clore, ni... Vous faites mieux, 
beaucoup mieux; je n'en doute pas; j'aime mieux vos affaires 
que les miennes, et d'abord parce qu'elles ne tiennent pas tous 
les moments captivés; il y a des heures où votre bureau n'est 
qu'à deux pieds de vous, et où il ne vous faut que tendre la main 
pour obéir à cette résolution tombée soudainement dans vos rê- 
veries: — Ah! il faut que j'écrive à Berryer! Gomment donc n'ai- 
je pas un mot de vous depuis huit jours bien comptés ? et je vous 
attends, vous le savez. Tout est en fleur, l'air est parfumé. J'ai 
fait office de tapissier à faire crier miracle au tapissier de profes- 
sion, et ces petites joies me plaisent. Me voilà donc impatient do 
vous voir ici. Jusque-là le piano est muet. Mais aussitôt que Jes 
grelots de votre postillon se feront entendre, M"° Berryer lancera 
les invitations qu'elle tient en réserve, au prince de Belgiojoso 
et à Just Géraldy. Près de vous, dilettante con amore, je puis 
m'écrier : — Vivent les gens pour qui tout est musique, mélodie, 
harmonie; paroles, ton, couleurs, regards, mouvements, tout leur 
est chant, et ce chant éveille toutes les pensées. Je suis de ces 
musiciens-là, qui ne craignent ni brume, ni vent; et dont la vie 



SOUVENIRS DE M""= G. JAUBERT. 



se cadence sur un mode toujours divers, mais dans une pensée 
soutenue à travers peines et joies, orages et clair soleil. Le vent 
qui souffle en mes voiles me pousse à cette heure vers le cou- 
chant, triste route, direction fâcheuse, qui soulèverait l'idée des 
cinquante ans qui approchent, si je ne me sentais en force de 
lutter contre et de revenir sur mes pas. 

Arrivez donc, arrivez vite, vous qui rendez si belles les heures 
où l'on vous vait, et dont la pensée charme celles où Ton est 
loin de vous. Donnez vos ordres. 
Je vous Laise les mains. 

Berryer. 

Le ton, certes, était engageant, pressant ; j'y cédai. 
Mon hésitation avait tenu à ce que je savais la comtesse 
de T... seule d'étrangère <à Augerville en ce moment. Je 
ne la fuyais pas, il s'en faut. Dans le monde, nous nous 
iecherchions. Je goûtais son esprit; le mien ne l'en- 
nuyait pas Mais enfin si, dans les promenades et les 
longues soirées, j'allais involontairement jouer un rôle 
importun? La comtesse tenait grande place dans l'exis- 
tence de Berryer. Elle lui plaisait, j'en étais certaine. 
Sans cesse il allait chez elle. Par quels liens étaient-ils 
attachés l'un à l'autre? Comment s'aimaient-ils? 

Dans le monde, s'il existe des liaisons qui échappent 
aux regards curieux ou malveillants. — chose difficile. 
— il y a, en revanche, grand nombre d'intimités dont 
les hommes pourraient avouer avoir eu l'honneur, sans 
le profit. La beauté, la grâce, l'esprit, le sexe même y 
jouent leur rôle. L'allure du début est vive, puis mille 
entraves surviennent, la raison se fait entendre; peut- 
être l'expression d'un regret est-elle accordée : rien au 
delà. Cependant, des deux côtés, on demeure en coquet- 
terie ouverte ; des rapports dans les goûts font naître 
une certaine manière d'être animée, particulière et fort 
piquante. 

Ainsi, notre monde civilisé crée entre hommes et 
lommes mille nuances dans les relations qui consti- 
tuent, à vrai dire, le charme de la société. Ces nuances 



BLRRYER. 



étaient mieux senties et mises en valeur, dans le genre 
de vie pratiqué aux derniers siècles. La première partie 
du nôtre avait encore conservé la trace de ces soirées 
régulières où l'on se réunissait pour deviser, sans autre 
souci que le plaisir de la conversation, auquel chacun 
contribuait de son mieux. Toutefois, la fréquence, la pé- 
riodicité de ces réunions servaient et voilaient les incli- 
nations naissantes au moment décisif : linstant où le 
fruit se noue, dirait un jardinier. 

Berryer, aimant uniquement la société des femmes, se 
plaisait fort dans un semblable milieu. Donnant de l'es- 
prit, par sa manière d'écouter, à celles qui lui parlaient, 
il prouvait sans cesse qu'un habile causeur tire de son 
partner le même parti que le virtuose du plus médiocre 
instrument. Sensible à tous les charmes, il se trouvait 
singulièrement exposé à ces amours fractionnés qui le 
rendaient plein de séduction quand il était stimulé, 
quand il subissait l'entraînement causé par la présence 
de la personne aimée. 

Sa femme parlait plaisamment de ces règnes éphé- 
mères et mettait une certaine vanité à prétendre n'être 
jamais prise pour dupe, à connaître, avec plus de préci- 
sion que l'époux lui-même, ses bonnes fortunes et l'état 
de son cœur. 

Je résolus, en arrivant à la campagne, d'avouer à 
M"^ Berryer, en répondant à d'affectueux reproches, le 
motif de mon retard : l'appréhension de me trouver par- 
fois de trop; aussi, lorsqu'elle m'eut accompagnée dans 
mon appartement accoutumé, la chambre du Prince, 
ainsi désignée parce que, du temps de la Fronde, le 
prince de Condéy avait pris abri une nuit, je m'excusai 
près d'elle en disant que l'idée déjouer le rôle importun 
de tiers m'était odieuse. 

<f Je vous ai vingt fois répété, s'écria d'un ton impatient 
la châtelaine, que le monde était dans l'erreur, à l'égard 



SOUVENIRS DE M°>« G. JAUBERT. 



de l'attachement qui existe entre Berryer et M™* de T..,, 
C'est un pur platonisme, assaisonné de coquetterie. » 

Et comme je prenais une physionomie dubitative, en 
ajoutant : « Mais elle est veuve maintenant; ne faut-il 
pas tenir compte de cette liberté nouvelle? » 

Il me fut répliqué : 

« Chère Elma, nous en parlerons dans quelques jours. 
Des visiteurs sont attendus, et d'ici-là, vous ne serez en 
tiers que si vous le voulez bien. Comme toujours, notre 
Richomme est à vos ordres. Il me remplacera quand 
vous le demanderez, très flatté de l'honneur que vous 
lui ferez. Quant à moi, mon amie, vous savez que ma 
paresse s'oppose aux promenades, ainsi que ma santé 
aux veillées du soir ; il faudra m'excuser. 

L'intérieur de Berryer paraîtrait incomplet si l'on n'y 
retrouvait la figure de son fidèle Richomme, qui avait 
débuté dans la même étude d'avoué que lui, tous deux 
clercs et compagnons de plaisir. Celui quVai^it illustré 
son nom vint en aide, plus tard, au camarade demeuré 
obscur et sans fortune. 

Une déraison pleine de comique, des lueurs de bon 
sens et de sensibilité, une gaieté inaltérable avec un grain 
de malice, tel était l'hôte admis au foyer de Berryer, 
sans que jamais il pût sentir que la main qui donne est 
au-dessus de celle qui reçoit. 

Le lendemain même de l'ari-ivée, nous suivions en pro- 
menade le cours de l'Essonne, jolie rivière qui traverse 
le parc d'Augerville dans toute sa longueur ; nous admi- 
rions les beau\ peupliers dont ses oaux baignent les 
pieds, et que le propriétaire entourait amoureusement 
de ses bras pour constater leur développement, quand 
Richonnue, pris d'un subit enthousiasme, s'écria : 

« Que dira-t-on un jour, quand Berryer ne sera plus, 
et que je raconterai aux promeneurs (\uù je suis venu h\, 
à cette place même, avec le grand orateur? On meques- 



BERRYER. 



tionnera ! Avait-il foi, croyait-il vraiment au retour de 
notre Henri?,.. 

— Assez, Richommo, assez ! 

— Assez, dis-tu? Alors, je leur répondrai : — Notre 
chef politique ne traitait jamais de légitimisme en plein 
vent ! Une fois au grand air, il ne s'occupait plus que 
de ses peupliers, ou des femmes si elles étaient jolies! 

—7 Archifou que tu es, interrompit le châtelain, qui ne 
pouv\^^ ainsi que nous s'empêcher de rire, faut-il encore 
que tu es mon aîné, ce qr.e tu oublies sans 




vrai, pardonne-moi. Je me complais dans une 
petite débauche d'imagination ; ma vanité s'épanouit 
dans l'avenir. 

— Et ton cœur, mauvais ami ? 

— Ah! mon cœur? Il a son tour; il ne peut fournir 
deux sentiments à la fois. 

— Allons, allons, il faut que tu me prouves ton atta- 
chement au dîner; nous demanderons du Champagne, 
et tu boiras à ma longue vie. 

— Bravo ! Je promets de boire ferme! » 

Berryer, pour son compte, ne se livrait jamais à ce 
genre d'excitation ; mais il soutfrait avec une douce in- 
dulgence le plaisir très vif que trouvait parfois Rikomski 
dans une demi-ivresse. 

Ce nom de Rikomski, avec lettres de noblesse polo- 
naise, avait été octroyé par M™<= Berryer, et avait survécu 
à la plaisanterie qui lui avait donné naissance. Le phy- 
sique du personnage rendait comique toute prétention. 
Petit, trapu, chauve, nez vulgaire, bouche de satyre, 
teint vineux, petits yeux gris, fins et caressants, tel était 
le p^hysique du personnage. J'ajouterais qu'il rappelait 
singulièrement Etienne Béquet, des Débats, si je ne me 
souvenais, à propos de cette comparaison, de M. le 
vicomte de Chateaubriand, qui, dans un de ses ouvrages, 



SOUVENIRS DE M"'» C. JAUBERT. 



parlant dos ruines de Ninive, et clierchant à en donner 
une juste idée, nous invite h les comparer avec celles de 
Babylone ! 

En me rendant à Augerville, c'est à tort que j'avais 
redouté que le cercle ne fût restreint. A peine y étais-je 
qu'un groupe de légitimistes se présentait. Le plus im- 
portant d'entre eux était le marquis de Talaru. Ancien 
ambassadeur, considérable [)ar sa naissance et sa for- 
tune, d'un très noble caractère, dans les conciliabules 
du parti ultra, il se' plaçait toujours, ainsi que le duc de 
Fitz-Janics, le comte de la Ferronnays et le baron de 
Vitrolles, du côté de Berryer ; appuyant ses avis, et 
reconnaissant son autorité, sans cesse contestée par des 
hommes incapables, bouffis d'orgueil, qui voulaient, se 
haussant sur leurs généalogies, écarter ce simple avocat, 
qu'ils ne pouvaient admettre comme chef du paiti roya- 
liste. Quelle force leur apportait-il? Rien, que son ta- 
lent ! Ils abreuvaient de dégoiits l'illustre député. Sa 
fenune, dans la répugnance que lui causaient ces réunions 
l»(»lilic[ues, n'avait que trop raison. Elle s'irritait à l'idée 
que l'on discutait mesquinement, ce jour-là même, les 
moyens de conserver à, son mari les droits à la députa- 
tion. après l'avoir arraché au barreau, source honorable 
et certaine de fortune. Cette fierté était bien j^lacée, et 
les vrais amis de Berryer souhaitaient de lui voir suivre 
la ligne de conduite que lui indiquait sa femme. Ce 
retour au Palais de Justice, elle l'obtint plusieurs fois. 
Aussitôt les clients d'accourir. Tant de plaideurs récla- 
maient ce i)uissant talent ! Mais, conujie l'amertume de 
l'absinthe, les amertumes de la politique sont, paraît-il. 
attractives et enivrantes; on n'y saurait renoncer. 

(^e fut la cloche du dîner qui mit fin au conciliabule 
légitimiste; et la bonne grâce avec laquelle le maître de 
la maison fit les homieurs de sa table ne gardait aucune 
trace des ennuis de la séance. 



BERRYER. 



Il étail entendu que, de retour au salon, on ne s'occu- 
pait plus de la politique. Parmi les nouveaux venus, 
RJ. Roger, racadémicien, ne pouvait que gagner à cette 
règle. Il avait une façon nasale d'émettre ses arguments 
■ légitimistes un peu vieillots, qui agaçait singulièrement 
son ami Berryer, tandis que d'anciens succès littéraires 
à la Comédie-Française étaient une source intarissable 
de conversations intéressantes et d'anecdotes piquantes. 
C'était un homme bon et serviable. La maîtresse de la 
maison, cherchant à lui être agréable, fit tomber la con- 
versation sur M"'' Rachel, dont on s'occupait alors beau- 
coup. On vantait l'intelligence supérieure avec laquelle 
ses rôles étaient conçus. 

A rencontre des enthousiastes, en tête desquels se 
plaçait le châtelain, notre académicien soutint aussitôt 
qu'un grand talent pouvait se rencontrer avec une intel- 
ligence très limitée. On se récria : il appuya son dire 
d'un exemple. M'"' Duchênois, la grande tragédienne qu 
a quitté le théâtre en 1830, et n'est pas encore remplacée 
dans le rôle de Phèdre, était d'une laideur affligeante, 
avait un hoquet dramatique insupportable ; pas d'in- 
struction, et une intelhgence bornée. Elle dominait 
cependant, empoignait son public ! 

« Quel était donc son secret? demanda M""^ Berryer. 

— La passion! madame, la passion ! Elle la ressentait 
et la communiquait à son auditoire. Au sujet de ce rôle 
de Phèdre, j'ai eu avec elle des discussions incroyables ! 
Au moment où elle adresse à Hippolyte les vers suivants : 

Que de soins m'eût coûté cette tête charmante, 
Un fil n'eût pas assez rassuré votre amante... 

sans y manquer, elle estropiait sottement le second vers, 
déclamant ainsi : 

Un fils n'eût pas assez rassuré votre amante! 

Cela me rendait furieux. J'allai la trouver dans sa loge: 

1. 



10 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



« Vous voulez donc corriger Racine, criai-je? Dites un 
fil, mademoiselle, un fil, vous entende/^? » Et je mettais 
le livre ouvert sous ses yeux. Elle répondait alors du 
plus grand sang-froid : 

« Comment prétendez-vous qu'un fil me rassure? Non, 
monsieur, à la bonne heure, un fils I » 

« En scène, le soir suivant elle refaisait la même faute, 
et le public, hélas! ne s'en apercevait pas ! » 

L'anecdote eut du succès. M. de Talaru parla ensuite 
de la tragédie échouée du vicomte de Chateaubriand, 
chute si plaisamment contée depuis, dans les Mémoires 
d'outre-tombe. On lisait alors des fragments de l'œuvre 
destinée à la race future, chez M'"*^ Récamier, aux élus 
de TAbbaye-aux-Bois. Ceux-ci en parlaient avec enthou- 
siasme, ajoutant à la satisfiiction avouée, celle secrète- 
ment ressentie d'exciter l'envie de ceux qui étaient de- 
meurés à la porte du sanctuaire. Le marquis do Talaru 
s'enquérait avec curiosité du jugement qui serait porté 
plus tard sur cette publication. 

Berryer exprima l'opinion que l'exactitude y ferait 
défaut. Allant du connu à l'inconnu, il redoutait la pré- 
dominance, dans le récit des faits, de l'imagination sur 
la réalité, et à l'appui, il cita ceci : 

a En 1833, lorsque toutes les passions étaient éveil- 
lées par l'ariestation et remprisonnement de M""^ la 
duchesse do Berry, la naissance de l'enfant, toutes les 
circonstances politiques et romanesques résultant de 
cette situation, le vicomte de Chateaubriand fut désigné, 
concurremment avec moi, comme défenseur de la prin- 
cesse. Ma plaidoirie eut un tel succès, que M. le vicomte 
refusa net de prendre la parole, disant, avec une vive 
émotion, qu'il ne voyait pas un mot à y ajouter. Mais 
dans ses Mémoires, je sais pertinemment qu'il raconte, 
au contraire, qu'après avoir entendu son plaidoyer à lui, 
le jury vola sans hésiter. Or, j'ai précisément une lettre, 



BERRYER. U 

continua Berryer riant, qui rétablit le fait dans sa véra- 
cité, et je pourrai bien lui jouer le tour de la publier 
quelque pari. 

— Faites-le, répliqua avec vivacité la jolie veuve, et 
puisque nous nous permettons de pénétrer dans le sanc- 
tuaire de l'Abbaye-aux-Bois, parlons un peu de M'"* Ré- 
camier. Donnez-moi la clef du charme inextinguible 
qu'elle exerce sur ses fidèles. Je me sers de cette quali- 
fication, parce que son culte ressemble à une religion. 
On y rencontre une sorte de fanatisme et beaucoup 
d'intolérance. Fait-elle des miracles? A-t-elle prodigieu- 
sement d'esprit? Cette beauté de la dernière heure a 
cessé d'être incomparable; en grâce, d'où vient cette 
influence? 

— Faut-il vous révéler son secret? » demanda d'un ton 
sérieux Berryer. 

Un oui unanime éclata, 
et Eh bien ! elle sait écouter. 

— Il paraît, repris-je, que le moyen n'est pas irrésis- 
tible. J'ai remarqué, à votre honneur, que vous n'avez 
jamais figuré parmi les englués de l'Abbaye. 

— Non; et c'est pour cela que j'ai pu distinguer le 
procédé. Que de nuances, de degrés dans la pratique! 
Quelle habileté! C'est une merveille à étudier que cet 
art de plaire. La femme s'efface, et l'on sent toujours sa 
présence. 

— Que de questions, s'écria la comtesse, on voudrait 
adresser à qui a connu M™^ Récamier dans sa fleur de 
beauté; mieux que cela, sur ce passé, il faudrait diriger 
une enquèlCj connaître par quelle sorcellerie elle a pu 
enguirlander les prétendants avec des refus. Ne laissera- 
t-elle donc pas quelque ouvrage instructif à ses héritières? 

— L'ouvrage serait puéril. Il me semble, mesdames, 
que vous n'avez rien à apprendre de son expérience, 
répliqua Berryer. 



1? SOUVENIRS DE M-' G. JAUBERT. 



— Ce que je sais, moi, fit Rikomski, affectant une 
voix timide, en sortant d'un angle obscur du salon, c'est 
que je n'ai jamais voulu mettre les pieds à TAbbaye-aux- 
Bois. Fi donci moi, liomme. figurer dans cette réunion 
de refusés! » 

Cette bouffonnerie parut goûtée par le marquis de 
Talaru, qui. gaiement, déclara qu'il se ralliait tout à fait 
au sentiment de M. de Riclioumie. Puis se levant, il 
baisa la main à la maîtresse de la maison, nous souhaita 
un aimable bonsoir, et se hâta, voulant le soir même 
coucher chez lui au château de Chamarande. 

Après avoir mis son hôte en voiture, le châtelain 
rentra au salon, où il me trouva racontant comment le 
hasard m'avait favorisé autrefois d'une rencontre avec 
la première femme de M. de Talaru. Lorsqu'elle avait 
convolé en secondes noces avec lui, elle était veuve de 
M. t!e Clermont-ïonnerre, charmante, quoique plus âgée 
que le nouvel époux. C'était une créature originale, sin- 
gulière par ses habitudes et les allures d'ancien régime 
qu'elle conserva quand même. 

Un jour d'été à la canq)agne, dans une matinale pro- 
menade à cheval. j'aj)erçois un lourd cavrosse traîné par 
de vieux chevaux, conduits par un cocher dont le tri- 
corne couvre des cheveux blancs simulant la poudre. 
L'équipage venait à nous dans une allée étroite, mon 
écuyer m'engage à me ranger de côté. Au même instant, 
reconnaissant un de ses voisins dans le cav^dier qui 
m'accompagne, la marquise de ïalaru, car c'était elle, 
abaisse une glace et me laisse voir une ï^orte de petite 
fée mignonne, taille de guêpe, demi-paniers, robe de 
soie en pékiu rayé bleu et saumon, dont le corsage, 
ouvert très bas, laissait voir des appas respectés par le 
temps. Un rang de perles énormes étranglait le col, 
tandis que les cheveux dressés et poudrés à frimas, ornés 
de barbes en dentelles rclioussées, découvraient un 



BERRYER. 13 



petit visage où le rouge s'étalait fièrement, ne cédant le 
pas qu'à l'éclat du vermillon des lèvres. Tout cela, cepen- 
dant, formait un ensemble qui permettait, à discance, 
d'imaginer le piquant attrait qu'avait eu au temps jadis 
cette physionomie de blonde. 

« Cher ami,cria-t-elle par la portière à mon cava- 
lier, quelle est cette belle enfant? 

— • C'est, madame la marquise, la jeune mariée dont je 
vous ai parlé. 

— Ah! ma reine, je vous soupirais, reprit-elle; que 
votre mari vous amène bien vite, et dites -lui surtout que 
je vous trouve jolie comme un cœur. » 

Puis, du bout des doigts, me jetant un baiser, elle 
permit à ma jument impatiente de reprendre sa course. 
J'étais charmée d'avoir vu s'animer et parler ce véritable 
portrait d'ancêtre, sans prétendre cultiver davantage un 
voisinage qui n'attrayait guère mes quinze ans. 

« Eh bien ! reprit à son tour le châtelain, j'ai eu dans le 
temps de plaisantes séances avec cette même personne, 

« Pendant les fréquentes absences de M. de Talaru, 
retenu à l'étranger, soit par des fonctions éminentes. ou 
des goûts de voyage, la marquise, toutes les fois qu'elle 
se trouvait empêchée, me mandait en consultation. 

tt Unjour, rentrant chez moi, vers cinq heures, je trouve 
d'elle trois billets successifs qui réclamaient ma pré- 
sence. Inquiet, Je me hâte d'accourir. En me voyant, 
l'intendant s'écrie : 

« Oh! monsieur, M™^ la marquise vous attend avec 
tant d'impatience qu'elle en est malade. 

— Il n'est pas arrivé malheur, j'espère? 

— Pas que je sache, monsieur. » 

« Et il m'introduit dans une pièce immense en fermant 
la porte sur moi. Je cherche à me diriger dans une demi- 
clarté, quand d'un angle de la chambre part un éclat de 
voix : 



14 SOUVENIRS UE M"'^ G. JAUBERT. 

« Enfin, c'est vous, cher! Attendre ainsi, c'est à 
mourir! » 

« Je ne distinguais d'abord qu'une sorte de chapeau- 
toque, sur lequel se mêlaient aux plumes des fleurs arti- 
ficielles; puis, dessous, cette petite figure peinte que vous 
savez ; elle paraissait assise très bas, et devenue comme 
le centre d'un flot de mousseline blanche. Je clierchais 
en vain à me rendre compte de ce qui était mouvant 
sous mes yeux. Je suppose que ma physionomie expri- 
mait l'étonnement, car tout d'abord la dame me dit : 

« Ne faites pas attention, cher! c'est pour calmer 
mes nerfs, l'attente me rend si malade. 

— Qu'est-il donc arrivé, madame, i[iic voulez-vous de 
moi ? 

— Ne le devinez-vous pas? N'avcz-vous donc pas lu 
au Moniteur, ce matin, les nouvelles nominations dans la 
diplomatie? Deux paltoquets, cher ami : l'un, premier 
secrétaire d'ambassade, l'autre, ministre au Pérou? Des 
gens sans aveu , d'une roture évidente , ne pouvant 
fournir que des noms de calendrier. Ce gouvernement 
prétend nous avilir. J'écrirai à M. le marquis de donner 
sa démission comme ambassadeur, et nous la motiverons. 
J'écrirai au roi, et vous lui porterez la lettre, cher. Oui, 
vous la porterez! 

La marquise, en ce moment, se livrant à des gestes 
désordonnés, un bruit de clapotement me révéla le 
secret que j'avais vainement cherché à pénétrer jusque- 
là : la marquise prenait un bain de siège. Elle agita une 
sonnette, nue antique Mariette parut. 

« Vite de l'eau chaude ! demanda-t-ello, le bain se 
refroidit. » 

Puis, la colère de cette singulière personne s'exhala 
(le nouveau en propositions Colles. L'ell'et du bain m»^ 
paraissait peu calmant. J'imaginai de renchérir sur son 
excentricité, l'engageant à demander une audience à Sa 



I 



DERRYER. IJ 



Majesté et à lui soumettre le plan d'une école diploma- 
tique, pépinière où toujours on prendrait au choix les 
plus anciens de race. 

« C'est divin.! Vous êtes adorable! Oui, agissons ei 
laissons les deux susnommés dans leur crasse de nais- 
sance! » 

Accompagnant cette conclusion d'un violent geste de 
dédain, je fus vertement éclaboussé. Mettant à profit 
l'incident, je m'esquivai, sûr, du moins, de ne pas être 
suivi. 

— Très bien! fit M"'^ de T..., vous aviez réussi à vous 
mettre à lu hauteur de votre marquise. Quel contraste 
entre les époux! Le mari me paraît être la raison et la 
convenance même. 

— Dites aussi la douceur et la bonté, ajouta Berryer. 
Il tait le plus noble emploi de sa fortune. Pour Paris, il 
a adopté un mode particulier de charité : il paye des 
loy^ers aux indigents. Sous cette forme unique, il dépense 
40,000 francs tous les ans. 

— Eh bien! moi, remarqua Rikomski, fatigué d'un long 
silence, j'aurais un autre système de charité. Des mal- 
heureux, je ferais des heureux. Je leur donnerais un 
litre de vin par jour, mais rigoureusement; pas une 
goutte de plus, par exemple ! » 

Ce plan ingénieux fut déclaré absurde avec unanimité. 
Chacun se récriait en allumant les bougeoirs et se disant 
bonsoir. 

« Absurde! absurde! répétait Rikomski. Ces gens-là 
noieraient leur chagrin. Je suis certain que monseigneur 
d'Orléans m'approuverait... » 

Ici la voix se perdit dans l'éloignement. 

Le jour suivant, une promenade en bateau fut décidée, 
sous l'inspiration de M""' de T..., qui avait vraiment les 
goûts d'une ondine. Au moment de s'embarquer, comme 
on perdait le temps en politesse, à qui passerait en pre- 



16 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

mier, la comtesse s'élança dans la barque, s'assit au 
gouvernail, criant : 

« Qui m'aiine me suive ! » 

Le chevalier Artaud, d'une galanterie surannée, mais 
spirituelle, l'excellent académicien Roger, Rikomski et 
deux jeunes propriétaires du voisinage se précipitèrent 
à sa suite. On me tendait la main, j'entrai à mon tour 
dans le bateau. Sur la berge, Berrycr parut hésiter, puis 
renoncer résolument. 

« Nous serions trop de monde, dit-il. 

— Comme vous voudrez, fit M"'^ de T..,, avec un petit 
rire moqueur ; on se noiera sans vous. >> 

Il me parut que notre châtelain avait un air abandonné. 
Avant que les rames ne fussent en mouvement, je me 
levai et sautai à terre. 

« Moi aussi, dis-je, je préfère marcher. Nous serons 
deux pour, du rivage, admirer l'embarcation. » 

Nous suivions d'un pas lent et distrait le courant de 
la rivière, quand des cris d'effroi nous arrachèrent à la 
rêverie. Nous voyons de loin les hommes s'agilant en 
tous sens; mais la comtesse n'est plus dans le bateau! 
Pâle d'émotion, Berryer s'élance; mais déjà le visage 
riant de l'ondine se montre à fleur d'eau, nageant élé- 
gamment et gagnant la rive, sans paraître embarrassée 
du poids de ses vêtements. 

« Le capitaine est sauvé! » cria-t-elle à l'équipage 
troublé. 

Elle n'osa avouer tout de suite que la chute était une 
expérience. Habile nageuse, elle s'était laissée choir en 
se penchant, voulant savoir comment, tout habillée, on 
pouvait se tirer d'un naufrage. En partant, son intention 
était de prévenir ceux qui voguaient avec elle. Une ma- 
lice féminine la fit changer d'avis lorsque Berryer refusa 
la promenade. L'eflVaycr était tirer une petite vengeance 
de son abandon, vengeance dont le grave auteur de 



BERRYER. 17 



Vllisîoire des Papes, le chevalier Artaud, devint la véri- 
table victime. Dans le saisissement que lui causa cette 
chute, il avait lâché son lorgnon qui, tombé dans la 
rivière, suivit le fil de leau sans se laisser repêcher. 
Myope au superlatif, en prenant pied à terre, il ne pou- 
vait plus se diriger. Je lui tendis une main secourable, 
tandis que la naïade s'appuyait sur le bras du châtelain. 

De retour au château, tout le monde à la fois se plai- 
sait à raconter l'aventure à M"'^ Berryer. Pour combattre 
les effets du refroidissement chez la baigneuse et de 
l'émotion chez les rameurs, Rikomski réclamait du vin 
chaud. 

M'"^ Berryer s'occupait avec bonté de mettre la com- 
tesse à l'abri d'un rhume, et de remplacer le lorgnon du 
chevalier Artaud. Elle ne put se procurer que des 
lunettes. Or, notre chevalier parfumé, avec des habi- 
tudes de coquetterie ayant quarante ans de pratique, ne 
consentit pas même à les essayer. 

M'°^ de T..., cause de ce désagréable incident, expédia 
à Tinstant môme un domestique à Paris, et le lendemain 
matin, en se mettant à table. M. Artaud, sous sa ser- 
viette, trouva un charmant lorgnon. On peut imaginer 
tout ce que, sur ce thème, suggéra une galanterie cul- 
tivée en cour de Rome, où, longtemps, iM. le chevalier 
avait fait partie du corps diplomatique. 

La comtesse avait décidé cette même matinée de 
demander au maître de céans de faire avec elle une pro- 
menade en tilbury, sentant qu'il fallait racheter par 
quelque bonne grâce sa fantaisie aquatique de la veille. 
Pendant qu'elle disposait sa toilette, on entendit une 
voix retentissante appelant Pinson, le garde-chasse. Alors. 
il s'établissait, entre maître et serviteur, de longs dia- 
logues au sujet des eaux et des bois, toujours pleins 
d'intérêt. 

Cette campagne d'Augerville plaît et attache. Une 



18 SOUVENIRS DE M- G. JAUBERT, 

ceinture d'anciens fossés, avivés par une eau courante, 
entoure le château, laissant sur une des façades l'espace 
d'un parterre. Le parc semble un fragment soustrait à la 
forêt de Fontainebleau. De beaux rochers, non artifi- 
ciels, sont réunis par de légers ponts en bois, et varient 
le paysage. Là-haut, 'de grands pins d'Italie vous offrent 
leur ombrage. Dans le bas, de jolies allées coupées dans 
les taillis sont favorables aux courses à cheval et aux 
voitures légères. 

Berryer aimait beaucoup cette dernière façon de par- 
courir sa propriété. Je l'ai vu parfois s'arrêter, me con- 
fier les rênes, descendre, se coucher par terre, pour 
découvrir si un semis de chênes commençait à montrer 
ses pointes vertes. C'était plaisir de le voir ainsi; tout 
cela se faisait con amoi-e. avec l'allure d'un homme qui 
n'a d'autre souci que l'heure présente. Il taillait belle 
part aux affaires, sans empiéter sur les plaisirs. Que 
d'habileté dans cette distribution! Rien ne demeurait en 
souffrance, tout était prévu ou conjuré. Les procès et 
les clients, la politique et la Chambre, rien ne devenait 
entrave. L'amour même, qui, dans sa vie, jouait un rôle 
important, se conciliait, par une volonté dominatrice, 
avec ses plaisirs d'amitié. Il se dédoublait, se multipliait, 
et par un charme réel, une fois présent, il était tout à 
vous. Quel attrait jtiquant dans ce laisser-aller appar- 
rentl Ce gaspillage du temps devenait un véritable luxe, 
>une prodigalité. 

Qui jamais l'a entendu s'enquérir de l'heure ? Désobli- 
geante question! Toutefois il était d'une scrupuleuse 
exactitude, base indispensable des rapjiorts de société. 
Jamais lettre ou billet ne demeurèrent sans réponse, et 
la correspondance prenait immédiatement un tour per- 
sonnel, flatteur pour l'absent. J'insiste sur ces traits de 
caractère qui expliquent la solidité des relations d'amitié ; 
on ne pouvait y renoncer. 



BERRYER. 19 



En ma présence, un jour, un homme aimable et spi- 
rituel, ennuyé de voir toutes les femmes engouées de 
l'orateur, soutint, contre de belles adversaires, qu'il 
refusait, en amour, la perfection qu'il accordait à Berryer 
dans les sentiments de mezzo caractère. 

« Connaît-il cette passion, ce feu dévorant, concentré, 
qui est avant tout exclusif? Non! son cœur r.'évapore 
entre les mille et une ! » 

L'auditoire féminin se récriait, s'exclamait. 

« Eh bien ! demandait-il, quelle femme pourrait mon- 
trer de lui des lettres comparables à celles de Mirabeau 
à Sophie? » 

Naturellement, sur ce point délicat, personne ne pre- 
nait la parole ni ne cherchait au fond de sa poche. Re- 
gardant ce silence comme gain de cause, il poursuivit : 

« Croyez bien que, si Berryer ne dépensait en monnaie 
sa pièce d'or, peu de femmes, parmi les plus sages même, 
pourraient se vanter d'avoir résisté à cette éloquence 
passionnée, pénétrante. Pouvoir éveiller, agiter les pas- 
sions, quel don divin! Mirabeau est bien la preuve de ce 
que j'avance. Pourtant il était puissamment laid ! Jugez, 
avec tout l'agrément de figure de votre idole, jugez de ce 
qui adviendrait! » 

Il y avait quelque justesse apparente dans ce dire; mais 
quelle large part d'inconnu existe encore dans le cœur 
et la vie même de ceux qu'on croit le mieux savoir ! 

Après avoir vu le tilbury emporter la jeune veuve et le 
châtelain, je me rendis au petit salon, où j'étais à peu 
près sûre de trouver la maîtresse de la maison mollement 
plongée dans une bergère. Là, règne un jour mystérieux, 
qui, tamisé par des tentures cramoisies, répand sa teinte 
animée sur un beau marbre de Canova, placé au milieu 
du salon. Cette Vénus a été léguée, en 1838, par le duc 
de Fitz- James à son ami Berryer. Tout dans cette retraite 
favorise l'épanchement, amène les confidences. 



iO SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

« Eh bien! demanda M™^ Berryer en m'apercevant, 
votre opinion est-elle arrêtée? Est-ce l'amour ou l'amitié 
que vous venez de mettre en voiture? 

— Moquez-vous de moi, ma chère, répliquai-je. A cet 
égard, je ne sais que penser. Vu à la loupe, je croisa l'ami- 
tié ; mais, à distance, une sorte de mirage me fait sup- 
poser un amour réciproque consenti. 

— Il n'en est rien, Elma! fut-il dit d'un ton d'autorité. 
Faut-il donc vous répéter que mon époux ne peut rien me 
cacher? » 

Ce ton affirmatif me fit rire. 

« Je ne saurais croire, madame, que cet homme, 
d'un tact délicat, vous fasse d'aussi étranges confi- 
dences. 

— Je ne les lui demande pas : mais j'ai plus d'un 
moyen de me tenir au courant de sa vie. Dans le som- 
meil, s'il paraît un peu agité, je lui prends la main et 
l'interroge; il répond à mes questions. 

— Le soupçonne-t-il. le sait-il? m"écriai-je, au comble 
de l'étonnenient. 

— Oui, il le sait. Que lui importe? Il sait aussi que 
je suis sa meilleure amie, incapable d'abuser. Mariés 
tous deux à l'âge de dix-neuf ans, un attachement solide, 
dont la confiance forme la base, succéda entre nous à 
l'amour. Remarquez que je dis confiance et non confi- 
dence. Il y a des sujets qui vivent à l'état de sous-enten- 
dus; nous ne les abordons guère. Quant aux lettres qui 
tondjent sous ma main, je les lis sans scrupule, .\insi, 
hier, il en est arrivé une dont le timbre seul indiquait le 
conteim. C'était un rendez-vous, et je m'ingéniais à 
devinercomment on s'y prendrait pour vous quitter, mes- 
dames. Ce matin, au réveil, mon époux m'a annoncé 
qu'une affaire au Palais l'obligeait à passer vingt-quatre 
heures ;\ Paris. Cela me contrarie fort, a-t-il ajouté d'un 
ton sincère. Vous avez, lues aimables amies, tout l'hon- 



BERRYER. 



neur du regret. C'est M'"« de Rupert qui sera de passage 
dans la capitale. 

— Comment; son enthousiasme pour cette personne 
dure encore? 

— Hélas, oui. C'est devenu, ma chère, une passion à 
grand orchestre. Nous avons des jalousies, des exaltations 
mystiques; la religion y a un rôle, le remords met des 
entraves, puis une phase contraire y succède ; l'on prie 
ensemble, c'est-à-dire à la même heure, à deux cents 
lieues de distance. Ma chère, en tout il y a de la mode 
J'ai connu un temps, continua avec bonhomie M™^Berryer, 
où les femmes adressaient ce genre de dévotion aux 
étoiles et à la lune; il paraît qu'on a changé tout cela. » 

Ici un court silence donné aux souvenirs, puis, retour- 
nant à M"'^ de Rupert : 

a Que je voudrais, Elma. vous faire lire une de ces 
lettres si incandescentes! 

— J'avoue, madame, que si cela se pouvait faire hon- 
nêtement, je m'en amuserais. 

— On trouve beaucoup d'esprit à cette femme... de 
l'imagination, d'accord; mais elle est envahissante, fati- 
gante... et, convenons-en, mon amie, elle n'est ni belle, 
ni jolie. 

— Puisque telle est votre opinion, je ne vous contrarie- 
rai pas sur ce point ; et je veux à ce sujet vous conter une 
histoire, oii j'ai joué un rôle très embarrassant. 

« Jj'hiver dernier, à l'un des raouts de l'ambassade an- 
glaise, j'aperçois M. Rerryer circulant dans la foule et 
pilotant sa conquête. Il m'aborde, fait une présentation 
en règle ; nous échangeons quelques mots gracieux sur 
le désir de nous connaître ; puis tous deux se tournent 
vers le comte delaFerronnays, l'arrêtant au passage. Au 
même instant, mon oncle le général, que vous connaissez 
bien, fond sur moi comme un cyclone, et, de cette voix 
qui fait merveille un jour de baiaille, me crie: « Ehu?.' 



SOUVENIRS DE M-' C. JAUBERT. 



quel est donc ce grand garçon habillé en femme que pro- 
mène notre député? 

— Pardon de vous interrompre, dit gaiement la châte- 
laine, mais c'est excellent, c'est tout à fait cela! 

— Patience, écoulez ce qui suit; j'arrive au lamentable. 
Pour arrêter le flux d'appréciations de mon oncle, 
j'avance précipitamment le pied, le posant en façon de 
pédale sur celui du général. Au même instant, je saisis le 
regard brillant du député, attaché sur mon avertissement. 
Je n'ose plus retirer le pied révélateur, et je demeure 
jambe tendue, fort gênée de mon rôle amical, d'autant 
que cette physionomie expressive que nous connaissons 
ne disait que trop clairement qu'il avait tout entendu. 
Résultat : embarras réciproque toutes les fois que le nom 
de M'"'^ de Rupert se présente dans la conversation. 

— Pour ma part, chère amie, reprit M'"^ Berryer. je suis 
charmée de votre bonté maladroite. C'est une leçon. H ne 
faut pas prétendre ériger une femme pyrann'dale en 
beauté, et de, l'absence déplorable de formes, constituer 
une élégance. » 

Il faut se souvenir que celle qui parlait ainsi, avec des 
traits charmants et un teint éclatant, de taille moyenne, 
avait toujours été un peu grasse. « C'est un paquet de 
roses, » disait d'elle une envieuse. 

Le soir de ce même jour, personne ne soufflait mol 
encore d'un départ. La musique vint remplir la plus 
grande partie de celte ioirée. Notre châtelain adorait 
placer une partition de Rossini sur le pupitre, s'asseoir 
près du piano, et, guidé par les paroles, battant du pied 
la mesure, chanter de mémoire tour k tour toutes les 
parties, sans connaître une seule note des clefs de c<;o/ou 
(le fa. Musicienne, la comtesse se prêtait volontiers, 
comme moi, au rôle d'accompagnateur. Les souvenirs 
du Théâtre-Italien venaient colorer, accentuer la partie 
vocale. C'était tour à tour Lablache et Rubini, puis la 



BERRYER. 23 



Sontag, la Pisaroni, ou la diva Pasta, que, par une sorte 
d'imitation, tenant à la vivacité du souvenir, le geste la 
physionomie et la voix du chanteur nous indiquaient.' 

Les heures pour Berryer s'écoulaient ainsi délicieuse- 
ment. Souvent quelque anecdote surgissait, qui, comme 
un point d'orgue, suspendait l'exercice vocal. Cette fois, 
ce fut en feuilletant l'opéra du Barbier, que tout à coup 
son séjour à Bade en 1836 et sa rencontre avec la char- 
mante Sontag, devenue comtesse Bossi, lui revinrent en 
esprit. 

Sur un théâtre de société, on voulait représenter une 
pièce de Scribe, les Premières Amours. Or, la Sontag ne 
consentit à remplir le rôle de jeune première que si, à 
son tour, le grand orateur se laissait enrôler, en accep- 
tant celui de père noble. Le traité fut conclu, et, lors de 
l'exécution presque impromptue de l'œuvre, le seul re- 
proche qui se pût adresser à Berryer, qui avait joué, 
assurait-on, avec un naturel exquis, était d'avoir donné 
à son rôle certain caractère qui troublait le spectateur. 
On arrivait à confondre parfois le père et l'amoureux,' 
tandis que, précisément, le jeune premier, lui, remplis- 
sait son rôle d'une façon toute paternelle. 

Il y a dans la pièce une situation où, pour conquérir 
son consentement au mariage, la jeune fille demande à 
son père ce qu'elle pourrait faire pour lui plaire. Lue 
délicieuse surprise avait été préparée au public. D'accord 
avec l'orchestre, Berryer tira de sa poche une feuille de 
musique, qui n'était autre que la cavatine du Barbier 
\le Séville. En reconnaissant la ritournelle, les spectateurs 
éclatent en transports. La cantatrice, après une courte 
hésitation que le père sut faire cesser, entama une fois 
encore cet air û.\ma voce poco fa, qui lui avait valu tant 
;ie succès scéniques. 

« Oh! que j'aurais aimé être là! s'écria M""* de T..., 
ouir de ces accents, et surtout... voir jouer ce père qui 



24 SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT. 



V 



n'en était plus un! Comme vous aimez le théâtre, mon- 
sieur! Je rai constaté il y a longtemps. N'étais-je pas en 
votre compagnie dans une avant-scène des Italiens, lors- 
qu'un soir, l'illusion fut pour vous si complète, que, dé- 
boute! vous adressant à la Pasta, vous vous êtes écrié : 
«Ah! cara!!! » Oui, monsieur, et toute la salle vous a 

entendu. 

— Quelle exagération! reprit en riant Berryer. 

— Est-ce surprenant, avec cette voix qui sonne comme 
une cloche? Comment pouvait-on ne pas vous recon- 
naître? Tout le monde se retournait, et je me cachais. 
Ce public croyait peut-être que vous commenciez un 
discours. Voyons, dites la vérité. Je suis certaine que 
vous avez eu des velléités prononcées d'aborder le 

théâtre ! 

— Pourquoi le nierais-je, madame? 

— Oh! je suis là pour l'attester, s'écria Rikomski. 

— On ne te consulte pas, mon bon ami. 

— Non; mais j'atteste et je circonstancié. C'était sous 
le règne de la belle Emilie Contât, — alors un magni- 
fique soleil couchant, — un peu forte par exemple. « 

Ici le geste descriptif achevait la phrase. 

« Kichomme, tu es un être insupportable ; un bavard, 

qui ne sait ce qu'il dit. » 

A cette attaque, Rikomski réplique avec bonne humeur: 

« J'ai encore de la mémoire, et j'aime à la produire. 

je n'ai plus que cela ! 

— Allons, allons, séparons-nous, lit Berryer, je dois 
me lever tôt. Je pars avec MM. Artaud et Roger qui, pru- 
demment, se sont retirés il y a une heure déjà. — Mes- 
dames, avez-vous des ordres à me donner pour Paris? » 

Sans répondre, la comtesse prit un air boudeur. 

« Revenez vile, dis-je, souriant au souvenir du com- 
mentaire que j'avais recueilli, dans la journée, de ce 
voyage subit. 



BERRYER. 25 



— Je ne serai que vingt-quatre heures, » acheva le 
châtelain en baisant la main de la jolie veuve. 

Gagnant nos appartements, M""^ de T... me demanda 
si j'avais sommeil, se déclarant pour sa part terrible- 
ment éveillée. 

« Entrons chez moi et causons, dis-je. 

— Vous êtes aimable et j'accepte, » fut sa réponse. 
Puis, par la pensée continuant la soirée, la comtesse 

me demanda comment je m'expliquais le vif attrait qui 
poussait l'un vers l'autre Rossini et Berryer. 

« Rien n'est plaisant comme l'épanouissement de ces 
deux visages lorsqu'ils se rencontrent. 

— Ma chère, pour qui les connaît bien, répondis-je, 
cela s'explique par des affinités d'esprit et des aptitudes 
semblables. 

— En fait d'affinités, reprit la veuve, je les soupçonne 
fort, l'un comme l'autre, de ne pas cultiver la désespé- 
rance; ils n'acceptent d'ennuis que l'inévitable ; de l'amour 
que les plaisirs. Enfin, tous les deux prennent la vie du 
bon côté. Mais vous m'accorderez que ces analogies, dans 
les esprits et les goûts, ne modifient pas la diversité de 
nature de ces deux hommes émiuents. L'orateur demeure 
indifférent, répulsif même aux intérêts d'argent, géné- 
reux au delà de sa fortune ; tandis que le musicien de- 
vient "de plus en plus parcimonieux, avaricieux, oubliant 
complètement les chiffres de ses recettes. J'opposerai 
encore la sensualité gastronomique de ce dernier à la 
sobriété du premier, dont les recherches de table sont 
toutes en l'honneur de ses hôtes. Voilà de terribles dif- 
férences ! 

— Ma chère belle, ne savez-vous pas comment notre 
Berryer se plaît à ignorer ce qui pourrait amoindrir l'es- 
time où il lient les gens qu'il aime? Ces deux illustres 
ont reçu en naissant le même don ; ils ont le pouvoir 
d'émouvoir et de passionner les humains. Ils parlent une 

2 



26 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

langue différente, mais tous deux sont des charmeurs. 
Lorsqu'ils se rencontrent, Rossini entend la façon chaude 
et intelligente dont son génie est compris, et il se sent 
tout à fait heureux. Notre ami, de son côté, n'éprouve-t- 
il pas alors cette jouissance intime que l'on goûte dans 
l'exercice de ses facultés? Ce n'est pas avec tout le 
monde que l'on peut être éloquent ! 

— Accordé! je jugeais superficiellement. » 

Je continuai à parler, oubliant l'heure avancée de la 
nuit, tout en insistant près de la comtesse sur les effets 
prodigieux de l'art oratoire. « N'est-il pas vraiment 
magique, disais-je, de réussir par un acte de la volonté 
à transmettre à qui vous écoute toutes vos impressions, 
à faire rire ou pleurer, jouir ou souffrir, haïr ou aimer? 

— Je ne conteste pas ; seulement expliquez-moi alors 
comment une femme peut résister à lamour qu'elle 
inspire, s'il est dépeint éloquounnent ? 

— Chère comtesse, fis-je en riant, tout en arrangeant 
mes cheveux pour la nuit, c'est là précisément ce que je 
désirais vous demander. » 

Rougissant légèrement, sa réponse fut : 

« Je vous devine. Aussi bien je suis aise de saisir cette 
occasion d'éclairer des doutes que je lis parfois dans vos 
yeux. Venez avec moi, je vous confierai la lettre mC'me 
reçue au moment de venir ici. » 

Toutes deux, marchant sur la pointe des pieds, nous 
gagnâmes l'appartement de la comtesse; là, dénouant 
un ruban qui réunissait quelques feuillets, consultant les 
dates, elle me remit une lettre du 1" août. 

« Emportez-la avec vous, dit-elle ; je ne saurais en ma 
présence voir lire de telles douceurs ; mais vous me la 
rendrez, » fit-elle, me menaçant du doigt, et laissant 
échapper une partie de ses papiers. 

Je me précipitai pour les ramasser. 

L'aimable Lucy dit en riant; 



BERRYER. 27 



« Vous les tenez? eh bien ! emportez ces lettres, elles 
marquent diverses époques ; et maintenant, bonsoir, Elma ! 
Je suppose que nous venons de souffler sur le flambeau 
de la cérémonie. » 

Ma réponse fut un baiser. Je m'enfuis, ayant hâte de 
m' enfoncer dans ma lecture; en gourmet, je réservai pour 
la dernière la lettre la plus récente, et je pris celle datée 
de 1837, adressée à M">' de T... en Angleterre, où elle 
assistait au couronnement de la reine Victoria. 

Jeudi matin 1837. 

Ne croyez pas que j'en aie parlé seulement pour me mêler à la 
conversation ou pour mettre en scène un acteur de plus, dans 
cette journée des brancards, où tout le monde partait pour Bou- 
logne. Ce n'était pas même un simple désir, mais bien un projet 
très arrêté et qui s'exécutera; aussi je vous demande de n'oublier 
pas de me dire de Londres, quand vous serez à Brighton, et com- 
bien de jours vous y comptez demeurer. Ce n'est pas que je mô 
plonge en des rêveries sur votre façon si gentille de m'appeler 
ou sur le charmant cantilène de M™" de X..., qui met, dites-vous, 
traîtresse, grand prix à ma venue. Hélas ! hélas ! je commence à 
ne plus voiries choses de la vie que ce qu'elles sont, et, sceptique 
consciencieux, je ne marche plus ferme et confiant dans ces belles 
espérances que j'ai vu quelquefois faire de l'avenir; pourtant vous 
avez toujours grande raison de dire: 11 fera ce que je veux; pour- 
tant je ne cesse de murmurer contre ma sottise, et l'enfin c'est 
égal a toujours le même accent et porte en lui le même remords. 

Y a-t-il rien, en effet, de plus ridicule que d'être aux yeux du 
monde comme si... et de n'être pas en effet comme ça. 

Mais n'est-ce pas que la marquise est bien charmante à écouler 
tout un jour, et délicieuse à voir cheminer nonchalamment au 
bord des grandes lames noires de la mer et sur les difficiles ga- 
lets? Et puis vous me promettez bien un peu de soleil à Brighton? 

Bah ! ne vous ai-je donc jamais parlé de mes courses sur les 
rives de l'Océan, de la marée d'équinoxe à Saint-Malo, où j'ai man- 
qué périr? j'avais vingt-trois ans; d'une cloche qui sonna au 
milieu de la nuit avec un interminable vacarme et mit sur pied 
toute une maison, à mon grand embarras ! Et entre Boulogne et 
Calais, en un lieu qu'on appelle Ouessant... Mais je vous ai dit 
tout cela. 

En somme, l'Océan est grand, et son bruit et sa mauvaise odeur 



28 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 



me plaisent aux jours sérieux, aux jours de pensées jetées au 
delà de l'iiorizon du monde; mais les idées de vie, de joie, d'amour, 
oh! c'est Tonduleuse et caressante Méditerranée qui les colore et 
les rajeunit. 

Allez donc vous promener au cap Griné, que je n'ai pas vu 
depuis vingt ans, asseyez-vous un moment au haut de cette fa- 
laise, et vous me direz s'il ne vous vient pas envie de bondir; 
j'ai vu de ces mouvemcnls-là en ce lieu. 

Enfin, notre Chambre est fermée ou plutôt vidée; mais, à mon 
grand ennui, je suis pris pour quatre jours par un long et fasti- 
dieux procès. J'ai vu X..., qui attaque et tue le ministère aujour- 
d'hui même. 

Dites-moi de Londres qui va à Brighton. A Brighton ! là le revoir, 
là mon dépit, là comme ici ma tendresse et ma joie quand même... 
L'heure de laudience sonne, dites donc à la marquise quelque 
JUDICIEUSE et agréable parole, selon ma pensée. 

Berryer. 

Après cette lecture ma curiosité cherchait à éclaircir 
si le ton de la correspondance entre Berryer et la com- 
tesse, devenue veuve, était demeuré le même. Le court 
billet suivant me tomba sous la main, daté de 1838. 

Chère, ah bah! il faut appeler les choses par leur nom; vous, 
la plus aimable de toutes, dites-moi si vous voulez de moi et à 
quelle heure, je serai exact. En tous cas, redites-moi en quel lieu 
se donne le concert, je me le suis fait dire cinq ou six fois, et je 
l'ai six fois oublié ; mais aussi puurijuoi ne parlons-nous que de 
choses aussi indilTérentes? 
« Shakc hands. » 

Dans ce billet s'en était glissé un autre plié en pointe. 

Chère, puisque hier au soir vous étiez moins soulTrante, et ne 
manquiez (jue de la force de laisser tresser vos clieveux, vous 
pourrez sortir aujourd'hui. Je croyais n'être libre qu'à quatre 
heures, mais je le serai beaucoup plus tôt. Ne voulez-vous pas 
que nous visitions le musée Isabey, au grand jour? Et ne pour- 
rions-nous pas nous donner l'amusement de voir quelques autres 
raretés' Dès une heure je serai à vos ordres; si donc vous pou- 
vez sortir plus tôt, faites-le dire, commandez et il vous sera 
obéi. 

Je suis peut-être un grand sot, je ne vous ai pas dit mol, avant- 



BERRYER. 29 



hier, de la charmante lanterne. C'est tout ce que je désirais avoir, 
c'est un de ces petits bonheurs que je goûte encore avec joie 
d'enfant. Comment ne vous en ai-je pas dit merci ? Il faut qu'en 
vous voyant, j'aie pensé à tout autre chose qu'à la joie du cadeau. 
Serait-il donc vrai, qu'il n'est pas vrai, que ce me soit égal ? Ah ! 
povero ! 
A bientôt, je vous baise les mains. 

Enfin la lettre la plus récente. 

Août, Augerville. 

Chère ! (car sans illusion, je supprime le possessif), tout ici est 
en fleur et l'air est parfumé ! ne nous viendrez-vous pas ? Ils sont 
si bons les jours où je vous regarde marcher dans votre liberté ! 
Rien n'est plus charmant à contempler, et plus riant à aimer. Si 
vous ne venez de suite, aumônez-moi d'un petit mot bien amical. 
Vous êtes du petit nombre de personnes dont mes pensées les 
plus chères peuplent ma solitude, et que je fais converser avec" 
moi, en regardant couler l'eau, ou écoutant bruire le vent dans 
les arbres. Envoyez-moi quelques bonnes paroles à mêler à celles 
que je vous prête ; faites-moi voir que mes rêves ne sont, pas 
mensonges, ni vos promesses non plus. 

Adieu, vous que j'aime à part, et à travers tous les goûts, 
toutes les passions, toutes les joies, tous les entraînements de ma 
vie. Objet de regret, de dépit, de contentement, admiration et 
charme. Je vous envie à tous, et ne suis point jaloux. J'ai bonheur 
à ce qu'on vous aime et vous comprenne, et voudrais cependant 
qu'il n'y eût que moi qui vous fus bien « Your for ever ». 

Berryer. 

De quel nom baptiser c^tte singulière intimité? me 
demandais-je en repliant les lettres; une tlirtation?Non, 
c'est un sentiment, une espérance, élevée à sa plus haute 
puissance...; et, sans avoir trouvé à la chose un baptême 
qui me satisfit, je m'endormis. 

Le lendemain, Berryer partit; nous trouvâmes à pro- 
pos, Lucy et moi, de consacrer la journée à la châtelaine, 
nous réservant la soirée. La poste apporta l'annonce 
positive de la venue du prince de Belgiojoso et du vir- 
tuose Géraldy. Engagées d'avance, la comtesse et moi, à 
assister à la comédie qui se jouerait prochainement au 

2 



30 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

château de P... par une excellente troupe d'amateurs, 
nous prétendions ne pas renoncer à ce divertissement. 
Or, il était dans les habitudes du château de ne pré- 
ciser ni les arrivées ni les départs. Cependant j'insistai 
en demandant si les musiciens indiquaient un jour 
précis. 

« Géraldy s'annonce pour la fin de la semaine, se dé- 
clarant certain d'entraîner le prince. Je pense, ajouta 
^[mc Berryer, qu'ils nous donneront le samedi et le 
dimanche. 

— Quelle bonne fortune musicale! m'écriai-jc : ténor 
et basse ! 

— Qu'est-ce donc qui a pu entraîner votre basso-can- 
tante au mariage? demanda Lucy. 

— Il ne saurait l'expliquer lui-même, fis-je, me tour- 
nant en riant vers la maîtresse de céans^ car il aimait 
ailleurs. Ne le savez-vous pas, madame? 11 a la passion 
loquace, se confie à tout le monde; il ne la tairait donc 
qu'à vous seule? 

— Allons, ma chère Elma, vous vous plaisez à taxer 1 
de folie mon pauvre Géraldy. Bien reçu â Augerville, 
enthousiaste dans l'expression, il aura rendu ses senti- 
ments de façon à induire en erreur ceux qui ne savent 
pas que je suis une vieille femme, et que M"'° Géraldy , 
est jeune et jolie. 1 

— Est ce l'acte de naissance qui règle les sentiments ? 
demanda la comtesse. 

— Du moins, répartit M'"*' Berryer, il n'y a aucune tri- 
cherie de ma part. Dieu sait, mesdames, que je ne me 
suis jamais rajeunie d'unjour...que dis-je? d'une heure ! 

— Oh! nrécriai-je, ce serait plutôt le contraire! Par- 
donnez-le-moi, mon excellente amie, il me semble par- 
fois que c'est une petite taquinerie conjugale que vous 
exercez, ayant précisément le mC'me âge que votre mari. » 

Elle sourit, sans me contredire. Assez franche, elle ne 



1 



BERRYER 31 



s'épargnait guère. Cependant, subissant une sorte de 
routine, elle ne s'étonnait pas de plaire encore. Ses toi- 
lettes de couleurs sombres étaient sans prétentions à la 
jeunesse, mais l'élégance des détails y donnait de l'inté- 
rêt ; l'éclat du teint, le brillant des yeux bleus, aux larges 
prunelles, rendaient le visage agréable à regarder. 

Notre causerie fut interrompue par un bruit de caram- 
bolages incessants venant de la salle de billard. Ouvrant 
la porte, nous trouvâmes Rikomski, qui, seul et en 
manches de chemise, se démenait comme un beau diable 
pour perfectionner son jeu, prétendait-il. 

Sa perruque était posée sur un affreux buste en plâtre 
de Louis XYIII. 11 l'apostrophait violemment, lui repro- 
chant la charte de 1815, ses billes manquées et les mal- 
heurs de Charles X. Passant ensuite brusquement à 
notre Henri, x\on\qvC\\ prononçait toujours emphatique- 
ment, — il chanta en larmoyant : — Quand le bien-aimé 
reviendra ! — puis finit par se coucher sur une des ban- 
quettes placées autour du billard, en s'écriant : « Mon 
Dieu, mon Dieu, si Berryer m'entendait! » Un fou rire 
termina la scène. 

Pour le ramener au sérieux, on lui annonça qu'il allait 
avoir l'honneur de nous servir de nautonier. Ce plaisir le 
laissait très froid. Habile rameur, par paresse, il dissi- 
mulait volontiers ce talent. Parmi les folies qu'il débita 
en naviguant, il donna un libre cours à son hostilité 
contre les promenades en bateau. « Je prétends, nous 
dit-il d'un ton de confidence, donner à ce sujet un avis 
indirect au seigneur d'Augerville Mais, diable ! il y faut 
des détours, pour donner des conseils : avec nos grands 
hommes comme avec nos rois ! Je le ferai en chantant, 
comme à l'Opéra-Gomique. 

— Oh! je vous vois venir, Rikomski, interrompit 
M™^ Berryer; vous brûlez d'envie de nous faire coimaître 
quelques petits vers nouveaux ; vous avez toujours mis 



32 SOUVENIRS DE M""= C. JAUBERT. 



beaucoup d'amour-propre à votre talent pour le couplet. 
Chantez donc, mon cher. » 

Sans se faire prier davantage, abandonnant la rame, 
gesticulant, il entonna d'un air héroïque : 

Je veux, sur l'amoureuse rive. 
Brûlant d'immortelles clartés, 
Fixer la course fugitive 
Des éternelles voluptés ! 

« Que signifie ce galimatias, s'écria la châtelaine, où 
avez-vous donc pris cela ? 

— Moi, madame , je trouve cela grandiose. Remar- 
quez que c'est l'orateur qui parle ! A mon tour mainte- 
nant, la leçon indirecte. Et prenant une voix llùtée : 
Attention, mesdames ! 

Sur les eaux quand l'amour s'expose, 
Un rien peut le faire périr... 
C'est sur une feuille de rose 
Qu'il navigue vers le plaisir ! 

« Remarquez ce vers, répétait-il : « Un rien peut le 
faire périr... » 

Et nous applaudissions. 

« Je voudrais, reprit-il, faire passer le goût des pro- 
menades aquatiques, amener le seigneur de ces lieux à 
mettre du vin dans son eau... 

— Voyons, galant batelier, rentrons, dit d'un ton mo- 
queur la châtelaine, et je conviendrai qu'en fait de chan 
sons, vous en avez fait de meilleures que celle-là. 

— Je ne dis pas non, madame, je ne dis pas non. » 
Et, comme nous abordions, il sauta vivement à terre, 

d'où il cria : i 

« Le couplet que je viens d'avoir l'honneur de vous ^ 
chanter, est de la façon de iM. Dupaty, mendjre de l'Aca- 
démie française. » Tuis il se sauva, triomphant du succès 
de sa myslification. 



i 



i 



BERRYER. 33 



Le soir venu, nous pûmes enfin causer avec ab&ndon, 
Lucy et moi. 

ce Voilà, dis-je, en lui restituant ses lettres, qui de votre 
part, prouve un puissant charme de captation, et, chez 
l'homme, des nuances vraiment délicates dans ses 
sentiments. J'y constate aussi ce discernement que La 
Bruyère déclare ce qu'il y a de plus précieux, après 
les perles et les diamants. Toutefois, le jeu demeure 
dangereux. 

— J'en conviens ; mais la raison me crie sans cesse 
que nos rapports d'affection ne d(ïîvent pas se transfor- 
mer. — ■ Je me ris des fausses suppositions, et quant à 
ma victime, faut-il la plaindre ? N'a-t-elle pas Tair heu- 
reux en ma compagnie ? 

— Voulez-vous, dis-je, chère Lucy, connaître un des 
grands charmes de vos relations ? Il naît précisément de 
ce que l'homme fait retrouve près de vous des impres- 
sions de sa jeunesse; il désire, sollicite, espère et déses- 
père, et puis... et puis... faut-il tout expliquer? 

— Je vous en prie, pas de réserve. 

— Bénissez, ma chère, les nombreuses distractions qui 
sauvent la position. Voyez, comme s'il n'était pas déjà 
favorisé pard'aimabîes compatriotes, la Bussie, dit-on... 
car vous n'ignorez pas ce que tout le monde sait? un de 
ses colosses de neige brûle pour lui d'une flamme diplo- 
matique ! 

— Oh ! pas autant que cela, j'espère, interrompit la 
comtesse en me fermant la bouche avec la main. 

— Quoi! seriez-vous jalouse? 

— Non certes; mais cela ne me plaît guère. Je pré- 
férerais ne pas y croire. 

— Lucy, Lucy! C'est là cependant ce qui préserve 
votre idéal. 

— Que vous avouerai-je?yo;Te2"e non vonei'f » 
A/nsi se montrait le bout de l'oreille féminine. 



34 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

En nous rejoignant le lendemain, Lucy déclara avoir 
peu dormi. 

« J'ai médite, dit-elle; avec profit! j'espère. Déci- 
dément, cher 3Ientor, je trouve vos raisonnements to- 
piques. 

— Je devrai donc, imitant Rikomski, m'écrier : Ciel! 
si Berryer m'entendait ! » 

Mais il n'avait rien entendu, et, comme c'était annoncé, 
il revint dans la journée, joyeux de nous retrouver. En 
quittant Paris, avait-il été attristé? Je l'espère pour lui. 
Il aurait ainsi goûté le même jour les deux bonheurs que 
peut donner l'amour : larmes et sourires ! — la tristesse 
de l'adieu et la joie du retour. 

(( Réparons le temps perdu ! s'écria le voyageur d'une 
voix animée. Nous pouvons, avant le dîner, faire une 
belle promenade. » 

Et nous nous mîmes en marche. Rien ne languissait. 
Comme nous approchions du château au retour, Rerryer, 
s'emparant du bras de la jolie comtesse, lui adressa d'une 
voix émue ces deux vers de Musset : 



Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, 

Qui sait, l)rune aux yeux jjleus, ce que vous en diriez? 



i 



— Sans hésiter, je vous dirais : « Monsieur, vous êtes 
un infidèle! » puisque jamais on ne vous a connu le 
cœur inoccupé ! 

— Voilà qui s'appelle taper sur les doigts, fit Berryer 
regardant Lucy tendrement. Puis se tournant vers 
moi : 

— Me traiteriez-vous aussi durement, chère, si j'intro- 
<luisais en variante : o blonde aux yeux noirs? » 

— Oh! moi, je répliquerais : « Ce qui vous charme 
particulièrement dans cette délicieuse déclaration de 
Musset est l'élasticité de la dédicace. Voyez toutes les 
variantes auxquelles se prête le thème : — Rousse aux 



BERRYER. 35 

yeux verts, blonde aux yeux bleus, brune aux yeux 
noirs... 

— Assez, assez ! cria Berryer. 

— Et, continuai-je, cela ne vous coûte que la peine 
d'en varier l'accent. Asseyons-nous un moment sur ce 
banc avant de rentrer, et veuillez, monsieur, nous dire 
la pièce de vers en son entier. Entre la brune et la blonde, 
la situation devient critique et digne de votre talent. » 

Il faut en convenir, ce fut dit, détaillé, révélé, avec un 
art incomparable. L'émotion, l'organe, tout y concourait. 
Quels regrets que le poète ne fût pas là pour jouir de 
cette diction merveilleuse ! 

Encore émue de cette déclaration poétique, dont à bon 
droit la comtesse s'attribuait la chaleur pénétrante, rien 
ne pouvait tomber plus à propos, pour rompre la chaîne 
d'idées et de sentiments qu'on venait d'éveiller, que l'ar- 
rivée d'Eugène Delacroix, que nous trouvâmes installé 
auprès de la châtelaine. Nouvel élément venant se mêler 
à notre intimité. La vie mondaine se trouve ainsi tissée 
qu'elle sauvegarde souvent nos bonnes résolutions. L'émi- 
nent artiste reçut de nous tous le plus cordial accueil. 
Berryer mettait quelque amour-propre à répéter que lui 
et Delacroix étaient cousins. Les séjours trop courts que 
l'on pouvait obtenir du grand artiste étaient employés en 
bonnes causeries et en promenades que l'on alternait 
avec la musique. Pour le peintre comme pour l'orateur, 
une passion musicale véritable mêlait cet élément à tous 
j leurs plaisirs. Ce fut même la base de leurs premières 
relations. Une similitude de goûts les attirait dans le 
même monde. Bientôt ils purent apprécier les rapports 
qu'établissaient entre eux la délicatesse du tact, la finesse 
de l'esprit, la fierté des sentiments. Ils ne vivaient pas de 
la même vie; la politique entraînait l'un vers le monde 
extérieur, tandis que le travail artistique retenait l'autre 
chez lui. Cependant, un lien d'estime affectueuse s'était 



36 SOUVENIRS DE M"= G. JAUBERT. 

formé. Une visite au château d'Augerville en était un 
témoignage annuel. Delacroix y venait sans crayons ni 
pinceaux; il avait promptement constaté l'impuissance 
absolue du châtelain à comprendre la peinture. Pour 
cette intelligence, si bien douée d'ailleurs, c'était lettre 
close. Il ne possédait pas même cette sorte de science 
superficielle qui s'aiguise en visitant les galeries et les 
collections de tableaux. Il fallait qu'il en fût ainsi pour 
supporter, sans souffrir, la vue des détestables portraits 
placés sous ses yeux. Il eût poignardé ces méchantes 
toiles, s'il eût été connaisseur ou simplement ama- 
teur. 

Il venait cependant d" orner son salon d'une réduction 
bien faite du tableau de V Entrée d'Henri IV, par Gérard. 
Cela remplissait tout le panneau du fond. Berryer y pro- 
menait avec complaisance ses regards, mais en proprié- 
taire gretïe de royaliste, et non pas en artiste. 

Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, 
sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville 
d'une sorte de vacance qu'il s'accordait. Il se prêtait alors 
à toutes les distractions ; très empressé aux promenades, 
à celte seule condition qu'il lui fût accordé le temps do 
se costumer. Irait-t-on en bateau, à pied ou en voiture? 
Aussitôt la décision prise, il s'éclipsait, puis reparaissait, 
ayant combiné ses vêtements pour affronter soit la mer 
de glace, le soleil du désert ou le vent de la montagne. 
Cette manœuvre nous divertissait, ayant découvert, par 
une de ces trahisons du séjour à la campagne, que sur 
son lit demeuraient étalés des gilets, des cache-nez, des 
coiffures, numérotés et correspondant aux degrés du ther- 
momètre. Nous ignorions alors de quelle déplorable déli- 
catesse de larynx il était affligé. 

A le voir ainsi afl'ublé, on riait, mais en sourdine; on 
n'aurait pas osé le traiter en bon enfant; la cordialilé, 
chez lui, était teintée d'une nuance de cérémonie. Kécem- 



BERRYER. 37 



ment, j'avais assisté à une petite scène de salon qui 
n'avait pas nui à l'estime où je tenais son caractère. 

Il avait été invité d'une manière pressante à venir diner 
chez la princesse de Belgiojoso, à Port-Marly, où elle 
avait loué une campagne. Delacroix admirait cette beauté 
intelligente sans se sentir attiré par elle; les formes 
amples, les tons riches des femmes d'Orient, voilà ce 
qui l'inspirait. En face de cette pâleur marmoréenne, de 
ce corps effilé comme celui des saintes dans les œuvres 
gothiques, de ces yeux immenses dont les paupières ne 
palpitaient point, il répétait : « C'est beau! très beau! » 
et demeurait froid. Le sourire seul, disait-il, lui rendait 
le sentiment d'un être vivant et féminin. 

Donc l'artiste se laissait prier par la belle personne; 
sa réserve habituelle le tenait hésitant; seule, son exces- 
sive politesse le fit céder. Quant au jour indiqué, ce serait 
celui qui lui conviendrait; aucune échappatoire ne lui 
était laissée. 

Vers six heures du soir, un jour d'été, Delacroix entre 
sans bruit dans le salon, où la princesse, très animée, 
livrait bataille contre Bixio, homme de lettres et politique, 
qui savait fort bien se défendre. Les lutteurs s'arrêtèrent 
un instant; puis, après une bienvenue très accentuée, 
très flatteuse, la discussion, suspendue un instant, reprit 
avec un redoublement de chaleur. 

La princesse soutenait en tout et pour tout la supé^ 
riorité de son pays sur le nôtre. Son esprit passionné n'ad- 
mettait aucune concession. Bixio répliquait : 

« Le Français ose plus, il ne garde pas son opinion 
en poche ou dans son âme, comme disent volontiers lés 
Italiens; c'est tout simple! Depuis longtemps, en ce 
pays-ci, les hommes ont cessé de vivre opprimés comme 
le sont vos compatriotes, princesse; le Français est plus 
franc, plus vrai... » 

Haussant les épaules et devenue agrès m ve : 

3 



38 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT. 

a Je ne comprends pas, monsieur Bixio, dit-elle, 
qu'étant d'origine italienne, vous osiez porter un tel 
jugement! » 

Bixio, riant, ce qui exaspérait la belle Milanaise, 
répondit : 

" Je ne doute pas qu'une fois passionnés, les Italiens 
ne se battent bien pour soutenir une cause; mais ils ne 
le feront pas de sang-froid, par principe... 

— Par principe! s'écria la princesse, bouillante de 
colère, qu'entendez-vous par là? Quel est le principe, 
pour un Français, qui ne fléchisse pas devant un 
dîner? > 

Ce trait malheureux, inexcusable, échappé à la violence, 
reçut promptement sa punition. Un silence glacial le 
souligna. Delacroix se leva tranquillement et se dirigea 
vers la porte du jardin. Lorsqu'on annonça le dîner. 
M*"' de Bolgiojoso envoya Pietro, son domestique, pré- 
venir le convive absent. Après un instant dattente, le 
serviteur revint et déclara que le monsieur était parti. 
Le reste de l'explication se fit en milanais. 

Le repas fut maussade. Un sentiment de solidarité 
faisait à tous ressentir l'offense. Plus que personne, la 
princesse eût voulu anéantir ce propos inqualifiable, si 
contraire à son sentiment hospitalier. 

Mais il n'était pas dans son caractère d'avouer un tort, 
d'exprimer un regret. Combien ce langage était éloigné 
de la considération qu'elle témoignait aux hôtes dis- 
tingués qu'elle recevait! il était tout à fait opposé et tout 
à fait en contradiction avec ses procédés de simplicité 
aftectueuse et hospitalière. Aussi les convives demeurés 
près d'elle ce jour-là se prêtèrent, en souvenir du passé, 
à l'oubli d'une parole visiblement échappée à la colère. 

Mais Eugène Delacroix, nouveau venu, atteint parce 
que l'attaque avait de général, ne put y trouver d'excuse. 
Jamais il ne retourna chez M""* de Belgiojoso, tout en 



BERRTER. 



ayant le bon goût, soit à la rencontre, soit en parlant 
d'elle, de paraître avoir oublié l'épisode. 

Nous en eûmes, à Augenrille, la preuve immédiate 
par ane conversation qai s'engagea sur l'étude des écri- 
tures comparées. 

Berryer expliquait un travail curieux entrepris par 
M. le comte de Falloux, précisément sur celte science 
qaasi-cbiromancienne. Se rencontrant en Suisse avec le 
comte. Berryer mit sous se» yeux une lettre écrite par 
la comtesse de T... 

« Je ne réjpiéterai pas, continua le châtelain, s'adres- 
^ant à elle directement, tout ce qui m'a été dit sur cette 
fine écriture; mais on a conclu en demandant comme 
une faveur d'être présenté à celle qui l'avait tracée. 

— Ma petite écriture est fort glorieuse, répondit Lucy, 
-urtout, mon cher ami, de sa ressemblance avec la vôtre ; 
autrement j'imaginerais qu'il y a supériorité dans les 
bonnes grosses écritures lisibles. Est-ce une parenté 
de-prit? Voyez l'écriture de monsieur, ici présent (dési- 
i.'T)arit Delacroix}, de Musset, de George Sand, de 
.\!"^ de Belgiojoso; on ne peut nier une ressemblance 
dans le tracé des lettres. » 

Paraissant porter, pour la première fois, son attention 
sor ce .sujet, Eugène Delacroix réfléchit un instant, puis 
il dit: 

« Effectivement, il doit y avoir de certains rapports 
intellectuels entre les deux femmes que vous venez de 
nommer; les fronts sont également beaux dans leur déve- 
loppement; mais le bas du visage, chez la princesse, est 
plus fin, plus distingué, et le charme des fossettes, 
ajouta-t-il en souriant, diable! il en faut tenir compte. » 

D'après cette appréciation, on voit comment le côté 
artistique, chez le peintre, primait et grief et préférence, 
si ce qui se disait en ce moment des relations de George 
Sand avec Delacroix était fondé. 



40 SOUVKNIRS DE M""^ C. JAUBERT. 

Une fois la curiosité éveillée, chacun parla d'aller 
chercher dans son portefeuille quelques sujets de compa- 
raison. Une lettre de Rossini fut réclamée. J'entraînai le 
peintre chez moi pour lui montrer combien, dans l'écri- 
ture du châtelain, était marquée la disposition ascendante 
des lignes, remarque qu'il n'avait pu faire dans les courts 
billets qu'il tenait de lui. « Cela indique, expliquai-je, 
dans cette science de l'écriture, une nature heureuse, dis- 
posée à l'espérance, confiante dans l'avenir. « 

Comme Delacroix examinait attentivement la lettre 
que je venais de placer entre ses mains : 

« Lisez-la, lui dis-je, elle est adressée, par mon inter- 
médiaire , à un magistrat de mes proches parents ; elle 
donne précisément la note de l'élévation de sentiments, 
de la générosité de caractère de l'homme qu'à bon droit 
nous aimons. » 

L'offre fut acceptée avec empressement. 

Paris, 1840. 

Ctière, il serait trop tard pour prendre une autre résolution, 
l'afTaire doit être plaidée à Lille aujourd'iuii même. Je ne saurais, 
d'ailleurs, regreller de ne point avoir accepté cette cause. J'ai dû 
agir ainsi que je l'ai fait. M. le conseiller se trompe, en jugeant 
la question du point de vue du ministère pulilic. 11 n'existe au- 
cune solidarité entre les membres de la Chambre. Le devoir d'un 
avocat qui y siège, n'est pas de faire châtier toutes les fautes de 
collègues dont la nomination peut être un tort des électeurs. 
L'avocat n'est pas, comme le magistrat, gouverné par l'obligation 
de faire faire justice de toutes personnes, de tous criminels. Son. 
m'nistére est libre, et ce n'est pas céder à de légers scrupules, 
«luand on refuse une cause par un motif même personnel. Ici je 
ne veux pas être accusé de ni'êlro complu à faire sévir contre un 
adversaire politique, je voudrais moins encore qu'on pût croire 
que j'aurais été excité par les oITres qu'on m'est venu faire. 

Je ne suis pas l'avocat de tous, mais de qui je veux, et j'use 
de cet heureux privilège, quand il me serait pénible d'attaquer 
un homme avec lequel j'ai eu des relations même éloignées. A 
d'autres la rigidité des devoirs; ma profession ne m'en impose 



BERRYER. 41 

pas de semblables, et j'aime toujours peu me porter accusateur. 
Je n'ai jamais rempli ce rôle que contre mes naturelles disposi- 
tions. 

A ce soir, mais toujours tout à vous. 

Berryer. 

On nous cherchait, on nous appelait, Delacroix me 
serra affectueusement la main, en me restituant l'auto- 
graphe. 

En étudiant l'écriture du grand maestro au salon, 
M"'' de T... prétendant y lire tout un caractère, semait 
le portrait de traits malicieux. Voulant mettre fin à cette 
étude au scalpel, qui blessait l'amour passionné de notre 
châtelain pour ce génie musical : 

« Laissons là les écritures, s'écria Berryer ; passons à 
l'étude des compositions! » 

Ce fut à moi d'occuper le piano. A demi-voix, je deman- 
dai à la comtesse, lorsque son tour viendrait, de nous jouer 
du Chopin. Elle y excellait^ et je désirais faire naître 
l'occasion de parler sur ce personnage. 

Nos deux amateurs, constituant le public, se dispo- 
sèrent à écouter attentivement. Placés l'un vis-à-vis de 
l'autre, le contraste physique qui existait entre ces deux 
hommes était singulièrement mis en lumière. 

Eugène Delacroix, mince, de taille moyenne, d'une 
tournure distinguée, paraissait délicat, La pâleur de sa 
figure s'accentuait par l'encadrement de cheveux très 
noirs, la ligne des sourcils et la couleur foncée des pru- 
nelles, que voilaient de longs cils frisés. La forme du nez 
était régulière, le sourire fin et serré, quoique les dents 
fussent jolies. Après cette esquisse, faut-il répéter ce qui 
quelquefois se disait à voix basse, que cette pâleur d'une 
teinte jaunâtre et ce sourire bridé tout particulier pou- 
vaient faire songer au prince de Talleyrand? Etait-ce là 
l'effet de ce que l'on appelle communément un regard? 
Du temps du Directoire, le prince avait beaucoup con- 



42* SOUVENIRS DE M""= G. JAUBERT. 

tribué à faire nommer ministre aux affaires étrangères le 
père de Delacroix, dont la mère était charmante. — En 
faut-il davantage pour alimenter la médisance? 

Berryer, lui, plein de vie, de force et d'activité, traitait 
sa santé en esclave. En ce moment, il se préparait au 
plaisir. Ses yeux brillaient voluptueusement. Son nez, 
légèrement aquilin, battait des ailes; ses dents, fortes, 
d'une éclatante blancheur, éclairaient un sourire épanoui. 
Les deux physionomies s'accentuaient d'une façon diffé- 
rente, dans l'attente d'une jouissance musicale. 

Il fallut d'abord satisfaire l'appétit rossinien des deux 
auditeurs. Leurs natures contrastées se reliaient syinpa- 
thiquement au génie du grand compositeur : — tous 
trois étaient cminennnent coloristes. 

Après avoir parcouru plusieurs partitions, je feignis de 
la fatigue et fis prendre ma place à la comtesse. Celle-ci 
nous prépara, en préludant avec douceur, à l'exécution 
d'une délicieuse rêverie de Chopin. 

Accoudé sur une table basse, notre grand peintre 
caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et 
sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier 
bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait 
atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puis- 
sant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, 
troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, de- 
meurait immobile comme si quelque vision funèbre lui 
fût apparue. A la dernière vibration de ce ton mélan- 
colique, le silence succéda. Berryer le rompit en s'écriant: 

« Quel diable d'homme que ce Polonais! Il remue les 
lombes, évoque les morts!» 

Et, prenant Lucy par la main : 

« Obère, je vous assure que celte musique est mal- 
saine, très malsaine. » répéta-t-il en ramenant la comtesse 
près de M'"*' Berryer, assise sur un canapé. 

Celle-ci lui adressa le plus fatteur compliment sous 



BERRYER. 43 



forme de reproche. M""* de T... avait trop bien joué, en 
provoquant l'émotion jusqu'à la souffrance. 

« Et nous ne voulons pas de cela, continua-t-elle du 
ton d'une douce raillerie, ni en amour ni en nmsique. 
Qu'en pense monsieur Delacroix? 

— En effet, madame, le rôle de dilettante n'implique 
pas celui de désespéré. 

— Ce dernier rôle serait-il celui qu'a pris Chopin près 
de M""^ Sand? demandai-je. Dans le monde, on parle 
d'une passion persistante et d'une ténacité fatigante. 

— Il demeure idolâtre^ paraît aveugle; enfin, madame, 
il agit en enfant gâté. » 

Telle fut la réponse lancée d'un ton sarcastique. 

— Il y a de la faute de M°'^ Sand, dit Berryer. Pourquoi, 
dans ses livres, se plaît-elle à revêtir l'amour d'une teinte 
maternelle? Elle est prise au mot : l'enfant pleure, l'ob- 
sède, quand elle veut s'éloigner. 

— Mon Dieu, mon Dieu, que je la plains ! m'écriai-je 
d'un ton si lamentable que tout le monde éclata de rire. 

— Madame, votre pitié s'amoindrirait, répliqua Eugène 
Delacroix, avoir comme elle exprime la fatigue de l'ennui. 
Croiriez-vous que M™*= Sand imagina de nous lire un soir, 
à tous deux, le manuscrit de sa Floriani, roman où se 
retrouvent l'adoration entêtée de Chopin et la bizarrerie 
de son caractère, peints avec une vérité transparente? 
Ce héros ne comprend que ce qui lui est identique, 
n'ayant pas le sens de la réalité ; intolérant d'esprit et 
d'une jalousie effrénée, il est tout naturellement despote. 
Comme ce héros, cependant, est parfaitement élevé, il 
persécute la femme qu'il aime poliment et gracieusement 
sur chaque chose. Il lutte contre les idées. Pour lui, une 
femme n'existe que d'une manière relative. Il ne laisse 
aucun moyen indirect à la femme qui n'aime plus de 
faire connaître ses sentiments; elle ne le peut qu'avec 
dureté, brutalement même. 



44 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 



« J'étais au supplice pendant cette lecture. » 
Et qui a connu Delacroix, être nerveux et susceptible, 
pouvait aisément s'imaginer ce qu'avait dû être ce sup- 
plice. 

« Mais, demanda Berryer, pendant cette lecture, que 
devenait la nature sensitive de Chopin? 

— Ma foi, je ne pourrais le dire ; le bourreau et la 
victimem'étonnaient également. M™'' Sand paraissait abso- 
lument à l'aise, et Chopin ne cessait d'admirer le récit, 
A minuit nous nous retirâmes ensemble. Chopin voulut 
m'accompagner, et je saisis l'occasion de sonder ses im- 
pressions. Jouait-il un rôle vis-à-vis de moi? Non vrai- 
ment ; il n'avait pas compris, et le musicien persista dans 
l'éloge entliousiasle du roman. 

— Voilà qui prouve bien, remarqua la comtesse, que, 
pour être compris, il faut parler aux gens leur langue. 
A la place de M"'* Sand, je mettrais des paroles sur la 
Marche funèbre de Chopin, avec ce titre : « Enterrement 
de nos amours ! » et je placerais la pièce sur son pu- 
pitre. 

— C'est évident, fit Rikomski, qui, guettant le moment 
d'entrer en scène, saisissait le joint quand la musique 
cessait; et je lui dirais, à ce Chopin : « Je n'ai jamais été 
votre mère; je ne suis plus votre amante; me prenez- 
vous pour votre nourrice.? » 

Après s'être amusé de cette sortie grotesque, notre 
artiste s'approcha de la maîtresse de la maison, et, à voix 
basse, exprima le regret qu'il éprouvait de son prochain 
départ. 

« Ne parlons pas de cela, s'écria Berryer, dont l'oreille 
et l'œil étaient prompts à tout saisir, je ne le souffrirai 
pas ! Tous ici nous voulons vous garder. Je propose ce 
soir de prolonger la veillée, ne vous demandant qu'un 
quart d'heure pour expédier une lettre, pendant que 
M""^ Berryer nous fera servir un thé, avec faculté de le 



BERRYER. 45 



changer en grog, et nous porterons un toast à la pro- 
longation du séjour de mon cher cousin. 

— Bravo! fit Richomme en se frottant les mains; et 
comme j'ai lu aujourd'hui tout ce qui concerne le procès 
Lafarge, j'en entretiendrai le monde pendant que le 
maître fera sa correspondance. Si le président était là 
en face, je lui dirais : « Interrogez-moi, je suis prêt à 
répondre à toutes les questions. » 

— Allons, ne se croit-il pas accusé! » fit Berryer se 
moquant et s'éloignant. 

Alors, se tournant vers la châtelaine, qui lui était 
souvent d'une grande ressource : 

« Je voudrais bien voir notre Berryer, dit Rikomski, 
défendant M""' Lafarge. Cet époux n'intéresse personne, 
tandis qu'elle est fort gentille et distinguée. Ce misérable 
Pouch, qui pour lui plaire ne trouve rien de mieux que 
d'orner sa cheminée avec des oranges à clous dorés, 
comme on en voit chez des portiers! Fi donc! de là, 
indignation de la jeune vierge, poudre blanche et le 
reste ! 

— Ah çà! Richomme, demanda M'"'^ rJerryer étonnée, 
vous la tenez donc pour coupable? 

— Oui et non, madame, attendu que Pouch méritait 
le poison. Mais le grog s'avance, j'abandonne l'audience. 

— Cela ne fera pas mal, mon cher, car vous dérai- 
sonnez. Je vais aussi me retirer. J'entends mon mari qui 
revient et chante avec entrain un buona sera à quatre 
voix. Je dis, comme lui, bonsoir à tous. » 

Nous nous assîmes autour de' la table h thé. riant et 
parlant tous à la lois. Après un moment de contusion, la 
conversation revint sur M""^ Lafarge. On demandait à 
connaître sur ce procès l'opinion du grand avocat. 

« Vraiment, dit Berryer, plus je vieillis, moins j'ose 
me prononcer sur la culpabilité d'un accusé. 

— Savez-vous. mon cher ami, remarqua Delacroix, que 

3. 



46 SOUVENIRS DE M'"'= C. JAUBERT. 



le ton pénétré dont vous parlez de l'incertitude des juge- 
ments humains, même de la part d'hommes éclairés, 
donne fort à réfléchir sur la peine de mort? 

— Oui certes, cher cousin, et je veux à huis clos vous 
conter un fait personnel, auquel je ne songe jamais sans 
éprouver une sorte de frisson. 

a C'était en juillet 1835; j'avais obtenu un rendez-vous 
amoureux. Il fallait pouvoir aller et venir incognito, sur 
la frontière, entre France et Savoie. De là nécessité 
absolue de posséder un passeport sous un faux nom. 
Thiers alors était ministre. Je m'adressai à lui ; et, sur ma 
parole d'honneur de n'en pas faire un autre usage, le 
passeport me fut délivré. Je déroutai si bien mon monde, 
que mon cher abbé de Lamennais écrivait à cette date, 
22 juillet, au baron de VitroUcs : 

« Berryer quitte Paris, en quête de quelques mouve- 
« ments généreux chez les rois! » 

« Au lieu de cela, je passais toute une semaine dans 
Tivresse amoureuse; entre autres, nous demeurâmes 
enfermés trois jours pleins, sans sortir, sans demander 
l'heure, sans vouloir la connaître. 

« Le glas de la séparation sonne enfin ! — Je gagne 
Chambéry, et là. voici le premier mot ((uc j'entends, 
adressé au postillon qui attelle : « Vous savez la nou- 
velle? le roi est mort! » Je m'écrie : « Comment! 
Louis-Philippe? — Oui. monsieur, il a été tué hier dans 
l'après-midi. » Avec cette rapidité que le danger prête au 
calcul, tout de suite j'envisage le péril de ma situation. 
J'accourais à Paris au moment oii mon parti réclamait 
ma présence. S'il était en suspicion, si la police mettait 
sa griff'e sur moi, elle me saisissait muni d'un faux pas- 
seport. On m'intentait un procès; impossiljle de rendre 
compte de mon temps durant cette dernière semaine. 
Eussé-je été traîné sur l'échafaud, je devais me taire. 
L'honneur m'y obligeait. Le même sentiment niQ forçait 



BERRYER. 47 



à ne point révéler le nom de celui qui m'avait livré le 
passeport. J'étais pris dans un inextricable réseau de 
mystère. 

« Qu'auriez-vous fait, mon cher Delacroix, si vous eus- 
siez été appelé à me juger? Me comdamner, c'eût été 
avoir tort et raison ! » 

Se levant avec vivacité, et frappant sur l'épaule de 
Berryer : 

« Quelle sottise de s'exposer ainsi! interrompit la 
comtesse ; votre histoire rend malade. Qu'alliez-vous donc 
faire là-bas ? » 

Entendant cette singulière exclamation, nous fûmes 
tous pris de fou rii-e; et, rougissante, notre étourdie se 
joignit à l'élan de gaieté qu'elle venait de provoquer. 

« N'étant pas sur la frontière de Savoie, dis-je à mon 
tour, retirons-nous ; il est deux heures du matin! » 

C'était résolument qu'Eugène Delacroix voulait nous 
quitter. Entre les deux coups de cloche, qui avertissent 
les appétits du matin, le châtelain s'empara de son 
hôte, lui demandant instamment de prolonger son séjour. 

« Je ne le puis absolument pas, lui fut-il répondu : 
j'ai donné parole à mon ami Chenavard, qui arpente les 
galets à Dieppe en m'attendant. 

— Quoi ! vous quittez notre compagnie pour celle de 
ce farouche personnage? Voilà qui est mal, mon cousin! 

— 3Ion cher Berryer, excusez-moi, ma santé exige cet 
air salin, et mon esprit y gagnera aussi, dans de longues 
causeries avec ce farouche, qui est fort aimable, je vous 
assure. 

— Je n'ai fait que l'entrevoir, je n'en puis juger. Je 
suppose cepertdant que, sur plusieurs points, nous ne 
serions pas en sympathie. 

— C'est possible, fit Eugène Delacroix, la tête inclinée 
de côté, comme s'il réfléchissait, et que les deux per- 
sonnages fussent en sa présence, surtout, mon cher, si 



48 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

votre résistance était volontaire. Il est, je vous le déclare, 
plus sensitif et pénétrant que Chopin, Quel esprit sub- 
stantiel et varié ! quelle grâce et quelle souplesse dans 
les définitions! C'est absolument comme son crayon. 

— Mais enfin, qu'a-t-ilfait? » deman-daBerryer un peu 
impatienté, la qualité de philosophe sous-entendue ne 
l'attrayant guère. 

— Cher cousin, venez me voir : je vous montrerai 
une simple tète de Christ, que je lui ai soustraite. Elle 
est accrochée dans mon lit, et y demeurera jusqu'à ma 
mort. Il est prévenu. » 

Berryer parut fort étonné, et n'insista plus. 

Le déjeuner servi, la maîtresse de la maison entra, 
donnant le bras à un nouveau venu qui n'était pas un 
inconnu. Amédée Hennequin, fils d'une célébrité du bar- 
reau, député, ami politique du chef légitimiste, auquel 
ce père l'avait chaleureusement recommandé, faisait 
partie de l'intimité à Augcrville. C'était une âme droite, 
honnête, un esprit fin, moqueur, naïf et perspicace. 
Gauche dans ses mouvements, taillé physiquement à la 
grosse, la jeunesse le défendait contre la laideur. Son 
tourment secret était une crainte exaltée, maladive même 
du ridicule. De complexion amoureuse, il eût désiré 
plaire, se dévouer peut-être... Mais il entrevoyait l'ob- 
stacle, et sa susceptibilité irritée le rendait critique sans 
indulgence envers h^s hommes, et timide près des femmes. 
Avec moi, peu à peu il s'était apprivoisé et me divertis- 
sait par des apartés pleins de malice, aussi bien que par 
les naïvetés sentimentales qui lui échappaient. 

Apres le repas, à mi-voix, le châtelain dit à Delacroix : 

« Les ordres sont donnés. La voiture â' quatre roues 
sera attelée et vous conduira à Étampes. D'ici là, cher 
cousin, laissez-nous oublier que nous aurons le chagrin 
de vous perdre. » 

l'uis, revenant à son jeune protégé : 



BERRYER. 49 



« Quoi de nouveau, monsieur Médée? fit-il. 

— On s'occupe du procès futur du prince Louis-Bona- 
parte. Cela sera curieux, si le choix de l'avocat dont on 
parle se confirme. 

— C'est bon, c'est bon, jeune homme ; je vous entends, 
je vous devine. Mais vous savez que l'on doit garder l*^. 
secret même entre confrères. » 

Puis, se tournant vers Delacroix : 

« Je vous présente, mon cher cousin, un jeune avocat 
qui, au premier jour, fera son début dans quelque gros 
procès. En attendant, il est très littéraire, poétique, et 
hugolâtre. Aussi, je le tiens en garde contre l'antithèse; 
je l'engage à s'en défier. 

— Vraiment, repartit Eugène Delacroix, à la façon 
dont notre grand poète abuse du procédé, on constate 
une fois de plus qu'on est fatalement entraùié à verser 
du côté où l'on penche. Il faut avec effort se bien con- 
naître et se combattre. Ainsi, en peinture, j'étudie, dans 
les grandes œuvres, la pureté des lignes, particulière- 
ment la maes.tria du dessin, je m'en pénètre, j'admire! 
Je lutte ainsi contre la propension envahissante de ma 
palette. 

— Mais, dit Amédée à son tour, M. Victor Hugo peut 
s'autoriser de l'exemple des anciens. Ils se servaient 
beaucoup de la métaphore, ainsi que de l'antithèse, et 
j'ai entendu à Paris, en visite chez M"'^ Berryer, Tabbé 
de Lamennais lui-même appuyer beaucoup sur l'heureux 
effet obtenu par l'antithèse 

— L'abbé avait raison, mon cher enfant; les anciens, 
pour donner plus de clarté aux idées abstraites, les ma- 
térialisaient par la comparaison. Aussi de cette forme 
l'abus seul est à reprendre. La question de quantité 
n'est-elle pas la loi dominante que nous retrouvons en 
tout? 

— Ainsi, lança malici.usement Lucy, M. Berryer 



50 SOUVENIRS DE M""^ C. JAUBERT. 

déclare qu'en aimant il est important de garder la juste 
mesure? 

— Ai-je dit un mot de cela? J'en fais juges tous ceux 
qui sont ici présents. 

— Cependant, d'après votre conseil, il faudrait doser 
la passion comme un poison? 

— Que dites-vous des femmes, monsieur mon cousin? 
N'est-ce pas à perdre l'esprit? Savez-vous, comtesse, 
que vous me remettez en mémoire une maxime for- 
mulée par l'un de nos amis : « La logique des femmes 
n'est qu'une insistance privée de toute raison. » 

— Oh! l'impertinent! fit en riant aux éclats M™* de T..., 
qui ne savait résister à un trait spirituel. Nommez-le, je 
l'exige ! 

— Volontiers. Mon auteur est Paul de Musset. 

— Eh bien, je réplique : La logique, chez l'homme, 
est insistance appuyée volontiers sur la force. Nous 
voilà quittes. Je ne tais aucun cas de celte logi((ue mas- 
culine dont Ihomme se pavane. Au raisonnement je 
préfère le sentiment. Il peut très bien guider. 

— Et vous faire aimer, » ajouta très bas Berryer. 

Pendant ce, le jeune Hennequin, philosophe fraîche- 
ment enrôlé, mêlait de « ah! » et de « oh ! » ses rires 
étouftés. 

Delacroix reprit : 

a J'ai connu un homme qui avait été souvent amou- 
reux... 

— Fi ! que c'est laid! interrompit encore la comtesse. 

— Faut-il continuer? demanda le narrateur. 

— Oui; voyons, que disait ce monsieur? 

— Il assurait qu'en s'étudiant on pouvait toujours 
découvrir d'oîi parlait en amour le point d'alfolcment, 
soit qu'on fût frappé en surprise par des miasmes flot- 
tants dans l'air, ou atteint par une fièvre inoculée par 
un léger contact. Chez une fennue, prétcndait-il, la 



BERRYER. 51 



beauté n'est que l'enseigne qui nous attire. Ce sera un 
détail infinie, souvent une imperfection, qui exercera la 
séduction. De même, dans l'intelligence, ce n'est certes 
pas la logique qui nous domine; ce sera plutôt la grâce 
dans la déraison. Il y aune telle disproportion en amour 
entre la cause et l'effet, que, sur ce sujet, vous ne sau- 
riez, la plupart du temps, être absolument sincère, 
même avec un intime ami. C'est une étude, assurait-il, 
qui a l'avantage de remplir les intermèdes amoureux, 
et dont le résultat peut surprendre l'observateur. 

— Cet homme est un disciple de Fichte, osa avancer le 
jeune Médée. 

— Mais enfin, dis-je à mon tour, à quoi lui servent ses 
découvertes, en dehors de l'étonnement qu'il éprouve? 

— Ma foi, vous méprenez sans vert, répondit notre 
grand artiste d'un ton de bonhomie. Seulement, cela 
peut expliquer la diversité des choix; autrement, il est 
évident que tous les hommes seraient épris de la même 
femme, celle qui approcherait le plus de la perfection. 

— Voilà qui serait péniblement incommode, conclut 
sardoniquement le philosophe à barbe naissante. » 

Tout en devisant ainsi, on avait gagné les parterres. 
Marchant un peu en arrière, Berryer faisait remarquer 
à l'artiste, en regardant Lucy, la grâce particulière de 
sa démarche. Bien faite, dans des proportions fines et 
délicates, elle semblait à peine poser à terre ; souvent, 
dans le monde, au bal surtout, l'épithète de sylphide lui 
était appliquée ; la nature, chez elle, avait tout fait avec 
soin : le teint, d'un pâle rosé, était transparent, le rii'e 
perlé ; les yeux parlaient ; elle était douée, et le singulier 
sentiment que poursuivait Berryer était naturel chez un 
homme auquel rien n'échappait de ce qui avait charme 
ou valeur. 

Un soleil radieux éclairait le paysage ce jour-là. 

a Quelle belle journée ! s'écria le châtelain. Je crois 



52 SOUVENIRS DE M""^ G. JAUBERT. 

voiries feuilles s'ouvrir, tout reverdit; nous sommes au 
printemps, je le sens ! Cette impression ne dit-elle pas 
encore quelque jeunesse ? Répondez, madame Elma! 

— Certes, oui, mon cher ami; et quant aux chiffres 
d€s années, je suis tout à fait du sentiment du célèbre 
docteur Sanmel Johnson, qui écrivait : « Je n'accorderai 
« jamais que je vieillis, tant que rien ne sera changé dans 
« mes dons de conversation, qu'elle sera toujours aussi 
« féconde, aussi variée. » 

— Votre Johnson était homme de sens ! 

— Oui, vraiment! et l'on sait de lui de bonnes his- 
toires, où se retrouvait son horreur de la vieillesse. 
Ainsi, devenu très âgé, il rencontre un ancien condis- 
ciple; celui-ci commence aussitôt d'une voix lamentable: 
« Ah! monsieur Johnson, que d'années écoulées! et 
nous sommes tous deux devenus des vieillards! — C'est 
bon, c'est bon, monsieur Edwards il ne faut pas comme 
cela se décourager les uns les autres. » Et il s'éloigna 
rapidement. » 

Je remarquai que tout le monde riait, hormis Berryer : 
il était trop vulnérable sur ce sujet. Il reprit : 

« Oui, on rencontre des maladrcls qui n'ont que des 
choses déplaisantes à vous rappeler ; fuyons-les! » 

Nous venions d'atteindre la pelouse, et là, assis sur 
de petites buttes gazonnées, la comtesse fit un rappro- 
chement entre la vue dont nous jouissions elles paysages 
qu'elle avait admirés en Angleterre. 

« Cette beauté de verdure, je l'accorde, dit Berryer ; 
mais vous vous êtes plu à Londres, tandis que la gran- 
deur sans goiÀt m'y fatigue. Vous me parliez des raouts 
comme s'ils piquaient votre curiosilé, et, pour moi, la 
cohue sans passion, sans joie, sans esprit, me serait 
insupportable. Il ne faut de l'Angleterre, de ce pays 
protestant, habiter que les châteaux pour se perfec- 
tiomicr dans le goîit et rinlclligencc du confortable. Et 



BERRYER. 53 



si là on pftut se rencontrer avec des membres distin- 
gués des Chambres, causer avec des leaders, alors l'in- 
térêt s'éveille. Vous souvenez-vous, chère comtesse, 
d'une lettre adressée à Londres à l'époque du couronne- 
ment, où je parlais d'Eugène Delacroix et du tableau 
que j'aurais voulu lui inspirer? 

— Si je m'en souviens! Est-ce que j'oublie ces choses- 
là? C'était précisément au lendemain d'une fête donnée 
parle duc de Wellington. On y avait fort remarqué que 
le noble duc était demeuré assis sur un même divan 
avec le maréchal Soult, les deux guerriers devisant long- 
temps ensemble, placés sous un portrait en pied du 
grand Xapoléon. Si j'étais mon cousin, disiez-vous, j'avi- 
verais bien ces figures-là sur ma toile. 

— Oh! vraiment, exclama Delacroix, vous pensiez 
cela? 3Iais je crois, cher ami, que ce singulier rappro- 
chement parlait plutôt à l'esprit qu'au pinceau. Vous en 
pouviez tirer grand parti dans un mouvement oratoire ; 
vous vous aidiez dupasse et de l'avenir. Tandis que, moi. 
quelle vie eussé-je donnée à ces personnages? Au lieu 
d"un portrait, il y en aurait eu trois. L'inattendu de cette 
réunion qui faisait fermenter votre imagination m'eût 
laissé très froid. 

« L'expression de la vie, de la passion, voilà ce qui 
m'émeut; la splendeur du coloris m'attire irrésistible- 
ment. Ainsi là, vis-à-vis de nous, ces deux femmes de 
natures contrastées, en les regardant, je sens palpiter 
mon pinceau : l'une, d'une incarnation transparente, 
aux cheveux bruns et soyeux, pleine d'un charme déli- 
cat; l'autre, aux formes puissantes d'une Antiope, dont 
les cheveux blonds ondes et dorés semblent ajouter au 
caractère pénétrant de ses noires prunelles; là-bas, un 
paysage aux teintes fondues, cette eau courante à deux 
pas... Tout cela me paraît le point de départ d'une sorte 
de Décaméron. Nous placerions en opposition le jeune 



54 SOUVENIRS DE M»» C. JAUBERT. 

Amédée, avec une guitare en bandoulière, un peu dans 
l'ombre, ajouta le peintre en riant ; et du .doigt il traçait 
en l'air son esquisse, tout en clignant des yeux. 

— Oh ! mon cher, s'écria le châtelain avec explosion, 
vous nous crayonnerez ça, avec un peu de couleur 
ensuite! Jurez-le, vous reviendrez? » 

Et l'heure du départ sonnait si juste qu'on se serra 
hâtivement la main en répétant : « A bientôt. » 

Après la séparation, une sorte de langueur s'empara 
de la petite réunion. 

« Allons-nous donc faire, demanda Berryer d'un ton 
moqueur, comme un brave homme de ma connaissance, 
qui, toutes les fois qu'il prononce le moi adieu, fond en 
larmes? 

— Cependant, répliquai-jc, à la campagne les visi- 
teurs causent aux propriétaires un double plaisir : celui 
de l'arrivée et celui du départ. 

— Comment l'entendez-vous? demanda chacun. 

— J'adresserai ma réponse à notre bonne châtelaine; 
j'en appelle à sa sincérité. » 

Et je regardai M'"" Berryer. 

(c Est-ce que les goùls divers à satisfaire, le bien-être 
de ses hôtes, leur amusement de chaque jour, ne lui 
causent pas quelque souci? Ne sent-elle pas le poids de 
cette responsabilité? Oui, je le soutiens, au petit ciia- 
grin de la séparation succède... On respire large- 
ment! » 

jime Berryer hocha la tête d'une façon approbatlve, 
tandis que son mari s'indignait et menaçait de me garder 
de. force, ce qui mi^ donnerait un vigoureux démenti. 

« Vraiment, interrompit la comtesse, je regrette de 
paraître passera l'ennemi; mais aux remarques d'Elma 
j'en ajouterai une qui m'appartient en propre. Pour- 
(juoi remonte-t-on le perron tout consolé, en fredon- 
nant? » 



BERRYER. 55 



Lefredon était, en effet, une habitude de Berryer. 
« Allez-vous donc aussi, s'écria-t-il, gagner la redou- 
table faculté d'analyse de votre alliée ? 

— De ma part ce serait inquiétant; il n'y aurait pas, à 
côté, une grande bonté. 

— Vous avez raison, madame. Cette bonté, je la con- 
nais si bieUj répliqua notre ami, que, si elle l'eut permis, 
j'aurais voulu vivre à ses pieds ! 

— Eh bien ! et les miens ? fit plaisamment la jeune 
veuve, en les rapprochant l'un et l'autre, et nous les 
montrant. » 

Au même instant, d'un geste indiquant au bout de 
l'allée le curé, que nous ramenait la châtelaine : 

« Voilà, dis-je, qui met fin à tout marivaudage; » et 
j'allai au-devant d'eux. 

Ce curé, qui était de très petite taille, avait une longue 
figure, dont le menton marquait, pour ainsi dire, la 
moitié de la hauteur. La robe cléricale, ainsi que le 
vigneron son père en avait jugé, était donc fort utile. 
Cette tête était régulière. De grands beaux yeux, faits 
pour regarder, plutôt que pour voir; de très belles dents, 
qui ne s'étaient point usées à manger. Il avait vécu misé- 
rable, jusqu'au jour où la cure d'Augerville lui fut oc- 
troj^ée. Alors, logé dans un bâtiment éloigné, mais dépen- 
dant du château, il fut généreusement pourvu à tous 
ses besoins. Cœur simple, bonne nature, plein de zèle, 
le petit curé cherchait, en officiant, à se pénétrer du 
sentiment de dignité que son seigneur châtelain voulait 
lui infuser. Dans l'intérêt du culte, je soupçonne que la 
leçon pratique s'ajoutait à la leçon théorique; le tout à 
huis clos. Aussi, devenu modestement fier, le petit curé 
tenait beaucoup à ce que je le visse officier. J'accédai, 
et le comblai en l'assurant qu'il exerçait avec dignité ; en 
effet, il faisait de son mieux, le cher petit homme, se 
redressant, se tiraillant, se grandissant jusqu'à relever 



56 SOUVENIRS DE M"-' C. JAUBERT. 

en l'air ses gros sourcils, et les y maintenir avec effort, 
durant toute la messe. 

Berryer était religieux par tempérament, et par goût 
il était catholique. Cette forme du christianisme s'impo- 
sait du reste à sa politique légitimiste. Loi d'ensemble 
dont il fallait préserver l'harmonie. En théorie, il admet- 
tait sans efl'ort que la manière de prier dépendît de l'es- 
prit particulier d'un peuple ou de la diversité des époques. 
La croyance en une justice divine et l'espoir d'une vie 
future pouvaient exister, selon lui, dans un esprit indécis 
et ne pouvant parvenir à fixer l'expression de sa reli- 
giosité. Cela accordé, il se distinguait fort de ce qu'on 
nonnne un dévot. C'est ce qui explique aussi que, dans les 
discussions qui naissent de la dissidence des opinions 
religieuses, il n'apportât aucune âpreté. Amoureux de la 
pompe catholique, il ressentait une véritable antipathie 
contre la forme austère et sèche du culte protestant. 

Celte répulsion se peignait en quelques mots : « A 
la pensée seule, disait-il, de me trouver dans la Genève 
protestante, entre MM. de Broglie et Guizot, j'éprouve 
une oppression j)hysique. Je me sens étouffer! » 

Quand on étudie attentivement les hommes, souvent 
on découvre ce qui relie en eux des goiits en apparence 
disparates. Ainsi l'amour passionné du théâtre s'allie à 
merveille avec la dévotion pratique du culte catholique. 
Le clergé le comprenait bien, quand il attirait les fidèles 
par la représentation des mystères. 

En sortant d'une brillante représentation de la Co- 
médie-Française, électrisé parle talent des Contât et des 
Fleury, tout jeune, Berryer prenait pour une vocation 
lardeur qui le poussait vers le théâtre. N'y a-t-il pas 
quelque analogie entre cette ardeur et rentraîncment 
qui, dans sa longue existence, le fit songer sérieusement 
à entrer dans les ordres? Certes, ce ne fut jamais pour 
vivre au désert. Non ; il caressait alors en imagination les 



BERRYER. 57 



succès de la chaire. Il voyait à ses pieds la foule atten- 
tive, puis émue ; une influence persistante sur ce sexe 
toujours aimé ; un cadre favorable à la vieillesse, préoc 
cupation incessante de son esprit. Qui sait même si, à 
quelques années de distance, dans sa rêverie, il n'entre- 
voyait pas la tiare, compensation suprême au poids des 
ans ? Alors se déroulait sous son regard la pompe 
romaine, la chapelle Sixtine, l'encens, les cierges et les 
costumes... et, dans ses divers élans, se retrouvait l'éco- 
lier qui, chez les Pères de l'Oratoire, parcourant les 
arcades du collège de Juilly, déclamait avec une émotion 
inexpliquée ces deux vers de Delille : 

Ici marche entouré d'un murmure d'amour, 
Ou l'orateur célèbre, ou le héros du jour ! 

Ce qui en tout temps l'agitait sourdement était l'em- 
ploi de ses facultés. Riche, il voulait se dépenser. La 
vanité n'eut jamais place au conseil; il était actif et 
fier. 

Après cette sorte d'exploration dans le domaine de 
l'homme public, il est bon de revenir à l'homme privé, si 
charmant de simplicité et de bienveillance. 

Nous le trouverons organisant une partie de loto, pour 
amuser son petit curé, qui avait dîné au château ; il fal- 
lait voir le maître d'Augerville diriger et animer le jeu, 
ainsi que la joie enfantine et franche que laissait éclater 
l'abbé. Jamais, en voyant successivement tous ses nu- 
méros, il ne soupçonna nos fraudes pieuses. 

Parmi nous, cependant, il y avait un réfractaire. Ri- 
komski ne se soumit point au mot d'ordre. La châtelaine 
le chapitrait en vain. 

« Je ne suis pas fait pour amuser des curés, répon- 
dait-il obstinément. 

— Richomme! vous parlez comme un jacobin! 

— J'ignore, madame, comment les jacobins se com- 



58 SOUVENIRS DE M-* G. JAUBERT. 



portaient au loto; moi, je joue pour tout de bon, ou je 
ne joue pas. » 

Cette résistance était la joie dHennequin, qui. pour 
son compte, n'aurait osé la pratiquer, mais admirait 
l'énergie de la résistance. 

Le brave petit curé disait naïvement : 

« C'est donc vrai qu'au jeu il y a des personnes qui 
portent malheur? Quand M. Richomme appelle, jamais 
je ne gagne! » 

Le vendredi s'écoula en incertitudes sur l'arrivée des 
voyageurs attendus. Le soir. Berryer prit des cartes et 
confectionna des patiences. Une fois ce jeu commencé, 
le joueur était complètement absorbé, se passionnant et 
se couchant fort tard. Était-ce une étude qu'il poursui- 
vait sur le hasard des calculs, ou un intérêt superstitieux 
qu'il recherchait dans ces diverses combinaisons de 
cartes ? 

Le samedi, vers six heures du soir, comme nous re- 
venions de la promenade en dissertant sur les torts de 
l'inexaclitude. Berryer nous arrêta : 

<f Écoutez! je ne me trompe pas, j'entends des voix, et 
le piano résonne ! » 

A ces mots, nous voilà à courir, criant : 

« Ce sont eux ! » 

En effet, en approchant, nous reconnaissons, chanté à 
plein gosier et les fenêtres ouvertes, le duo de Gencrali : 
Che bella vita, che'l militari Telle fut la façon de s'an- 
noncer du prince Belgiojoso et du maestro Géraldy. On 
devine qu'après cette fanfare, toute cérémonie se trou- 
vait mise à l'écart. Cène furent qucxclamations bruyantes, 
échanges de poignées de main. M'"* Berryer se moquait 
des promeneurs, qui n'avaient eu que le finale du duo; les 
voyageurs annonçaient un appétit brillant, et nous avions 
juste le temps de nous habiller avanT le dîner. Cette toi- 
lette du soir était une satisfaction donnée au seigneur du 



I 



BERRYER. 59 



lieu, qui se plaisait à voir les femmes en toilettes élé- 
gantes. Berryer donnait le ton. Il dînait toujours en habit 
fermé sur le devant par des boutons de métaL Le matin, il 
portait une veste en velours. 

Le repas fut animé et la soirée délicieuse. Pourquoi 
Delacroix était-il parti? Nous tenions à notre disposition 
des voix incomparables et des talents exquis, choisissant, 
désignant des morceaux préférés. On écoutait, assis non- 
chalamment sur des canapés. 

« Quelle belle et bonne chose que la musique ! s'écria 
Berryer : 

It wakes each silent string* ! 

«Je me surprends à citer en anglais, et j'ai tort. J'ai lu 
quelque part qu'il n'y a que les choses qu'on ne com- 
prend pas qu'il faut exprimer dans la langue qu'on entend 
le moins. 

— Aussi, repris-je, je demeure toute surprise de la 
citation dans votre bouche. 

— Eh bien! chère, êtes-vous curieuse parfois de con- 
naître l'enchaînement de la pensée ? Voyez : — c'est le 
plaisir très senti que les chants de ces messieurs m'ont 
fait goûter, qui m'a remis ce vers anglais en mémoire, 
me reportant en même temps à l'époque où , avec un 
petit misérable dictionnaire de poche, j'étudiais l'anglais 
dans ma prison de Nantes, en 1832. 

j — Est-ce une sensation pénible , demandai-je , que 
provoque ce retour vers le passé ? 

— Non pas ; j'ai vécu là avec moi-même^ ayant arrangé 
ma prison en cellule; et, dans ce cadre, le silence et la 
méditation se prêtaient aux illusions monacales, qui m'ont 
toujours été chères. Croyez bien, cependant, que ie ne 

1. Elle fait vibrer les cordes niuelles! 



60 SOUVENIRS DE M"-' C. JAUBERT. 



regrette rien de mes rêveries, entouré à cette heure de 
charmantes réalités. » 

Sur ce compliment à facettes, nous nous joignîmes à 
ceux qui acclamaient l'entrée d'une collation que devait 
égayer le Champagne frappé. Une vive discussion s'éta- 
blit. Nous fîmes la guerre à Géraldy, qui abusait de la 
flexibilité de sa voix grave pour la déguiser en fausset. 
11 luttait, voulant nous faire entendre une vieille ro- 
mance, et nous lui refusions cette satisfaction. Kikomski 
en avait saisi le refrain : 

Et l'on revient toujours 
A ses premiers amours ! 

qu'il déclama de la façon la plus comique, ajoutant : 

«Cette morale est absurde; jamais on n'y revient, 
jamais! par celte raison pércmptoire — qu on les a pro- 
fondément oubliées ! — J'en appelle à monsieur mon 
prince ? 

— Pour cette fois, mon pauvre Rikomski , nous ne 
sommes pas d'accord. 

— Quoi! vous vous souvenez? demanda celui-ci, 
ébahi. 

— Oui, oui! Faut-il être sincère, confesser mes pre- 
mières amours? » 

Le cercle aussitôt se forma autour du prince. 

tt Mesdames, je réclame votre indulgence pour l'aveu! 

« J'ai gardé un si vif souvenir de mon premier péché, 
que, même aujourd'hui, il y aurait rechute, je crois, si je 
rencontrais rol)jet de celte jeune flamme. J'avais dix-neul 
ans. C'est le temps de ma vie où j'ai été le plus anioureu.x. 
Cette fois seulement, j'ai perdu le boire et le manger. Tu 
entends, Rikomski? 

— J'entends, mais je ne comprends pas. Pour ma p;u l, 
je mesurais toujours la violence de mes amours à celle 
de ma soif. 



BERRYER. 61 



— Eh bien! mon cher, voilà pourtant comme j'étais, 
et j'adorais la créature! 

— Une belle Milanaise, sans doute? interrogea M'^^Ber- 
ryer. — Prince, nous sollicitons son portrait. 

— Elle était belle et Milanaise, en elïet. C'était la fille 
d'un cordonnier. Passant dans la rue , je la vis à sa 
fenêtre. Je pris feu. Une tète d'une beauté! Un regard! 
Une bouche ! Ma parole d'honneur ! le souvenir m'en 
émeut toujours! Et j'ai pourtant rencontré bien des per- 
sonnes agréables en ce monde ! » 

La physionomie de Richomme était à peindre, écou- 
tant, la bouche ouverte, se délectant au récit. 
Après un. court intervalle, le narrateur reprit : 
« Jusqu'ici, cependant, mon histoire n'a rien de sin- 
gulier. 

— Non, franchement, dit Rikomski. Le prince était 
jeune et beau, la fille était belle et jeune... 

— Patience! J'arrive au nœud de l'atï'aire : la fille était 
bossue ! ! ! » 

Bossue ! — A ce mot, comme par une commotion élec- 
trique, chacun de répéter : « Bossue ! » 

« C'est bien le nœud, fit tristement Richomme. 

— Et vous ne vous en aperceviez pas? demanda vive- 
ment M™^ de T... 

— Si l'on y regardait de près, dis-je, bien des épines 
dorsales paraîtraient douteuses. 

— Non, non! Pas de palUatif! s'écria bravement le 
prince; pas d'excuse à ma folie! Comme Polichinelle, 
elle était bossue devant et derrière, le cou encaissé entre 
les deux montagnes! — Oh! mon cher monsieur Ber- 
ryer, vous m'eussiez compris, vous! Ce visage distillait 
l'amour. Son regard m'anéantissait, sa bouche m'incen- 
diait... J'ai difficilement guéri de cette passion; en y 
songeant, je m'attendris encore! » 

Nous demeurâmes silencieux; chacun cherchait dans 

4 



C2 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

sa mémoire quelque point de comparaison à cet étrange 
amour. Hennequin, lui, s'étonnait, non de l'amour res- 
senti, mais de l'aveu qui nous en était fait. Braver ainsi 
le ridicule! 

Pour ranimer la conversation, j'attaquai Berryer, sui 
l'interpellation directe du prince. 

Pourquoi avait-il été désigné comme l'homme qui, 
grâce à sa mobilité puissante, pouvait en amour tout 
admettre et tout comprendre? 

« Sous cette innocente interrogation, répliqua Berryer, 
je devine, madame, l'accusation de légèreté, d'incon- 
stance, de versatilité dans mes goûts et mes inclinations. 
Pour répondre à ce sous-entendu, je pourrais vous citer 
vous-même, charmante Elma, comme une preuve de la 
constance de mes sentiments. Mais je prétends ne pas 
répondre par les plus jolis compliments du monde à votre 
attaque sournoise. 

« Je dirai donc que le prince s'est adressé à moi par 
courtoisie. Les gens du meilleur sens en ce monde me- 
surent retendue et la dignité de l'intelligence de l'homme 
sur la variété de ses richesses et sur cette diversité de 
puissance avec laquelle il s'empare de tous les trésors 
du monde. Cette mobilité, cette domination variée de 
l'esprit, fait toute sa gloire. Pourquoi n'en est-il pas 
ainsi du coeur? pourquoi? 

— Parce que l'éducation des femmes est tout à refaire, 
s'écria Belgiojoso. 

— Bravo, mon cher prince, dit Berryer, je vote avec 
vous pour un plan d'éducation qui enseigne aux femmes, 
pour leur bonheur comme pour le nôtre, qu'il faut tendre 
à s'aimer confortablement. 

— Je trouve, dit Belgiojoso, les dames, en France, un 
peu juives. En matière de sentiment, elles tiennent un 
compte courant de doit et avoir, poussant la chose 
jusqu'à prétendre faire la police pour la voisine. Der- 



BERRYER. 63 



nièrement la plus brillante de nos cantatrice de salon, 
au théâtre, m'a reproché mon admiration pour la Pauline 
Garcia conmie une infidélité à la Grisi! 

— C'est bien cela! fit Berryer. Répondez donc, cher 
prince, que c'est au contraire faire preuve de constance 
dans ses goûts. Tous restez sous le même charme, et 
ce sont les mêmes plaisirs que vous recherchez. 

— Mais vraiment, monsieur, s'écria la comtesse, votre 
explication admise ouvrirait la porte à deux battants à 
toutes les inconstances. Plus d'individualité, de person- 
nalité, rien que des sentiments collectifs ! » 

Et comme cela avait été exprimé avec une certaine 
animation, Berryer répondit en souriant : 

« Veuillez me permettre d'expliquer la forme que 
prennent, dans la pratique, ce que vous nommez des 
sentiments .collectifs : peut-être y serez-vous plus indul- 
gente. j\lon art consiste à réunir en imagination, sur une 
seule tête, tous les charmes répandus en cent beautés 
diverses. Voilà comment le caractère transige avec le 
cœur. 

— Oh! oh! murmura le jacobin Rikomski. c'est plus 
fort encore que le mystère des trois personnes en une! » 

Puis aussitôt, effrayé de sa hardiesse, il chercha à rom- 
pre les chiens, et ne trouva rien de mieux que de contre- 
faire Géraldy, en hurlant d'une voix sépulcrale le grand 
air de Robert le Diable : 

>Jonnes, qui reposez 



Aussitôt, avec un mouvement de colère, M""® Berryer 
l'interpellait : 

« Je vous ai déjà défendu de jouer avec ce morceau, 
dit-elle; c'est mon air de prédilection! » 

Géraldy s'approcha avec précipitation : 

(( Je suis à vos ordres, belle dame, vous le savez, tout 
ce qui vous plaira. 



64 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

— Eh bien ! je demande mes nonnes ! » 

Le choix fut acclamé. Je pris mon rôle d'accompa- 
gnateur, et bientôt cette voix puissante nous remplit 
tous d'émotion. 

Abandonnant ensuite le piano, je m'approchai de ceux 
qui discutaient leurs préférences musicales. 

Berryer plaçait Rossini comme compositeur très au- 
dessus de Meyerbeer. Il enfantait ses chefs-d'œuvre, 
remarquait-il, sans auxiliaire, tandis que les opéras du 
musicien allemand sont un alliage de Tart musical avec 
l'art dramatique. Le chanteur doit s'y montrer acteur, 
sous peine de faire fiasco; tandis que pour représenter 
les œuvres rossiniennes, que réclame-t-on? Des chan- 
teurs nuisiciens. Quelle que soit l'exécution, des parties 
entières s'imprègnent dans les mémoires, et le plaisir 
s'avive à les répéter, avec n'importe quelle voix, même 
sans voix ! 

a Faites cela avec du Meyerbeer, je vous en défie! j) 

La comtesse se prétendait impartiale, parce qu'elle 
plaçait sur la même ligne les deux compositeurs. 

« Mais, madame, s'écriait Belgiojoso l'interrompant, 
leurs procédés de composition suffiraient seuls à déter- 
miner leur valeur musicale. Chez l'un, des années s'écou- 
lent à nourrir Fidée, enfanter et construire l'œuvre, 
tandis que, chez le nôtre, l'inspiration et l'exécution cou- 
lent de source, comme la parole chez le seigneur d'Au- 
gervillc. 

« I/opéra de Tancrhdc a été écrit en six jours, chez moi, 
;"\ la Pliniana, près Milan, et cela au travers d'une partie 
de chasse. Quand nous rentrions harassés par dix heures 
de courses dans les ])ois, s'asscyant au coin de la table, 
en attendant le repas réparateur, Rossini couvrait de 
petites notes quelques feuillets. Puis, au dessert, s'in- 
sl allant devant un pianino. placé là exprès : « Allons, 
Emilio, me disait-il, et loi, Ponipéo, — mon cousin, doué 



BERRYER. 65 



d'une superbe voix de basse, — allons, mes enfants, 
essayons cela ! » Et nous voilà déchiffrant ce griffonnage 
serré, le maestro prenant à son compte toutes les parties 
absentes. Quant aux chœurs, c'est à pleins poumons que 
nous les empoignions, prétendant ainsi nous rendre 
compte de l'effet à la scène. Puis Rossini retournait à 
son coin de table pour corriger et ajouter d'autres feuil- 
lets. L'intérêt que nous prenions à la chose nous tenait 
éveillés. Ma parole si nous ne croyions pas composer! 
On se couchait enfin. A six heures du matin, Pompéo, 
sonnant de la trompe, nous réveillait tous, et nous re- 
prenions la chasse sans plus songer jusqu'au soir à ce 
Tancrede. dont je conserve le manuscrit original au 
palais Belgiojoso, à 31ilan. 

« Quel bon temps! fit le prince avec un soupir où se 
confondaient le regret de la patrie et celui des années 
charmantes de la vertç jeunesse. 

— Revient-il prochainement en France ce merveilleux 
cousin? demanda Berryer. J'ai assisté un soir à une dis- 
cussion bien plaisante entre Rossini et lui. Pompéo 
Belgiojoso avait chanté à miracle le premier air du Bm^- 
bier, accompagné par le maestro; celui-ci, très satisfait, 
se levant de son siège, embrasse l'amateur en disant : 
« Très bien, carissimo Pompéo, tu m'as compris! — 
Compris! s'écrie le chanteur révolté; je le crois bien, 
mieux que toi! Tu as fait le chef-d'œuvre sans t'en 
douter. Tout ce qu'il y a là d'imagination d'esprit, de 
vérité, d'inimitable, tu ne le sais pas! Je pourrais t'en 
apprendre long sur cette composition : mais je ne le veux 
pas, concluait-il d'un air digne; je le garde pour moi. — 
Povero me! fit le maestro, comme il me traite! » Et il 
riait aux larmes. » 

Quelques accords se firent entendre. C'était Géraldy 
se préparant aux chants plaintifs. Le malicieux Hen- 
nequin avait provoqué cette exécution. 

4 



(36 SOUVENIRS DE M""" G. JAUBERT. 



« Assez, assez! m'écriai-je avec élan; ne gâtez pas le 
plaisir que vous venez de nous donner, par des chansons 
de ramoneurs ou de petites mendiantes. 

— Belle dame, le public cependant adore mes ro- 
mances. 

— En ce cas, il les faut garder pour ce public-là. » 
On riait de mon franc courroux. Je fermai le piano, 

déclarant qu'on ne ferait plus de musique. Il était tard, 
on se retira. Le prince et moi nous restâmes en arrière. 
« Nous voilà seuls, dit Belgiojoso, parlons donc un 
brin de l'épouse de notre basse chantante. Elle est pi- 
quante et tout à fait jolie. Pourquoi ne la voit-on pas? 
Est-il jaloux? C'est, je crois, un mariage d'inclination? 

— Je vais vous conter la chose. Vous jugerez s'il y 
faut mettre cette étiquette. 

« Remarquant la jolie Nathalie un soir chez moi, 
Géraldy demanda pourquoi elle ne se mariait point. 

« — Tout bonnen^ent, dis-je, parce qu'elle n'apporte 
en mariage que des vertus, des talents et de la beauté. 

«• — Gomment! s'écrie-t-ilindigné,parmitouscesgants 
jaunes (désignant ainsi un groupe d'élégants et frappant 
vigoureusement sa poitrine), pas un n'aura le cœur de 
prendre pour femme celte délicieuse créature! Je leur 
monlrerai, moi Géraldy (nouveau coup de tamtam), de 
quoi est capable une âme d'artiste! » 

« Et. après cette sortie, il se dirige vers le piano, con- 
serve l'air féroce en regardant les insouciants gants jau- 
nes, et chante en perfection. De la soirée, il n'approche 
de la jeune fille; mais, le lendemain matin, se présentant 
chez moi , il me prie de vouloir bien transmettre sa 
demande en mariage h la charmante Nathalie. 

« Je veux donner une leçon, continua-t-il, à tous ces 
riches oisifs, bons à rien! » 

a Voilà, mon cher prince, comment sont éclos la 
déclaration, la demande et le mariage. La jeune femme 



BERRYER. 67 



est musicienne , douée précisément du tact et autres 
qualités qui manquent à l'époux, en sorte qu'il a commis 
une folie raisonnable. 

— Mais l'amour? demanda Belgiojoso. 

— Je crois qu'elle-même ne saurait qu'en dire. 

— Quoi! Innocente à ce point? 

— J'ai été consultée à ce sujet, fis-je en prenant un 
air capable. 

— Eh! madamina! que ne s'est-ellc adressée à moi? 

— Vous seriez vraiment docteur compétent, le grief 
étant un peu musical. Mais je ne saurais m'expliquer 
davantage. » 

Alors les supplications devinrent si bruyantes, que 
notre châtelain descendit s'enquérir du motif de cette 
hilarité. 

((Ah çà! je veux rire avec vous, mettez -moi au 
courant. » 

Je laissai la parole au prince, qui, joignant quelques 
appréciations de sa façon sur l'union géraldienne, pro- 
voqua chez Berryer une gaieté aussi folle que la sienne. 

(( Chut, chut! fis-je, vous allez faire lever tout le 
château! » 

Et je voulus me retirer. Continuant ses folies, Belgiojoso 
se mit à mes genoux, implorant rien qu'un mot qui pût 
mettre les deux curieux sur la voie des recherches. 

(( Qu'est-ce que sa gentille femme lui reproche? » 
insistait-il. 

Tenant la porte entr'ouverte, je jelai ces mots en 
pâture : 

(( De choisir l'heure du berger, pour étudier ses points 
d'orgue. » Et je m'enfuis lestement. 

Le lendemain, je sus que sur ce thème, il avait été 
longuement raisonné. 

Notre dimanche fut animé de la présence de quelques 
voisins de marque conviés à une courte séance musicale 



G8 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



de jour. Tout se passa à souhait. Exact à son poste, le 
petit curé ouvrait la bouche pour mieux entendre. II 
confiait dans l'oreille à Hennequin sa préférence marquée 
pour Géraldy : 

« Le son est bien plus fort, m'sieu! bien plus beau, 
m'sieu. Voyez donc l'effet dans ma petite église ! On 
deviendrait sourd, m'sieu! » 

Le courrier du matin nous avait apporté nos invitations 
au château de D..., il fallait partir le lendemain matin. 
La comédie avait lieu dans deux jours. 

Nous allâmes prévenir la maîtresse de la maison de ce 
départ prochain. Elle nous promit le secret, pour ne pas 
assombrir cette dernière journée; mais un ordre surpris 
révéla nos projets à Berryer. Il vint nous trouver. Trop 
homme du monde pour insister sur une résolution 
arrêtée, il combattit pour une promesse de prochain 
retour. 

« Quoi! vous m'abandonnez toutes deux, lorsque 
incessamment m' arrivent et d'Alton-Shée et les Musset? 

— Le jeune pair, répliqua Lucy , ne vous viendra 
qu'après la comédie, où il remplit un rôle ; et je m'étonne 
que vous invitiez les deux messieurs de Musset ensemble. 

— Oui, madame, et cela n'en sera que mieux. Ils se 
tout valoir mutuellement. Alfred s'amuse prodigieuse- 
ment de l'esprit de son frère; et Paul se plaît partout 
où s'amuse Alfred. » 

Un retour à jour fixe ayant été consenti, le ciel rede- 
vint serein. 

a Employons bien notre soirée, répétait le châtelain, 
faisons un programme, consultons les jeunes femmes. 

— Cher monsieur Berryer, dit le prince, je ferai tout 
ce que vous voudrez; je chanterai, je danserai, si vous 
consentez à remplir une promesse dont le souvenir me 
poursuit. Vous souvenez-vous, un soir où l'on parlait de 
la façon particulière dont vous lisez la comédie, vous 



BERRYER, 69 



souvenez-vous avoir répondu à mes instances, par l'en- 
gagement de me régaler de ce plaisir, tant que je vou- 
drais, si je venais à Augerville? M'y voici; vous voilà. 
Un petit public d'amis. Se peut-il rien de mieux? » 

Hennequin s'élança, prêt à monter à l'assaul de la 
bibliothèque. Le choix fut discuté; il s'arrêta sur l'École 
des Bourgeois, de Dallainval. On ne pouvait mieux tomber. 
Berryer retrouvait, dans cette pièce de l'ancien répertoire, 
le souvenir des meilleurs acteurs^ entre autres celui de 
Fleury, qui s'identifiait avec tant de talent au rôle du 
marquis de Moncade. 

« Mon cher Médée, cria le châtelain, sur le troisième 
rayon du corps de bibliothèque n° 2, vous verrez une 
vieille édition reliée à tranches rouges : c'est Dallainval ; 
apportez. » 

Les yeux fermés, le propriétaire pouvait mettre la main 
sur l'ouvrage dont il avait besoin. Cet esprit d'ordre lui 
était inhérent; il l'apportait dans ses idées comme il 
l'appliquait aux olijets matériels : cela donne la clef de 
cette richesse de temps dont il semblait disposer en 
•prodigue. 

Dès les premières scènes, on constatait chez le lecteur 
la faculté de s'identifier naturellement avec les divers 
personnages. Né à une époque transitoire et révolution- 
naire, il était comme pénétré de ce double courant de 
privilèges et de justice, de préjugés et d'égalité, de 
dépendance et de liberté au milieu duquel il avait grandi, 
Dans V École des Bourgeois, le pn^sonnage du marquis 
met à la scène les travers les plu^ saillants de la noblesse 
de cour en 1728. Ce qui nous semble à cette heure le 
comble de l'infatuation et de Pafiectation était le ton 
naturel du monde à cette époque. Pour nous amener à 
trouver d'une excellente comédie les dialogues entre le 
marquis de Moncade et la veuve Abraham, riche finan- 
cière, jetant à pleines mains l'argetit pour combler le 



70 SOUVENIRS DE M"» C. JAUBERT. 



fossé large et profond qui sépare Benjamine, sa fille, du 
marquis, il faut, avec un art exquis, ressusciter le passé, 
lui rendre la vie. Nous citerons un fragment : 

LE MARQUIS DE MONCADE. 

Comment, diable! madame Abraham, comment, diable! je n'y 
prenais pas garde ! Quel ajustement ! quel air de conquête ! Que 
la peste m'étoufTe, si vous n'avez encore des retours de jeunesse. 
Oui, oui, et on ne vous donnerait jamais l'âge que vous avez. 

MADAME ABRAHAM, 

Vous êtes bien obligeant, monsieur le marquis. 

LE MARQUIS. 

Non, je le dis comme je le pense. Quel âge avez-vous bien, ma- 
dame Abraham? Mais ne me meniez pas; je suis connaisseur! 

MADAME ABRAHAM. 

Monsieur le marquis, je compte encore par trente; j'ai trente- 
neuf ans! 

LE MARQUIS. 

Ah! madame Abraham, cela vous plaît à dire... Irenle-netif ans! 
avec un esprit si mûr, si consommé, si sage, cette élévation de 
sentiments, ce goût noble, ce visage prudent? Vous ma trompez 
assurément, vous avez trop de mérite, trop d'acquis, pour n'avoir 
que trente-neuf ans. Oh! ma foi! vous pouvez vous donner Iwrdi- 
ment la cinquantaine, et sans crainte d'être démentie. 

MADAME ABRAHAM (Ù pa?*/). 

On s'en fâcherait d'un autre; mais il donne à fout ce qu'il dit 
une tournure si polie... 

Lorsque la bourgeoise veuf parler des avantages con- 
sidérables qu'elle fait à sa fille, le marquis la renvoie, 
du liaut de ses talons rouges, à son intendant Pot-de-Vin. 
« Vous vous arrangerez avec lui, dit-il dédaigneusement. » 

MADAME ABRAHAM. 

Et voilà, en avance, une bourse de mille louis pour faire les 
faux frais des noces. 



BERRYER. 71 



LE MARQUIS {prenant la bourse gracieusement). 

Eh bien ! madame, donnez donc... Étes-vous contente ? En vé- 
rité, vous faites de moi tout ce que vous voulez; je me donne 
au diable, il faut que j'aie bien de la complaisance. 

Rien ne peut rendre le comique de cette scène, jouée 
par Berryer. Quel prodigieux acteur il devenait, et 
comme il savait prendre aussitôt la rondeur mêlée d'or- 
gueil financier de l'oncle Mathieu, dont la résistance au 
mariage fléchit, lorsque le marquis l'aborde en l'embras- 
sant et se déclarant son neveu. 

Après avoir tous écouté la pièce avec un intérêt pas- 
sionné, le prince s'écria : 

« Cher monsieur Berryer! je vous dois une véritable 
conquête; grâce à vous, j'aurai connu le monde de 1728. 
Mais c'est bien vivant que j'ai connu, toujours grâce à 
vous, le marquis de Moncade, avec sa distinction natu- 
relle et les ridicules de son époque. Quant aux dames 
Abraham, il y en a aujourd'hui encore. Plus d'une fois, 
j'ai été assailli par leurs compliments pesants et leurs 
singulières invitations, tandis qu'aujourd'hui les travers 
aristocratiques n'ont plus l'audace de ceux de l'autre 
siècle. 

— 11 semble, répliqua Berryer, qu'ils soient échus en 
partage à nos riches parvenus. La vanité d'argent de 
ceux-ci équivaut à celle des marquis sous l'ancien 
régime. 

— Mais, demanda Belgiojoso, se peut-il admettre, 
comme le prétendent des mélancoliques de vieille roche, 
que cette ancienne forme de la société puisse revenir? 

— Non, prince. Tout est changé en France. A l'époque 
de mes élections, en parcourant le Midi, j'ai pu constater 
combien dans ce pays, demeuré royaliste, était effacée 
toute trace de la hiérarchie aristocratique. Voilà ce qu'il 
faudra qu'Henri V comprenne, s'il revient sur le trôiie; 



72 SOUVENIRS DE M""= C. JAUBERT. 

autrement ce ne sera qu'un passage. Puisque tout est 
changé en France, il faudra bien aussi que le mode de 
gouvernement change. 

— Vous auriez alors un beau rôle, dit Belgiojoso 
pensif et tirant sa moustache. Mettre les rois à la raison 
n'est pas chose facile ! Et pourtant vous possédez hi 
sagesse de l'esprit et la puissance de la parole. 

— Ah! mon cher ami, si, comme souvent je l'ai rêvé 
j'étais entré dans les ordres, si la chaire eût été ma tri 
bune, j'aurais pu avoir une influence persistante, durable 
dans ses efiets. Sous la forme religieuse, réloquence 
peut fanatiser les masses; ainsi peuvent s'accomplir des 
choses considérables. Voyez les croisades ! Mais en poli- 
tique, sous un régime parlementaire, les plus grands 
succès ont rarement un lendemain. J'ai tenté parfois de 
faire entendre aux hommes le langage de la raison, de leur 
faire comprendre ce que les partis gagneraient à l'esprit 
de conciliation; mais hast! toute tentative de ce genre 
se heurte contre le tempérament de nos Chambres, com- 
parable à celui des Zélandais, qui font la guerre unique- 
ment en vue du plaisir de la bataille. L'art consiste donc, 
mon cher prince, à ne pas tenter l'impossible, à mesurer 
ses forces. Voyez un peu, fit Berrycr riant, comme mon 
éloquence échouerait, si je tentais d'obtenir l'abolition 
du cigare, ce dangereux passe-teaij)S que vous pratiquez 
journellement ! 

— Si comme vous, cher monsieur Berrycr, je savais 
défendre une cause, j'entreprendrais de défendre celle 
de mon ami le cigare, mais je n'engagerais pas la lutte 
contre vous. Je serais vite écrasé par l'art que vous pos- 
sédez de doubler en quelque sorte les idées par des faits. 
Je vous trouve en matière politique beaucoup trop mo- 
deste lorsque vousamoindrissezvotre puissance d'action. 
Si vos convictions ne peuvent obtenir un succès immé- 
diat, comballant Tespril révolutiomiaire qui règue, l'eilet 



BERRYER. 73 



n'en saurait être perdu. 11 se fera sentir dans un temps 
plus éloigné; c'est une semence que certain souffle fera 
germer, 

— J'admire, prince, votre bonne grâce; vous me donnez 
pour l'avenir les espérances qui, sans doute, soutiennent 
votre foi radicale durant l'épreuve de l'exil. 

— Oh! vous savez, en politique, nous appliquons les 
mêmes expressions dans les deux pays à des choses très 
diverses. Notre point de départ, à nous autres Italiens, 
c'est la haine de l'étranger, qui nous a si cruellement 
opprimés, et, pour devenir forts, nous travaillons à l'unité. 
Je suis pourvu d'une bonne voix pour chanter: Vi'va la 
libertàfMàh il me manque, pour entraîner mes compa- 
triotes, cette merveilleuse éloquence qui fait votre gloire. 

— De ce ton sincère, voilà une louange bien aimable, 
reprit Berryer; mais à reconnaître combien les succès 
de la parole sont éphémères, l'amour-propre s'humilie. 
Après nous, que reste-t-il? La mémoire de quelques 
survivants prolongera d'un jour peut-être notre re- 
nommée. Mais le souvenir ne s'en peut transmettre, il 
s'évanouit comme le son ! » 

Insistant^ le prince répliqua : 

« Cependant, si une fée vous offrait l'échange de ce 
don d'éloquence en toute autre faculté humaine, hési- 
teriez-vous? 

— Non, non! s'écria Berryer, se levant impétueuse- 
ment, ce serait de l'ingratitude envers le ciel. Je dois à 
cette organisation d'orateur des jouissances d'une inten- 
èité incomparable. Lorsque la passion m'entraîne et lait 
couler à plein bord le torrent des paroles, je ressens 
physiquement des transports aussi vifs que si je pressais 
une femme adorée dans mes bras. Et pour l'intelligence ! 
quelle fête de s'écouter avec surprise, de partager Téton- 
nement des autres, de jouir de la sensation qu'on im- 
pose ! » 

5 



74 SOUVENIRS DE M"= G. JAUBERT. 

Sa belle figure s'était animée; sa valeur se révélait : 
tout homme envieux en pouvait être jaloux. 

Le lendemain de cette soirée, la comtesse de T..., 
Belgiojoso, Géraldy et moi, par un déjeuner rapide, nous 
préludions au départ. En robe de chambre, M™<= Berr\ei 
vint nous surprendre d'une façon gracieuse, pour nous 
répéter une fois encore : Abientôt! De son côté, le châte- 
lain ne tenait pas en place. Il allait à la voiture placer un, 
deux, trois coussins, prétendant par ces soins rendre 
moins rude notre route en calèche* ouverte. Sous cette 
activité il dissimulait le chagrin réel que lui causaient 
les départs. 

Nous étions pressés, bruyants, et les maladresses pro- 
voquaient nos rires. 

« jeunesse, que je vous envie! s'écria Berryer, le 
cœur gros. 

— Quoi! un méchant sentiment, dit la comtesse. — 
Monsieur! si vous lisiez dans mon cœur, vous le trouve- 
riez pénétré du tendre chagrin de vous quitter. N'est-ce 
donc rien?» 

La main qu'elle tendait fut pressée, baiàée, puis le 
signal du départ donné. 

Nous n'avions pas encore atteint la grille, que nous 
aperçûmes, en haut d'une des tourelles, Rikomski, avec 
un bonnet de coton enfoncé sur les yeux, en signe de 
douleur, et agitant, en façon de drapeau, un grand 
mouchoir à carreaux, auquel il avait su donner un 
aspect éploré. Par un geste amical nous répondîmes à sa 
manifestation. 

En nous éloignant d'Augerville, notre dernière soirée 
au château devint un thème tout trouvé à nos regrets 
les chants, la lecture de la comédie, puis enfin cet élan 
inattendu sur l'éloquence, et nous rendions grâces au 
prince de l'avoir provoqué ; tous ces souvenirs étaient 



BERRYER. 75 



repris tour à tour. Chacun cherchait à caractériser par 
quelque remarque particulière le charme que la présence 
du maître de ce lieu exerçait sur ses hôtes. 

« C'est la séduction d'un esprit compréhensif jusqu'à 
la divination, disait l'un. — Et nullement, reprenait un 
autre, ce genre d'esprit qui se tient à l'affût, tire sa llèche 
etrentre dans lesilence. — Remarquez, ajoutaM^'^de T..., 
comme il se plaît à faire comprendre, sentir, partager 
ses impressions? 

— C'est un grand artiste! » s'écria avec emphase Gé- 
raldy. 

De sa part, l'expression pouvait avoir une application 
restreinte. En la généralisant, elle devenait profondé- 
ment caractéristique, s'appliquant avec justesse à toute 
l'existence de l'orateur. 

Artiste, il l'était naturellement, sans effort, comme cer- 
taines beautés féminines, dont toutes les attitudes sem- 
blent 4ine révélation de l'art. 

Chez Berryer, les goiils et les sentiments, la vie privée 
et la carrière politique, furent soumis aux lois artis- 
tiques, en ce qu'elles ont de plus saisissable : la mesure 
et l'à-propos. 



1847 ET 1848 



L'atelier de peinture de M. Sanders. — M"» de Portai. — M"» de Ru- 
tières et son amie M"« Doucet. — La comtesse Kalergis. — Le magné- 
tiseur Marcisset. — Une séance de somnambulisme. — Alfred de 
Musset. — Le nom de Rachel deviné. — Berryer et M""= Esther Manby. 

— Le docteur Teste. — Une prière espagnole. — Le major Frazer. — 
Un mariage annulé. — Le capitaine de Montclar. — Le trousseau et le 
nez de M"« de Mareuil. — La princesse de Liciatenstein. — Une séduc- 
tion. — Mariage de M"' de Portai. — Le comte de Rosheim. — Sur 
une morte, d'Alfred de Musset. — Une soirée intime. — Les peintres 
mélomanes. — Le prince de Belgiojoso. — La comtesse d'Alton-Shée. 

— Billet d'Alfred de Musset. — La comtesse de Vergennes. — Un 
souper sérieux. — Une chute de -cheval. — Le boléro d'Alfred de Mus- 
set. — Opinion de Berryer et de Chateaubriand sur la gloire. — Les 
moines de l'Abbaye-aux-Bois. — Le baron Charles de Rosheim. — 
Un bal costumé chez la princesse Lichtenstein. — La belle inconnue. 

— Paul de Molènes. — Un méchant sorcier. — Lettres de M"« d.' 
Rutières. — Un père et son fils rivaux d'amour. — Révélations. — 
L'approche d'un cataclysme. — Un morceau de musique du présidei t 
Troplong. — La fusillade de février. — Un duel impromptu. — Avè- 
nement de la République. — Les élections. — Les élections de Berryer. 

— Les journées de Juin. — Mort tragique de M"' de Rutières. — Une 

lettre venue trop tard. 



Je donnai mon consentement! Il s'agissait de poser en 
modèle complaisant et patient, une fois la miniature 
commencée, de ne point couper court, dans un accès 
d'impatience, un travail consciencieux de ma charmante 
amie Emilie M... Elle possédait un habile pinceau et un 
don de ressemblance vraiment remarquable. 

Il faut l'avouer, ce n'étaient cependant pas ces qualités 
qui influèrent le plus sur ma décision. La curiosité sur 



78 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

cette vie d'atelier, voir par mes yeux les élèves dont m'en- 
tretenait Emilie, voilà ce qui l'emporta sur une sorte de 
répugnance naturelle que j'éprouvais à me laisser pour- 
traire. En outre, je devais me rencontrer là avec une 
femme de mes amies, la comtesse' Kalergis. qui posait 
en ce moment. 

Lorsque je fis mon entrée dans l'atelier, après l'ascen- 
sion des cinq étages, Emilie poussa une joyeuse excla- 
mation, et de tous les pupitres les nez se dressèrent en 
l'air. Seule M"^ de Portai ne tourna pas la tête. Parfait 
exemplaire d'élégance parisienne, une des plus habiles 
parmi les élèves de M. Sanders, elle tenait le premier 
rang à l'atelier. Elle régnait sur ce petit monde, où se 
heurtaient déjà les amours-propres et les passions. Se 
déclarait-elle fatiguée, on savait à l'avance que c'était à 
la suite d'un bal d'ambassade ou d'un concert à la cour. 
L'entrée d'Alix de Portai, annoncée par le froufrou de 
ses jupes et les parfums qu'exhalait sa personne, faisait 
toujours sensation dans la modeste-salle d'étude; les 
pinceaux demeuraient immobiles, on écoutait avide- 
ment les détails qu'elle daignait communiquer sur cette 
société élégante qu'elle avait le privilège tant envié de 
fréquenter. 

Dès la première séance, je pus constater que M"* do 
Portai était la reine de cet essaim d'élèves, pour la plu- 
part jeunes et jolies, qui, dès le matin, envahissaient l'ate- 
lier de peinture, où jusqu'au soir elles bourdonnaient. 

[Ine seule abeille, paraît-il, échappait à celte autorité, 
c'était Dalila de Rulières, intéressante créole dont sans 
cesse m'entretenait ma jeune amie peintre; à ma pre- 
mière séance, elle était absente; mais on parlait d'elle, 
et j'écoutais. 

Parmi les élèves, une grosse fille rougeaude, nommée 
Eulalie, manifestait une hostilité animée contre la créole. 
On retrouvait là celte guerre de races, qui sous toutes 



1847 ET 1848. 79 



les formes, existe entre les natures distinguées et les 
natures vulgaires. M"'' de Portai, l'écoutant, haussait les 
épaules. Ce geste m'enhardit le lendemain à interroger 
celle-ci au sujet de sa compagne absente. 

« A vrai dire, madame, répondit Alix, je crois que 
M"® de Rutières a été charmante, aimée... abandonnée ! 
cela se devine, se sent, se voit. 

— Bravo! s'écria la grosse Eulalie, nous donnons des 
brevets de beauté à toutes les femmes pâles et déchar- 
nées! » 

jjiie (}g Portai lui décocha un regard plein de mé- 
pris. 

« Voyons, dit Emilie, sans avoir recours aux supposi- 
tions, M"^ Doucet ne pourrait-elle éclairer noire juge- 
ment? » 

Dans nos causeries avec ma jeune artiste, j'avais 
appris à connaître Marianne Doucet comme l'amie dévouée 
de la belle créole ; j'appuyai la demande d'Emilie. 

« Qui ne serait ému, nous fut-il répondu, par la réalité 
seule qui sans cesse est sous nos yeux? une orpheline 
luttant courageusement par le travail contre la souffrance 
et la pauvreté? — Douée de toutes façons, ajouta Ma- 
rianne, une sorte de fatalité semble l'atteindre dans ces 
dons mêmes. » 

Chacun tendait l'oreille, espérant une plus ample infor- 
mation, lorsque Eulalie rompit le silence: 

« De plus fort en plus fort ! s'écria-t-elle d'une voix 
vraiment formidable. Hier, cette beauté clair de lune 
était, à n'en pas douter, l'héroïne d'un roman moderne ; 
aujourd'hui on en fait un personnage de tragédie antique ! 
Pour ma part, mesdemoiselles, je déclare ne pas vouloir 
me prêter à ce fatalisme, qui toujours ici fait prendre la 
meilleure place à cette prédestinée. L'atelier, le maître 
y compris, semble n'appartenir qu'à elle. Il faut corriger 
mademoiselle la première! Gomme je paye régulièrement 



80 SOUVENIRS DE M»" G. JAUBERT. 



mes leçons, je ne demande de grâce à personne, et je 
prétends maintenir l'égalité entre nous deux. » 

Comme elle achevait sa phrase, M"^ de Rutières 
ouvrait la porte; elle répéta : 

« L'égalité entre nous deux? Ah! ma belle, si cette 
égalité doit se constater par la force du poignet, je de- 
niande à ne {.as lutter contre vous. » 

Tout le monde se prit à rire de l'à-propos, hors la 
robuste Eulalie, dont le visage s'enipourpra de colère. • 

Sans se presser, Dalila ôta son chapeau et son long 
châle. Sa taille s'élevait au-dessus de la moyenne, et 
sous l'ampleur d'une blouse sombre la délicatesse de sa 
complexion se trahissait. L'étroit poignet des manches 
laissait à découvert des mains pâles et fiuetles, qui ma- 
niaient le pinceau avec dextérité. Sa démarche noncha- 
lante était pleine de grâce, et le désordre de ses cheveux 
noirs ondes indiquait l'absence de coquetterie, et non l'ab- 
sence de soins. Très rapproché de l'œil, le sourcil était 
tracé, par une ligne droite et fine. Les prunelles, dun bleu 
noir, miroitaient comme l'ardoise au soleil, ce qui contri- 
buait à la singularité de ce regard, tour à tour froid ou 
ardent, scrutateur ou passionné. A ce visage régulier, un 
nez droit, fin et un peu court, donnait une nuance de fan- 
taisie. On ne voyait pas rire aux éclats W^'' de Rutières, 
mais qu'elle était charmante lorsqu'un sourire entrou- 
vrait ses lèvres pâles! Alors de petites dents perlées, 
ainsi qu'une légère fossette à la joue, rendaient à son 
visage son caractère de jeunesse. 

Après avoir aligné ses pinceaux, elle vint examiner le 
travail de M""-' Doucet. 

« Quelle richessede tons ! dit-elle à mi-voix en regardant 
atienlivement 31"'^ Kalergis qui posait. Lu pareil modèle 
est une de ces bonnes fortunes d'artiste qui ne saurait 
m'arriver. — Voilà les cheveux d'or chers à l'école véni- 
tienne ; et les yeux ! voyez, ma chère, ils ne sont ni bleus 



1847 ET 1848. 81 



ni noirs, ni gris ni verts : les prunelles semblent deux 
violettes de Parme. Quant au teint, s'il vous embarrasse, 
écrasez quelques roses sur votre palette, et trouvez Tart 
d'en faire usage. » 

En signe d'approbation, caressant les cheveux de son 
amie, disposés en bandeaux Jisses que le souffle de la 
mode n'avait jamais soulevés, Dalila, du regard, parcourut 
l'atelier, pour décider où elle installerait son pupitre. 
Avisant une fillette dont .l'innocent visage rappelait le 
type des têtes de Greuze : 

« Petite, lui dit-elle, donnez-moi votre place près de 
la fenêtre ; quand on possède des yeux de quinze ans, on 
y voit trop au premier rang. » 

Celle-ci se recula complaisamment. Eulalie partit 
alors d'un gros éclat de rire. 

a Vous êtes bien gaie ce matin, mademoiselle; est-ce 
que vous allez vous marier? demanda Dalila. 

— Il y aurait des choses plus étonnantes, reprit la 
rieuse d'un ton piqué. 

— Aussi je m'y attends. Oui, mes chères demoiselles, 
toutes ici vous vous marierez, excepté moi. Je dois 
vivre et mourir seule ! » 

Elle raillait en commençant cette phrase, qui se ter- 
mina d'un ton mélancolique. Au travers de la petite 
guerre que soutenait M"^ de Rutières contre ses com- 
pagnes, elle s'aperçut que la comtesse aux cheveux 
d'or s'était faite son alliée. En effet, amoureuse de la 
nouveauté, captivée par ce je ne sais quoi qui donnait un 
caractère d'intérêt aux moindres choses venant de cette 
étrange fille, la comtesse n'en pouvait détacher ses 
regards, s'étonnant de la voir agir sous les yeux d'un 
nombreux auditoire avec la même simplicité que si elle 
eût été seule dans sa chambre. Ainsi, plusieurs fois par 
jour, elle venait réchauffer ses pieds au petit poêle en 
faïence qui décorait l'atelier. Quel singulier déballage 

5. 



82 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



elle exécutait alors ! Otant de gros chaussons, d'où l'on 
voyait surgir de petites pantoufles, où se nichaient des 
bas épais, il ne restait place en dernier" lieu que pour 
un de ces pieds microscopiques dont les créoles ont le 
privilège. Une petite toux fréquente commentait ces 
précautions excessives, exigées par sa prudente amie 
Marianne 

Vers cette époque, M. Sanders, le professeur, ayant 
commandé plusieurs copies à M"^ de Rutières, celle-ci 
prolongea son séjour à l'atelier au delà de l'heure accou- 
tumée. Je m'arrangeai pour faire coïncider mes séances 
avec les siennes, et M™^Kalergis obtint de Marianne la 
même faveur, afin de demeurer ensemble les dernières. 
La conversation prit ainsi un tour familier, où les vingt 
ans de l'orpheline formaient un étrange contraste avec le 
détachement qu'elle paraissait mettre aux intérêts de ce 
monde. 

Une fois, s'arrachant à une sorte de rêverie^ comme 
entraînée par un courant d'idées : 

« J'ai été belle, dit-elle, qui le croirait? Et pourtant, 
je suis jeune encore ! 

— Entre toutes, vous êtes toujours la plus jolie ; de 
cœur on se sent entraînée vers vous, lui dis-je. 

— Vous êtes aimable et bonne, répondit-elle ; mais 
croyez-moi, madame, pour être heureuse, endurcissez 
ce cœur. 

— Soyez sans inquiétude sur l'avenir de madame, 
interrompit la comtesse, me signalant du geste ; voyez 
combien sa physionomie est heureuse! elle défie le cha- 
grin. 

— Oui, vous avez raison. Tandis que moi, continua 
M"* de Rutières, oserai-je l'avouer? j'ai la conviction 
d'une mort violente. Un jour, en passant devant une 
glace, avec les cheveux épars, je crus me voir enveloppée 
d'une sorte de linceul noir. ..Ornes amies! continua 



1847 ET 1848. 83 



Dalila avec émotion, sans cesse je retrouve celte luneste 
impression ! 

— Allons, allons, je le vois, vous croyez aux pressen- 
timents et aux apparitions, j'en suis stire. 

— Voilà qui me plaît fort, interrompit d'un ton enjoué 
la comtesse ; là-dessus nous nous entendrons, tandis que 
Marianne hausse les épaules en nous écoutant. J'adore 
toutes ces choses mystérieuses et incompréhensibles. 
L'autre jour j'ai été en partie de plaisir chez le fameux 
magnétiseur Marcillet. Il possède en ce moment un sujet 
merveilleux, et nous avons obtenu (nous étions nom- 
breux) une séance des plus intéressantes. Ecoutez bien. 
J'avais une lettre dans ma poche. Cette fille, nommée 
Catherine, a redit tout haut ce qu'on m'avait écrit ! 

— Mot à mot? demanda M"^ Doucet, ouvrant de grands 
yeux. 

— Non, mademoiselle, parce que lire la fatiguait. 
Elle a dit : « La lettre contient une déclaration d'a- 
amour... » 

— Mais, interrompit vivement la jeune artiste, c'était 
fort indiscret ce qu'elle révélait là ! 

— Pas le moins du monde, dis-je à mon tour en plai- 
santant; une déclaration est sans valeur tant qu'elle li'est 
point endossée. 

— C'est juste, très juste, ma chère. Ts^e sommes-nous 
pas toutes exposées dans le monde à recevoir quotidien- 
nement des déclarations de ce genre ? La somncTmbule 
a ajouté que j'avais beaucoup ri en la lisant. Puis elle a 
fait un portrait du jeune adorateur. 

— Ressemblant ? 

— Oui, mademoiselle Doucet. Aussi ressemblant et 
moins flatté que celui que vous faites d'après moi, sans 
pinceau, en quelques mots seulement. Le plaisant était 
que l'auteur de la lettre se trouvait présent et tremblant 
d'émotion : un tout jeune homme. Moi, je répétais ' 



84 SOUVENIRS DE M-"^ G. JAUBEKT. 



« i\ommez-le, nommez-le! » Elle n'a jamais voulu. Oh 1 
quand on vain, il faut s'armer de patience; ces créatures 
sont odieuses par leur mélange de réticences et de divi- 
nations, ï 

Dalila écoutait avidement. 

« Eh bien 1 fis-je à mon tour, on doit ces jours-ci 
m'amener le célèbre Marciilet, 11 faut que M"^ de Rutières 
déroge à ses habitudes de retraite, ainsi que son amie 
Marianne. Ce sera une séance de jour, avec peu de 
monde; quelques-uns de mes habitués seront seuls 
;.dmis. Nous regarderons attentivement. Je demande à. 
M"* Doucet d'ouvrir alors de grands yeux, comme elle le 
lait à cette heure. Et vous, comtesse, un Ij/'s ne vous 
ennuiera pas ? 

— Non, non, répliqua M""" Kalergis. Je suis devenue 
enthousiaste de l'incompréhensible. » 

Démêlant une grande hésitation dans la volonté des 
deux amies, je m'éloignai sans insister. Huit jours plus 
tard, je leur expédiai ma double convocaiion, appuyant 
sur le caractère d'intimité de la réunion du lendemain. 
Viendraient-elles ? Oui ! 

Tout en souriant, Dalila m'avoua en entrant que l'in- 
certitude s'était prolongée jusqu'au dernier moment. 
Elle écrivait excuse sur excuse. Marianne voulait venir, 
trouvant cette rencontre préférable à la vfeite projetée au 
domicile de Marciilet. 

Je voyais pour la première fois les deux amies hors de 
l'atelier Sanders. A leur entrée, je les regardai curieuse- 
ment. Marianne dessinait sa tournure raide et distinguée 
.dans une robe noire collante, éclairée par un col et des 
manchettes blar.ches, costume auquel aucune variation 
dans la température n'apportait de changement. Agée de 
trente ans environ, sans famille, vivant seule au Marais, 
imprégnée par l'éducation d'idées de règle et de routine, 
elle formait un parfait contraste avec Dalila. Celle-ci pos- 



1847 ET 1848. 83 



sédait une grâce créole pleine de désinvolture. Chaque 
attitude devenait une pose favorable à l'artiste. En entrant 
elle se débarrassa d'une mantille noire en dentelle, jetée 
sur sa tête. Un caraco en velours violet, garni de four- 
rures , marquait sa taille élancée, qui s'enveloppait 
ensuite dans les plis profonds d'une jupe noire. 

« Quel bonheur! s'écria-t-elle, il n'y a personne. Je 
profite de ce moment pour vous prier de me permettre de 
demeurer dans un petit coin, sans aucune présentation. 

— Il sera fait, ma belle, comme vous le désirez. Espé- 
rons] du moins, repris-je en riant, que notre magnétiseur 
sera de parole. On sonne! c'est lui peut-èire. Non, c'est 
Alfred de Musset : « Comment ! vous de si bonne heures? » 
m'écriai-je. 

— Oui, madame, et je pensais trouver déjà le major 
Frazer à son poste. En nous séparant sur le boulevard, 
à deux heures du matin, nous nous sommes juré d'exer- 
cer ici une surveillance attentive pour déjouer les diable- 
ries du sieur 3Iarcillet. Nous ne le perdrons pas de vue ! 

— Vous êtes tous de même, fis-je, haussant les épaules, 
résolus à ne rien croire, tout en brûlant de voir. — Mais, 
silence! j'aperçois le major qui précède notre homme et 
son sujet. » 

Quelques invités encore se succédèrent, puis enfin la 
jolie Esther de ***, et je fis fermer ma porte. 

Cette dernière arrivée était une jeune femme qui, 
après trois ans de mariage, travaillait à recouvrer sa 
liberté sous la direction sage et habile de son défenseur, 
M. Berryer; l'homme qu'elle avait épousé était Anglais, 
cadet de grande famille, physique agréable et distingué ; 
il était joueur, et c'était là son moindre défaut. Du jeu, 
il avait fait une industrie, et la charmante petite créature, 
une fois à Londres, dut reconnaître à quel rôle attractif 
elle était destinée dans son salon. 

Ici l'attention générale- se porta sur le magnétiseur, 



86 SOUVENIRS DE M-- G. JAUBERT. 

dont le sujet fut promptemenl endormi. On lui posa un 
bandeau épais sur les yeux, lui présentant des cartes qui 
furent tout de suite nommées; l'heure indiquée sur di- 
verses montres fut aussi constatée sans erreur. De ces 
menues bagatelles, nous passâmes au singulier talent de 
lecture de la demoiselle Catherine. Voici l'expérience à 
laquelle elle fut soumise. 

En se recueillant, se cachant, chacun écrivait un non;, 
un mol sur un papier, plié ensuite soigneusement en 
quatre, et toujours mystérieusement placé sur la nuque 
du sujet. On attendait un peu. Après une sorte de tra- 
vail d'attention, M"^ Catherine articulait le mot. Ayant 
réussi plusieurs fois de suite, l'admiration parut générale. 
Tout le monde s'agita, les mains se tendirent vers la 
somnambule. Les demandes se multipliaient. <( Suis- je 
magnétisable? » Ou bien : « Pourrai-je endormir par la 
volonté ? » A ce moment j'engageai les deux amies aux- 
quelles je m'intéressais particulièrement à s'approcher 
du sujet. M"^ Doucet, la première, présenta courageuse- 
ment sa main. Après un silence qui se prolongeait : 

« Vous ne me dites rien? demanda Marianne étonnée. 

— Votre vie est une page blanche, je n'ai rien à vous 
dire. » 

Dalila se prit à rire, en prenant la place de son amie. 

Aussitôt, le sujet parut agité, oppressé, et posant 1 1 
main sur le côté, geste habituel càAI"*de Rulières : 

'( Je souffre là, » fit-elle. • 

Cela surprenait fort Marianne, qui dit précipitamment 
à son amie : 

« Demandez à la somnambule ce qu'il faut faire. 

— Vous distraire; vous vous rétablirez. » 
El disant cela, le calme revenait. 

« Ainsi, demanda l'orpheline après un court silence, 
l'avenir n'est pas inquiétant ?«-» 
L'agitation du sujet reparut. •''■ 



1847 ET 1848. 87 

« Ne m'interrogez pas, fut-il répondu d'une voix émue. 
Méfiez-vous de lui... Si jeune, si belle! » Et quelques 
larmes mouillèrent ses yeux. 

Marcillet s'avançait faisant de grands ronds de bras. 
Catherine s'apaisa ; et les deux amies s'éloignèrent, l'ai- 
née grondant la plus jeune, qui n'aurait pas dû, préten- 
dait-elle, poser ainsi la question. 

A cette petite scène non surveillée, une heureuse diver- 
sion fut faite par M. de Musset, demandant à la demoi- 
selle Catherine si elle pensait pouvoir lire un nom dans 
sapensée.Il promettait d'y porterforteinent son attention. 

« Essayons, » répondit-elle. 

Il lui remit un crayon et une grande feuille de papier 
blanc. Après quelques minutes d'absorption, elle traça 
une lettre, qui parut jetée au hasard sur la feuille. Puis 
une autre fut lancée de la même façon, puis une autre 
encore, et cela fut ainsi répété six fois. Alors une des 
personnes attentives à l'épreuve s'écria, réunissant les 
lettres : 

« Charte ! ... il y a Charte ! 

— Non, dit Musset penclié sur la feuille et d"un ton 
sérieux, il y a bien Rachel, c'est le nom que je pensais! » 

A C 

H R 
L E 

Pour le coup, un silence de surprise succéda à ce 
uccès, puis tout le monde se mit à parler à la fois, 
iusset, lui, recherchait le procédé de l'esprit dans cette 
ipération. Toujours endormie, cette fille expliqua que, 
rendant ce travail de divination, il lui semblait que des 
liuages s'interposaient, puis s'entr'ouvraient ; elle sai- 
issait alors la lettre qu'elle traçait.-* 

Dalila s'était rapprochée, écoutant curieusement l'ex- 
plication. 



1 



88 SOUVENIRS DE M"« G. JAUBERT 

a 11 est probable, dit -elle à Alfred de Musset, qu^- 
cela ne se passe pas cbaque fois de la même manière. 

— Vous avez raison, mademoiselle; par la diversité 
des fluides, il doit se produire des combinaisons variées 
à rinfmi. » 

Entre ces deux causeurs, un dialogue animé se conti- 
nua quelques instants. Puis, tout fringant, Alfred de 
Musset vint me trouver, et d'un ton légèrement railleur : 

« Voici ce qui arrive, madame ; vous avez refusé de 
me présenter à cette belle personne. Elle est venue à 
moi d'elle-même ! Une attraction sympathique. » 

La séance était terminée. Les deux amies s'échap- 
paient et étaient remplacées par la comtesse Kalergis, 
arrivant en retard comme toujours. 

« Qui viens-je de rencontrer? demanda-t-elle. Com- 
ment avez-vous réussi à apprivoiser la belle Dalila ? Et 
naturellement Marianne Ta suivie, comme un bon ca- 
niche. Savez-vous, chère amie, qu'en dépit de toutes 
mes avances, une fois mon portrait fini, ces deux jeunes 
filles semblent vouloir rompre net nos relations? Moi qui 
n'avais en vue que l'extension de la réputation de 
.Vi"^ Doucet, en soumettant l'éclat de ma blonde cheve- 
lure au coloris de son pinceau. C'est bizarre ! 

— Oui, vraiment, reprit Musset; je n'eusse pas agi 
ainsi. Voulez-vous, comtesse, mettre à l'épreuve mon 
coup de crayon et mes sentiments? Nous fondrons en- 
semble nos griefs, car la belle créole, sous prétexte d'in- 
cognito, n'a pas permis que je lui fusse présenté. 

— Vraiment! Eh bien, elle abuse de sa position, 
comme disait cette grosse rougeaude à l'atolicr Sanders... 
{se townant vers moi], vous vous souvenez, chère, celle 
qui lui reprochait de fonder ses droits abusifs sur une 
santé languissante et des infortunes? 

— Hélas! hélas ! repris-je avec vivacité, ces titres h 
l'intérêt ne sont que trop justifiés. A ce sujet, comtesse, 



I 



1847 ET 1848. 89 



j'ai précisément deux mots à vous dire. Monsieur de 
Musset, éloignez-vous. 

— Combien de temps me laissera-t-on en pénitence? 

— Voyons, ne soyez pas taquin. La jolie M'"'^ Eslher 
de *** est dans le petit salon : occupez-vous d'elle, et lais- 
sez-nous couver une bonne œu^'ie. » 

Ayant deviné, par quelques traits du caractère de 
M'"'= Kalergis, le besoin d'occupation que son activité ré- 
clamait tout à coup, il me vint en pensée de donner un 
emploi à cette activité au profit de M"'° de Rutières. En 
vain, le professeur Sanders aidait son élève, en lui com- 
mandant de nombreuses copies. Sans cesse, sa santé 
l'obligeait d'interrompre un travail dont l'assiduité lui 
était funeste. N'y aurait-il donc pas moyen de rendre celte 
existence plus douce? Je soumis le cas à la comtesse, 
m'informant si, par son crédit près de la princesse de 
Lichtenstein, elle ne pourrait obtenir une position soit de 
demoiselle d'honneur, soit de lectrice, que sais-je?... 
M"'"^ Kalergis réfléchit un instant. 

« Pourquoi pas celle d'attachée comme peintre? Ne 
sait-elle pas l'allemand? 

— Comme le français, réporxiis-je. 

— Je vous ai aussi entendue dire qu'elle était de bonne 
famille? 

— Eixcellente. Tous les quartiers voulus pour faire une 
chanoinesse. 

— Eh bien ! ma belle, je vais m'atteler à cette grosse 
affaire. Deux cœurs féminins qui veulent le bien sont 
pleins de ressources. J'ignore si je réussirai... 

— J'en suis sûre, moi ! m'écriai-je. Quelle satisfaction 
de lui annoncer cette nomination ! » Et je frappai joyeu- 
sement des mains. Ce qu'entendant, Alfred de Musset 
accourut, croyant que parce signal je levais la consigne. 

Il nous conta plaisamment comment, par sa présence 
dans le petit salon, il avait coupé en deux une flirtation 



90 SOUVENIRS DE M"» G. JAUBERT. 



anglaise entre ma jeune amie Esther de *** et le major 
Frazer : 

« Ils m'ont paru assez comiques tous deux, sifflant leur 
anglais avec délices. Je ne connais rien de plus affecté 
que des Français parlant cette langue avec l'accent insu- 
laire. Il faut pouvoir lire dans Shakespeare; mais le 
parler ! Penh ! 

— Eh bien, monsieur de Musset, reprit la comtesse, je 
voudrais vous voir tourner cette difficulté, en faisant la 
cour à une belle Anglaise. 

— Madame, je me servirais de cette langue pantomime, 
riche et confuse, que l'on apprend à l'Opéra en étudiant 
le style des ballets, et je terminerais ma déclaration par 
un tour de valse à deux temps ! » 

En ce moment, M. Berryer entrait, et, tout en nous 
saluant du regard, il cherchait ma petite amie Esther; il 
lui avait donné rendez-vous chez moi pour une nouvelle 
conférence, ayant consenti à se charger pour elle d'un 
procès très délicat et difficile à gagner. 

Musset l'arrêta au passage. 

« Quel regret, s'écria-t-il, que vous n'ayez pas assista 
à la séance que vient de nous donner le sieur Marcillet ! 
J'aurais été bien curieux de connaître l'impression qu'en 
eût reçue M. Berryer, continua-t-il, nous prenant h partie; 
cette fille n'a-t-clle pas été surprenante? 

— Mon cher Alfred, répliqua Berryer, je fuis ces sortes 
d'études. Elles ne servent qu'à troubler la pensée. C'est 
une recherche malsaine. Je vous suis avec plaisir, avec 
abandon, dans la fantaisie poétique; mais ce fantastique 
dont on prétend faire article de foi, je l'évite. « 

Mon ami, le docteur Teste, s'était glissé derrière 
M. Berryer. Je ne connus sa présence que par l'approba- 
tion qu'il donna à haute voix à l'opinion émise par le 
grand orateur au sujet de la science magnétique. 

« Comment, vous docteur, qui avez fait des études si 



1847 ET 1848. 91 



intéressantes sur ces phénomènes bizarres, vous parlez 
ainsi ? 

— Précisément, madame, il y a là un mélange de savoir 
et d'ignorance qui m'est antipathique... entre toutes 
autres mains que les miennes, » ajouta-t-il en riant. 

Esprit observateur et curieux, enthousiaste et scep- 
tique, le docteur Teste, par ses qualités contradictoires, 
offrait un ensemble piquant et attrayant. Ajoutons que 
personne ne conte mieux que lui, et ne possède une mé- 
moire plus richement emmagasinée. 

« Est-ce à cette volte-face magnétique qu'il faut attri- 
buer l'arrivée tardive de M. le docteur? 

— Non, madame; tout simplement à mon dévouement 
à mes malades. Je vous ai parlé, je crois, d'une vieille 
Espagnole, qu'une peur terrible de la mort précipite sans 
cesse à mes consultations? Ce matin, un billet pressant 
m'appelle à son secours, et je sors de chez elle. Ce n'était 
qu'une indigestion dont, par esprit méridional, elle se 
refusait à accuser les pois chiches. Une fois éclairé sur 
l'origine du mal, j'écris mon ordonnance. Que vois-jc 
alors ? ma vieille malade se mettre à genoux devant un 
Saint Jean, beau Murillo, que je lui envie, et s'écrier en 
espagnol, présumant que seuls Dieu et elle connaissent 
cette langue : « mon Dieu, fais-moi la grâce que cet 
imbécile ne me fasse pas mourir en se trompant! » Ne 
trouvez-vous pas, madame, que je suis bien récompensé 
d'avoir sacrifié au devoir le plaisir de votre matinée ? 

— Eh bien, repris-je, il ne faut pas qu'au plaisir de 
vous écouter nous sacrifiions les intérêts d'une jeune 
amie. » 

Et prenait le bras de M. Berryer, je le conduisis près 
d'Esther Manby. J'en arrachai le major Frazer, qui de 
beaucoup ei'it préféré continuer son duo anglais. Discrè- 
tement alors, devinant qu'avec l'orateur il s'agissait de 
quelque affaire sérieuse, les visiteurs s'éloignèrent, tout 



SOUVENIRS DE M""^ C. JAUBERT. 



on causant de magnétisme et accompagnant la belle 
blonde jusqu'à sa voilure. 

Je fus invitée à assister à l'examen approfondi que fai- 
sait l'habile avocat de l'affaire de ma jeune amie. Etait-il 
possible d'obtenir une séparation judiciaire? La conclu- 
sion fut qu'il fallait obtenir la nullité du mariage anglais, 
en s'appuyant à l'ambassade sur quelque formalité né- 
gligée. 

« M. Frazer, qui causait avec vous, madame, lorsque je 
suis entré, est en position, dit Berryer, de nous obtenir 
les renseignements et les pièces qui nous seront néces- 
saires. » 

Esther, légèrement embarrassée en me priant de lui 
servir d'intermédiaire, acquiesça. 

Effectivement, le major était en relations avec tout le 
personnel de l'ambassade anglaise. Secret jusqu'au mys- 
tère, il s'amusait d'une existence énigmatique, sur la- 
quelle je basais, en le plaisantant, sa prétention à prendre ! 
le rôle du feu comte de Saint-Germain. ■ 

II était petit-fils héritier dii'ecl de lord Lovât (Simon 
Frazer), Ecossais, qui, ayant pris parti pour les Stuarts 
contre Georges II en lT4o, eut la tête tranchée en 4747, 
à Tâge de quairc-vingt-huit ans. Une belle gravure 
d'Hogarth nous a conservé l'image de ce vieillard vigou- 
reux, conspirateur intrépide. 

A rencontre de ceux qui s'affublent de litres auxquels 
ils n'ont point droit, Frazer ne porta jamais celui de 
duc, qui lui appartenait. Il avait hérité, avec ce titre, d'une 
fortune assez considérable en Ecosse, mais chargée de 
nombreuses pensions viagères qui lui furent prétexte à 
vivre avec une extrême simplicité. Il ne tenait jamais 
compte des revenus que la mort ramenait fréquemment 
au propriétaire foncier. Etait-ce avarice? manie? dégoût 
delà mise en scène? Il serait difficile d'en décider. De 
lui je pourrais citer des traits de généreuse grandeur, et 



1847 ET 1848. 93 



d'autres d'une mesquinerie étroite. J'ai seulement con- 
staté qu'il se plaisait à l'économie. Pris sur le fait même 
de ladrerie, il riait du meilleur cœur, et s'y confirmait. 
Enfin, c'était ce mélange qu'on rencontre sans cesse 
quand on étudie à fond les caractères ; un trait cepen- 
dant me paraît tenir éminemment de l'avare : plus ses 
revenus augmentaient, plus il restreignait, je l'ai dit, ses 
dépenses. Sa nature était pleine de contrastes. Les formes 
élégantes et aristocratiques de l'homme du monde étaient 
au service d'une parfaite simplicité. Rien de plus cour- 
tois et de moins banal que sa politesse. Une femme de 
mes amies confessait que, volontiers, sur le boulevard, elle 
cheminait du côté que le major arpentait, pour provoquer 
son coup de chapeau, dont, disait-elle, la distinction et 
l'éloquence étaient incomparables. Ses attachements , 
comme ami, étaient à toute épreuve. 

Je promis de l'intéresser au procès de la jolie mi- 
gnonne M'"^ Esther. de ***, et, préoccupée du projet 
conçu avec M™' Kalergis pour venir au secours de Dalila, 
j'en parlai de suite à mon ami Berryer, lui demandant 
son appui près de la princesse allemande, qui l'honorait 
d'une confiance particulière. 

« Quoiqu'un peu gâtée par la flatterie, me dit-il, c'est 
une femme d'un esprit distingué, douée, en ce qui con- 
cerne les arts, d'un sentiment délicat. Nul doute qu'elle 
ne prenne en atfection M"^ de Rutières quand celle-ci 
lui sera connue; mais, pour amener à bien ce plan, triom- 
pher des obstacles, il faudra, mon amie, déployer des 
talents diplomatiques et ime volonté persévérante. Je 
vous promets de lancer quelques mots qui, peut-être, 
vous aideront. 

— J'y compte, et je prends bon espoir, vous remerciant 
d'avance. » 

Mais, à Paris, lancé dans la vie mondaine, on ne fait 
pas en vérité ce qu'on veut, même le bien ! Nous étions, 



d4 SOUVENIRS DE M""= G. JAUBERT. 



Ai'"® Kalergis et moi, accablées de bals, de spectacles, de 
petites et grandes soirées. — La comtesse, très à la 
mode, était en outre entrée en rapports avec un prédi- 
cateur en vogue. Il l'avait inclinée vers ce genre de bonnes 
œuvres qui se déguisent sous toutes les formes de 
plaisirs mondains. Les devoirs qu'elle s'était créés ainsi 
ne lui permettaient plus de suivre son penchant, qui 
l'eût amenée plus souvent dans mon cercle. Les jours, 
les semaines se succédaient, nos eflforts étaient différés, 
et Dalila perdait force et courage. 

Pendant ce temps, au contraire, le procès en nullité de 
mariage de ma jeune amie marchait à grands pas. 
AL Berryer s'était adjoint le m;ijor pour cette partie que 
le caractère national du mari venait compliquer. 

J'appris ainsi que, avec un zèle qui me parut un peu vif, 
Frazer avait traversé la Manche^ pour saisir à leur source 
(les renseignements importants sur la façon dont le 
mariage avait été contracté et les formalités remplies. 
t*our modérer la reconnaissance de la jolie plaideuse, il 
prétendait ce voyage utile à ses propres intérêts en 
Angleterre. 

Tout, enfin, fut si bien combiné, puis exécuté, que la 
mignonne petite femme une fois encore se trouva libre, 
et reprit son nom de famille, Esther de Renduel. Son 
admiration, son enthousiasme ne tarissaient pas, en 
parlant de la sagacité, de l'ingéniosité, de la pénétration 
de l'illustre avocat qui lui ii^ait obtenu gain de cause. 

« Je lui dois plus que la vie, ajoutait-elle en s'animant. 

— Notre major aussi vous a été précieux, repris-jc, lui 
reprochant l'oubli qu'elle en faisait. 

— Oh! oui, madame, » dit-elle, rougissant sans me- 
sure. 

Chère Esther! je suis sûre qu'on cet instant elle eût 
volontiers troqué ce teint transparent et traître contre le 
cuir de Russie inaltérable du major Frazer. 



1847 ET 1848. 95 



Lorsque je revis celui-ci, j'essayai en vain de le pé- 
nétrer. Les quarante petits boutons qui toujours fer- 
maient ses gilets étaient vraiment allégoriques; il n'eul 
jamais de sincérité d'ouverture qu'avec le prince de 
iMetternich fils et le jeune pair de France d'Alton-Shée. 
Il avait été élevé avec le premier, puis se lia avec le second 
comme celui-ci entrait dans le monde. Eh bien, avec 
ceux-là même il se plut à laisser du vague sur la date de 
i^a naissance. On prétendait que la mort en Ecosse d'un 
frère cadet avait facilité cette fantaisie. A un ami qui le 
plaisantait sur son âge, je lui entendis répondre : 

« J'ai atteint quarante ans, l'âge pour un homme des 
conquêtes et de la scélératesse ! » 

Petit, bien fait, d'une force herculéenne, habile virtuose, 
dirai-je, en tous les exercices du corps, il cédait à la 
tentation de n'avoir que l'âge qu'il paraissait. Avait-il 
tort? 

Le succès du procès de M. Berryer réchauifa mon zèle 
pourM^MeRutières. « Il faut vouloir, » répétais-je. Pour 
me ranimer, j'allai la voir. 

La pauvre enfant était logée près de l'atelier Sanders. 
Je montai aussi haut qu'on peut monter, et la trouvai 
seule. Ses beaux cheveux tombaient en grosses boucles 
sur ses épaules. Elle paraissait charmante, roulée dans 
un grand peignoir, qui trompait le regard sur sa mai- 
greur. Un beau piano droit, au-dessus quelques rayons 
de bibliothèque, ornés de beaux livres, témoignaient d'un 
passé évanoui. 

« Voilà qui me prouve que Marianne est venue, iis-je, 
désignant de la main un gros bouquet de roses de Noël 
f t de verdure placé dans un vase en terre brune. 

— Oui, elle est venue en se rendant à l'atelier. Je suis 
devenue si faible qu'il me faut suspendre mon travail. 
De toutes façons, madame, je suis heureuse de vous voir. 
Une nouvelle complication s'ajoute à toutes celles de mon 



96 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



existence. Alix de Portai, hier, a annoncé son mariage à 
Tatelier; elle a nommé le capitaine de Montclar. Eh 
bien! si je connaissais une fille bien née qu'il a trompée, 
abusant de ses seize ans, serait-ce mon devoir d'éclairer 
la famille de Portai sur l'immoralité de cet hônmie? » 

Disant cela, une pâleur extrême succéda à une vive 
coloration. 

« Mon enfant, dis-je, prenant sa main et la caressant 
doucement, on vous demandera une preuve. Aimez-vous 
M"* de Portai au point de vous sacrifier ainsi? 

— Peut-être, continua Dalila, ya-t-il, dans le sentiment 
qui m'inspire, une part à faire à la vengeance; c'est pos- 
sible. Cependant, le désir de sauver l'avenir d'Alix de 
Portai me semble être ma véritable préoccupation. 

— Que pense Marianne d'un tel aveu? demandai-je. 

— Marianne? elle ignore tout à fait le monde. Sa ma- 
nière de juger est donc absolument relative. Son attache- 
ment peut la tromper. 

— Ne décidons rien, ma chère enfant, sans avoir regardé 
la chose de tous les côtés. Jusqu'ici, M. de Montclar 
m'apparaissait placé sous l'étiquette de danseur, promu 
au grade de conducteur de cotillon, faveur que toute maî- 
tresse de maison, à la fin d'un bal, sollicite de lui avec 
insistance, et, à dire vrai, cela me paraissait devoir être 
un titre valable près de M"^ de Portai. Désormais je vais 
y penser différemment, et je vous reviendrai bientôt, 
mon amie, avec ma consultation. » 

Je souriais, mais j'avais le cœur serré. Tout un passé, 
par cette demi-confidence, se déroulail tristement dans 
mon esprit. Je résolus de joindre la belle comtesse. Où 
pouvait-elle être? Pas chez elle, assurément. J'imaginai 
la rencontrer à fexposition du trousseau de M"* de Ma- 
reuil. Précisément, je la saisis là, enivrée de broderies. 
de dentelles, point d'Alençon, point i\ l'aiguille, bas en 
fil d'araignée, camisoles attractives et mouchoirs de 



I 



1847 ET 1848. 97 



poche dont le tissu aérien fit éclore quelques plaisanteries 
au sujet du nez majestueusement aristocratique de la 
mariée à laquelle ils étaient destinés. 

Arrachant un instant l'aimable mondaine à ces tenta- 
lions ruineuses, j'obtins d'elle la promesse qu'elle se 
rendrait, le soir même, à la réception hebdomadaire de 
la princesse de Lichtenstein, et reviendrait à la charge 
sur la demande, déjà ébauchée, d'une place d'attachée 
comme peintre à son cabinet. Au sujet du mariage de 
M"^ de Portai, pensai-je, nous verrons ensuite que 
décider. 

« M. Berryer a cherché à préparer la voie, ajoutai-je, 
et la princesse a parlé de vous, ma chère, de votre dé- 
licieux talent comme pianiste, avec un tel enthousiasme, 
que notre grand orateur ne met pas en doute que, près 
d'elle, vous pouvez ce que vous tenterez. » 

Par ce coup d'éperon j'espérais servir les intérêts de 
M'"= de Rutières. 

En effet, à mon réveil, on me remit une carte sur 
laquelle était écrit au crayon : « Victoire! la demande 
est accordée; mais j'ai bien travaillé, je vous jure, 11 est 
une heure du matin, je me couche exténuée! » 

Sur ma carte, à mon tour, j'écrivis simplement : 
« r»endez-vous à quatre heures chez Dalila. » Je ne vou- 
lais pas enlever à M™^ de Kalergis le plaisir d'annoncer 
son succès. 

Berryer me conduisit. Il était venu me conter comment, 
à la soirée de la veille, il s'était plu à étudier la belle 
Kusse, exerçant son rôle de solliciteuse. Elle y avait mis 
une coquetterie achevée. «Nous avons, comme public, 
remarqua-t-il, profité de sa bonne grâce à satisfaire 
tous les désirs musicaux de la princesse, qui a exhibé un 
répertoire intarissable de souvenirs. Aussi la comtesse, 
saisissant l'instant d'une reconnaissance attendrie, enleva 
la nomination. Ses yeux brillaient; son teint redoublait 

6 



98 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



d'éclat, quand, se penchant à mon oreille : « La place est 
conquise! » me dit-elle. 

— Merci de votre collaboration, mon excellent ami, » 
dis-je en arrivant à la porte de Dalila, et je sautai en bas 
de la voiture. 

A mi-chemin des cinq étages» je rencontrai la radieuse 
be luté qui, dans l'empressement d'annoncer l'heureux 
succès, avait couru d'abord à l'atelier Sanders, où elle 
pensait joindre M"^ Doucet. Là, me conta-t-elle, point de 
Marianne, et tout le monde en l'air. Alix de Portai, dans 
une toilette du meilleur goût, adressait à ses compagnes 
des adieux pleins d'affabilité. Il paraît qu'elle se marie 
dans huit jours; je connais un peu le futur. J'ai adressé 
il la triomphante Alix un bout de compliment, et tout en 
parlant, soufflant et montant, nous arrivâmes. 

Ce fut Marianne qui ouvrit la porte. L'expression de 
reconnaissance de notre orpheline pour le service que 
venait de lui rendre la comtesse fut noble et touchante. 
Quant à M"'' Doucet, on ne saurait peindre sa joie. On se 
prenait à l'aimer d"aimer si bien. 

« Je voulais vous apprendre notre succès avant celle 
même que cela concerne, dit la belle comtesse en badi- 
nant, et je m'étais rendue à l'atelier Sandei's où je n'ai 
pas trouvé la Marianne que je cherchais, mais toutes les 
tètes à l'envers par l'annonce du mariage prochain d'Alix 
de Portai. 

— Nommait-on le prétendu? demanda avec émotion 
M'i-^deRutières. 

— Oui, vraiment, » répliqua M"'* Kalergis; et quand 
Alix fut partie, la grosse rougeaude dont je me souvenais 
répétait malicieusement : « Avez-vous remarqué conmie 
la future dame insistait sur la naissance illustre du mon- 
sieur? Que nous importe? Est-ce que cela se partage? 
Dans ma petite sphère on assure que ce capitaine n'a 
pas un sou! J'ai ouï dire encore que cet homme n'était 



1847 ET 1848. 99 



qu'un fat. » Méprisant l'envie qui gonflait le cœur de 
cette fille, j'ai, sans m'y mêler, laissé le débat s'animer 
en m'empressant de venir me joindre à vous, mes chères 
amies. 

— Ah! madame, reprit avec effusion Marianne, quel 
à-propos entre la nouvelle de cette nomination et votre 
présence ! Un scrupule de conscience torture en ce mo- 
ment Dalila. 

— Oui! interrompis-je, j'ai reçu une demi-confidence; 
c'est à Marianne de l'achever, et nous devrons avec elle 
résoudre la conduite à suivre au sujet du mariage de 
M"« de Portai. » 

Dalila se retiradans sa chambre à coucher^ et, succinc- 
tement alors, M"" Doucet raconta comment elle avait, en 
donnant des leçons de dessin, été mise en relation avec 
M"'^ de Rutières, dans quel abandon la laissait un père 
qui, en mémoire de Rousseau, dépensait toute sa fortune 
en œuvres philanthropiques, et voulait d'ailleurs, en 
donnant à sa fille une éducation basée sur les principes 
de l'Emile, se faire à lui-même illusion et se figurer qu'il 
possédait un fils. « C'était bien singulier, ajoutait Marianne. 
II lui laissait prendre tout ce qu'elle voulait dans une 
immense bibliothèque, parce que Jean-Jacques avait 
écrit quelque part que cette liberté ne pouvait faire de 
mal! Il lui a enseigné le latin, les mathématiques, l'équi- 
lation, les langues vivantes, la musique, que sais-je? Ils 
habitaient une belle propriété près de Saumur, et, dans 
les promenades à cheval du père et de la fille, ils ren- 
contraient sans cesse des officiers en garnison à Saumur, 
ce qui désolait 31. de Rutières qui haïssait le militaire. 
Dans sa jeunesse, un officier lui avait enlevé le cœur de 
sa fiancée; de là sa colère contre l'épaulette, de là aussi 
le malheur de sa fille! Songez donc, elle n'avait que 
seize ans ! >/ 

Ici, le récit, mêlé d'hésitations, parut s'embrouiller. 






100 SOUVENIRS DE M"« G. JAUBERT. 

M™^ Kalergis, venant en aide, dit avec douceur : 
« Peut-être une rencontre dans les bois... 

— Oui, je crois, » reprit avec vivacité Marianne. 
Elle continua, parlant très vite : 

« Et le père fut sans pitié, parce que la pauvre enfant 
refusa obstinément de nommer le séducteur. Hélas! 
comme elle me l'expliquait, entre cesdetix hommes c'eût 
été un duel à mort! Un jour ce père barbare lui dit : 
« Déclarez à cet homme que vous n'osez nommer que 
je l'autorise à demander votre main, l'avertissant toute- 
fois que vous n'aurez ni dot pour le présent ni héritage 
après moi. » Elle fit l'épreuve; sa lettre ne reçut aucune 
réponse. Depuis la mort de M. de Rutières, ce capitaine 
a eu l'audace de se présenter et de prétendre établir des 
droits d'amoureux. Sa poursuite a été si obstinée, que 
Dalila, effrayée, indignée, m'a demandé durant plusieurs 
mois d'habiter avec elle. — Pensez-vous, mesdames, que 
vraiment il soit de son devoir de prémunir la famille de 
Portai contre l'immoralité de cet homme? 

— Cela, dis-je, demande à être prudemment pesé, 
n'est-ce pas, chère comtesse? 

— Oui, vraiment, répondit-elle. Les avis de ce genre 
sont si mal venus quand un mariage est une fois décidé 1 
Quelle lassitude au moment du contrat! tant d'obstacles 
déjà ont été franchis! D'ailleurs, vous le savez comme 
moi, cette conduite coupable rencontrerait en général 
une grande indulgence. La jeune fille elle-même croi- 
rait saisir un don Juan et en serait fiattée. 

— Vraiment! s'écria M"^ Doucet, pleine d'étonnemenl. 

— Prenons rendez-\ous ici pour demain, afin de con- 
clure après méditation. » 

J'étais certaine que, charmée de se trouver lancée dans 
lo roman, M""" Kalergis serait exacte. 

« Quelque bonne œuvre ne vous réclamerait-elle pas? 
dis-je avec une douce moquerie. 



1847 ET 184a 101 



— Je suis bonne personne, répliqua-t-elle en riant, et 
mon exactitude le montrera. » 

Vraiment, oui, le rôle de bonne fée lui plaisait. 

Elle fit mieux que d'être à l'heure convenue, elle me 
précéda. Elle eut, tête à tête avec l'orpheline, une cau- 
serie minutieuse sur la nouvelle situation qu'elle allaii 
aborder, expliquant, commentant ce qui pouvait plaire et 
la faire aimer de la princesse. 

« Parlez allemand avec elle. Quand elle viendra voir 
vos peintures... faites de la musique, car cette Dalila est 
musicienne, nous cria la comtesse, en nous voyant entrer, 
Marianne et moi. Je viens de le découvrira l'instant; son 
succès est assuré! » 

Et elle embrassait chaudement Dalila. Pour en finir, 
nous revînmes au mariage de M"^ de Portai. 

Ouvrant le conseil, Marianne dit : 
Mieux vaut garder le silence. 

— Dans le monde, le rôle d'Alceste est ingrat, ajou- 
lai-je. 

— Je vais poser une question qui peut être concluante, 
acheva M'"*" Kalergis. M. de Montclar possède-t-il des 
lettres de sa victime? 

— Oui, quelques billets. 

— Quelle imprudence! s'écria la belle blonde. Songez 
donc! Si Dalila parle, le futur, pour se justifier, produira 
les lettres qui sont en sa possession, en y joignant les 
commentaires dont un fat irrité est capable. >• 

Le conseil finit par tomber d'accord de ne point agir, 
de crainte de provoquer de nouveaux ennuis. 

« Et si cet honnne prétendait se venger, me dit à 
l'oreille la comtesse, ne pourrait- il rendre prophétiques 
les menaces de la somnambule? » 

Détournant l'attention de ce pénible sujet, nous par- 
lâmes du monde nouveau qu'allait aborder notre oro- 
tégée. 



102 SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT. 

Quelques jours plus tard, en effet, celle-ci se trouvait 
installée dans un petit corps de logis attenant au vaste 
hôtel princier. On y avait disposé un atelier de peinture. 
Peu à peu le bien être, la distraction d'esprit, atténuè- 
rent, puis firent disparaître l'affection de poitrine de la 
\eune attachée. Son teint se colora; elle redevint char- 
mante. Quelques mois plus tard, dans une visite qu'elle 
me fit, en compagnie de M"* Doucet, je remarquai qu'elle 
écoutait d'une oreille complaisante les exclamations de 
cette brave fille sur cet heureux changement. Marianne 
plaçait en son amie sa vanité et sa gloire. Cependant, 
effarouchée à l'idée d'une rencontre avec la grande dame 
étrangère, souvent elle se refusait le bonheur d'une 
visite. La princesse venait fréquemment à l'atelier, non 
seulement pour choisir quelque dessin, mais surtout 
pour causer dans sa langue maternelle. La possession 
de cette langue allemande, une naissance aristocratique 
avaient singulièrement incliné la balance en faveur de 
l'orpheline. D'autre part, les épanchements, autrefois si 
complets, entre les deux amies, se trouvaient inter- 
rompus. Pour y suppléer, Marianne obtint que de longues 
lettres, sous forme de journal, tromperaient l'absence. 

Quoique se tenant fort à l'écart, certains échos du 
monde parvenaient jusqu'à la nouvelle attachée. Elle 
apprit ainsi qu'Alix de Portai, sous son nom de Mont- 
clar, était classée parmi les femmes à la mode, et que, 
nous rencontrant dans le monde, elle avait annoncé vou- 
loir changer en intimité les rapports nés entre elle et nous 
à l'époque des portraits chez M. Sanders. Nous éprou- 
vions, la comtesse et moi, quelque répugnance à entrer 
en relation avec une femme dont le mari nous inspirait 
une légitime aversion. Mais peut-on répondre par des 
grossièretés aux prévenances, lorsque les bonnes raisons 
à opposer ne se peuvent émettre? 

En dépit d'une réserve marquée, la visite eut lieu. 



1847 ET 1848. 105 



M™^ de Montclar se présenta avec un visage épanoui. 
Sans doute une toilette réussie était le secret de ce 
rayonnement. J'ai remarqué que \h mode pour les élé- 
gantes, comme la règle pour les dévotes, devient une 
source de scrupules : les unes poursuivent l'absolution 
de l'Eglise, et les autres, avec le même zèle, l'approba- 
tion du monde. J'avais la clef de ces secrets féminins. Je 
débutai par un éloge vif et motivé de tout cet ensemble 
de chiffons; puis, peu à peu, notre dialogue prit la 
route du passé, le temps où l'on s'était connu à l'atelier 
Sanders. Alix annonça l'intention de consulter son ancien 
maître sur la miniature qu'elle avait entreprise d'après 
son mari : 

« Vous ne sauriez croire, ajouta -t-elle, combien il 
est difficile de faire Maurice ressemblant : il a tant de 
physionomies ! A propos, vous vous souvenez sans doute 
de Dalila, M"^ de Rutières, cette personne originale et 
malheureuse que notre professeur protégeait? J'ai fait, 
chère madame, une plaisante découverte à son sujet : 
M. de Montclar l'a connue, mais intimement connue, 
autrefois ! 

— Il n'y a rien d'étonnant à cela, répondis-je d'un ton 
glacial. 

— Permettez : il y a d'étonnant que, dès lors, je 
devinai son passé. Vous ne vous souvenez donc pas que 
je la décrétai une victime de l'amour? Du reste, mon 
mari jure que jamais femme ne l'a aussi vivement impres- 
sionné. Il paraît qu'elle était ravissante! » 

Ainsi éclatait cette vanité rétrospective que beaucoup 
déjeunes femmes attachent aux succès de leur époux. 

« Si je vous comprends bien, répliquai-je irritée, Dalila 
avait donc plus de beauté que de discernement. La 
fatuité de monsieur votre époux le démontre. 

— Oh! que vous avez raison, chère madame! les 
hommes sont indignes, et je les déteste. » 



104 SOUVENIRS DE M'" C. JAUBERT. 

En achevant ces mots, Alix se leva, regarda son visage 
dans la glace, lutta d'une main étroitement gantée 
contre les caprices d'une boucle de cheveux; puis, avec 
un charmant sourire, m'adressa un adieu plein d'avenir. 
Désirant laisser éteindre cette intimité fortuite, je fus 
longtemps sans rendre à M'""^ de Monlclar sa visite ; mais, 
vivant dans le même monde, c'étaient de perpétuelles ^ 
rencontres. Montclar, comme un papillon qu'attire la 
lumière, ne manquait pas de tourbillonner autour de la 
chatoyante beauté russe; cela se passait parfois dans 
le palais même qu'habitait celle dont, si artificieuse- 
ment, il avait brisé l'existence. La comtesse s'en souve-j 
nait, et faisait le plus froid accueil aux fadeurs du bel 
officier, dont la suffisance était telle qu'il ne s'en aper- 
cevait pas! Celait sa femme qui le remarquait pour lui, 
et qui querellait l'indifférence dédaigneuse de iM'"^ Kaler- 
gis. De mon côté j'observai que l'élégante Alix accueillait 
différemment la cour très marquée qui lui adressait 
l'ambassadeur comte de Rosheim. Flattée par la con- 
quête d'un pei'sonnage considérable, homme à bonnes 
fortunes et très à la mode, elle avait pour y réussir 
déployé une coquetterie habile; mais bientôt le désir de 
plaire avait fait place au sentiment. 

D'autre part, avec le retour des forces, quelque intérêt 
aux choses du monde s'éveillait chez Dalila : les arts et 
la poésie en première ligne. Connaître des gens de mérite 
était chez elle une curiosité qui se laissait deviner. Avec 
franchise elle m'avoua que, si je l'invitais à mes petites 
réunions, elle ferait en sorte de n'y pas manquer. 

« La rencontre de M. de Musset à votre matinée, 
Marcillet, m'a donné le désir de le revoir. Je l'observais 
en pensant à sa célébrité et n'ai pu surprendre un instant 
sa pensée me faisant écho. Son regard est vraiment de 
flamme, et l'air boudeur auquel se prêtent des lèvres 
fortes et vives en couleur rend plus frappant le rire sou- 



1847 ET 1848 105 



dain qui éclaire son visage; puis, sa tournure arislocra- 
■ tique m'a frappée. 

— Eh bien! voilà, ma belle, un croquis qui, fait par 
une jeune beauté, plairait fort à notre poète; aussi je ne 
le lui répéterai pas. 

— Bah! reprit Dalila, il doit être singulièrement blasé 
sur la louange, l'admiration et l'enthousiasme à brûle- 
pourpoint. 

— Il se défend parla fuite, répondis-je, de ce qui 
s'adresse au poète; mais il est enclin à une sorte de 
fatuité enfantine pour les succès en prose, et là-dessus 
nous bataillons en riant. 

— Dernièrement, continua M"® de Rutières, sur une 
tablCj chez la princesse, j'ai ouvert une ancienne Revue 
où se trouvaient des vers sur une morte, signés par lui, et 
qui m'ont singulièrement émue. Je soupçonne la morte 
d'être très vivante; ces strophes sont aussi belles que 
cruelles. C'est une vengeance, n'est-ce pas? 

— Une fantaisie de poète, répliquai-je. 

— Non, non, chère amie! C'est fait sur le vif, cela est 
senti et souffert! Le cœur du poète, reprit vivement 
Dalila, ressemble à la cassolette dont le parfum s'exhale 
quand on l'agite. Mais dans son courroux Alfred de Musset 
me paraît redoutable. — Ces vers me hantent depuis que 
je les ai lus, il me semble voir celle dont il dit: 



Elle priait, si deux beaux yeux, 
Tantôt s'attachanl à la terre, 
Tantôt se levant vers les cieux, 
Peuvent s'appeler la prière. 



Elle aurait pleuré, si sa main. 
Sur son cœur froidement posée, 
Eût jamais, dans l'argile humain, 
Senti la céleste rosée. 



108 SOUVENIRS. DE M™' G. JAUBERT. 



Elle aurait aimé, si l'orgueil, 
Pareil à la lampe inutile 
Qu'on allume près d'un cercueil, 
N'eût veillé sur son cœur stérile. 

Elle est morte et n'a point vécu 
Elle faisait semblant de vivre; 
De sa main est tombé le livre 
Dans lequel elle n'a rien lu. 

« Gomme je voudrais connaître la femme à qui 
s'adre.sse cette poésie ! s'écria Dalila. Ces derniers vers 
ne vous seml)lent-ils pas un renoncement absolu, un 
brisement du cœur?... Comme ils sont tristes! » 

Disant cela, assise à mes pieds, elle posait sur mes 
genoux sa jolie tête; son regard devenait humide en 
songeant à la fin pleine d'amertume de cet épisode 
amoureux. 

Tout à coup, croyant rencontrer une nuance de mo- 
querie dans ma physionomie, elle se récria. 

« Si vous ne plaignez la morte, reprii-elle d'un ton cha- 
grin^ du moins vous plaignez le poète? 

— Je le plains moins, ma belle, que d'autres qui, sans 
doute à sa place, eussent ressenti une souffrance moins 
intense. — Lui s'est vengé comme seul il le pouvait faire; 
ne sentez-vous pas ce que ce pouvoir de vengeance im- 
plique de volupté? Il a su créer une vengeance sans 
cerme. Le temps n'est pas éloigné où le nom de la morte 
.5'accolera aux vers; les commentateurs abonderont, cl 
ecteurs et lectrices deviench'ont ennemis de celle qui 
inéconnut et fit soufi'rir celui qui parle à tant de cœurs et 
d'imaginations. » ■ 

Après un assez long silence, je revins au motif qui ' 
m'avait amenée. 

« M"^ Doucet célèbre avec transport le retour de votrr 
santé, et votre princesse parle, comme d'une révéhition, 
de votre voix dont elle est aussi fière, ma chère amie, 



1847 ET 1848. t07 



que si elle vous l'avait insufflée. Cette voix ne serait-elle 
pas un charmant prétexte pour nous réunir? M. de Musset 
vient de m'adresser sous ce titre. Rappelle-tai . deux exem- 
plaires d'une romance dont Mozart lui a inspiré les 
paroles. L'une dés feuilles, me dit-il, est pour la plus 
jolie marquise de France et de Navare, ma nièce; l'autre 
un en-cas dont je puis disposer. Sera-ce pour vous ? 
cela me ferait grand plaisir. » 

Troublée par cette proposition, M"^ de Rutières répon- 
dit d'un ton tout à fait sérieux: 

« Non, pas encore, puisque vous vous intéressez à moi, 
à mes succès. L'émotion altérerait celle voix grave, que 
j'ai perdu l'habitude de diriger; laissez-moi un peu la 
travailler; permettez cette fois encore, mon indulgente 
amie, que je sois tout entière au plaisir d'écouter. 

— Je nie soumets ! ce sera un prélude : je vais arran- 
ger une soirée pour cette semaine même; je compte y 
inviter votre princesse, qui m'a adressé d'aimable repro- 
ches, sur ce que je paraissais vouloir l'exclure de mes 
petites réunions, et, voyez le malheur! ce sont précisé- 
ment les intimités qui sont l'objet de ses préférences. 
\h ! ma chère enfant ! rien de plus difficile à réaliser qu'un 
cercle restreint. D'abord il faut éviter de prendre un jour 
fixe, afin de laisser aux choses un caractère impromptu 
qui sert d'excuse aux oublis volontaires. » 

D'après ce principe, à trois jours de là ma soirée était 
préparée. Dalila y fit son entrée sous l'aile de la prin- 
cesse de Lichtenstein. J'avais réuni les éléments d'une 
excellente musique et, ce qui n'est pas moins précieux, 
un auditoire d'élite : c'est dire qu'il se composait sur- 
tout de peintres ; ceux-là seuls sont dignes d'être admis. 
Aux musiciens, il faut un rôle actif pour qu'ils y pren- 
nent intérêt ; aux politiques et aux amateurs de litté- 
rature, il faut un3 retraite, un salon à l'écart, où ils 
puissent parler. 



108 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



« Nos peintres sont déjà arrivés, dis-je à l'illustre 
mélomane allemande, du geste lui indiquant un groupe 
de causeurs animés, où se distinguaient Delacroix, Meis- 
sonier, Chenavard, Lehmann, Auguste Barre, etc., et 
voici, ajoutai-je. l'aimable comtesse Kalergis, qui, près 
des artistes, a le mérite, lorsqu'elle se met au piano^ d'oc 
cuperà la fois les yeux et les oreilles. 

— M. de Musset viendra-t-il ? me demanda avec 
empressement, en entrant, ma jeune amie. 

— Je ne saurais l'affirmer. Voici sa réponse à mon 
invitation, fis-je, mettant le billet suivant entre les doigts 
de M"^ de Rutières : 

Madame, 

Si un atome de moi vivait encore, il serait déjà allé vers vous, 
et à plus forte raison il irait demain soir. Merci cent fois de voire 
gentil souvenir, que vous menvoyez frais comme une rose et 
brave eomnie vous. 

Puisse ce papier vous trouver en préparatifs de coiffure, et, 
au risque d'avoir l'air dune côtelette, mettez-moi en papillotle. 

J ai l'honneur dètre, madame, sans aucun doute.... 

A. M. (prononcez Ah! hem!) » 

Dalila se prit à rire. « Me voilà aussi incertaine qu'avant 
votre marque de confiance, » dit-elle en me rendant le 
papier ; et au môme instant, Musset entrait en compa- 
gnie du prince de Belgiojoso, et du jeune pair de France 
d'Alton-Shée. Tous trois avaient dîné ensemble et 
venaient chez moi terminer leur soirée. 

« Quelle bonne chance, dis-je à Belgiojoso, nous allons 
de suite vous occuper. Là-bas, près du piano, voyez- 
vous M"* de Vergennes ? 

— Oui, très bien ; elle est près de la duchesse dlslrie, 
toujours belltssùua/ 



1847 ET 1848. 109 



— Eh bien, mon cher prince, avec vous, M""" de Ver- 
gennes consentira à aborder du Bellini. Dites-nous 
un duo du Pirate. Elle s'accompagnera, le préférant 
ainsi. » 

Sans plus de cérémonie, tous deux prirent place au 
pupitre, et l'attention fut fixée; ce fut un enchantement. 
Pour la première fois, M"""^ de Lichtenstein entendait la 
comtesse de Vergennes. 

« Quel organe, quel talent, quelle âme ! s'écriait-elle 
avec enthousiasme. Ma bonne amie, si cette merveilleuse 
cantatrice était au théâtre, tous les soirs j'irais l'entendre. 
Cette voix remue toutes mes affections I » 

Le trio du Comte Ory eut aussi son succès : entre le 
ténor du prince et la voix vibrante et pénétrante de 
M. du Tillet, la voix pure et fraîche de ma jeune amie 
Esther de Renduel était bien encadrée. 

Alfred de Musset, toujours épris de nouveauté, goûtait 
fort ce talent dans sa fleur. D'Alton-Shée aussi aimait 
la musique, il en jouissait amoureusement et savait 
d'une façon piquante exprimer aux musiciens le plaisir 
qu'il ressentait. Berryer, présent, animait tout par ses 
bravos. Il trouvait alors l'occasion de pratiquer l'éloge, 
cette branche difficile et précieuse de l'éloquence privée. 
Le compliment donne la mesure du tact de celui qui le 
pratique. Berryer y excellait. 

J'interrompis la musique, ron seulement avant que 
l'attention fût fatiguée, mais a.ors que mon auditoire 
semblait encore atfamé d'entendre. — Il y avait une cer- 
taine habileté à ce temps d'arrêt. — Tandis que des 
groupes animés de causeurs se formaient, je présentai ;\ 
M"° de Rutières le comte d'Alton-Shéc et Alfred de 
Musset; — ce dernier paraissait préoccupé, distrait. — 
Le jeune pair, auquel la beauté créole de Dalila était par- 
ticulièrement sympathique, lui fit vite sentir ce que son 
esprit vif, gai et bienveillant, apportait d'agrément dans 

7 



110 SOUVENIRS DE M'"' G. JAUBERT. 

la conversation. L'absence de vanité d'un cœur généreux 
et fier se laissait vite deviner, et cet ensemble ne pouvait 
manquer de plaire à la charmante artiste. Leur causerie 
étant vivement animée, Musset s'éloigna ; je crus re- 
connaître que son regard me cherchait, je le joignis : 

« Qu'avez- vous donc ce soir, mon fieu? l'air agité, 
disposé à fuir? Enfin un air du vieux jeune temps... 

— Il y a, marraine, des moments dans la vie de ce 
monde oii un homme change de caractère, bon gré mal 
gré, et, lorsqu'il a l'avantage en outre d'être naturelle- 
ment grognon, il peut le devenir encore plus. 

— D'accord ; mais ne mettez pas d'amour-propre à 
m'en donner la preuve. Au contraire, soyez du petit 
souper que nous allons exécuter à huis clos. M"^ Kalergis, 
que je viens d'engager à demeurer en arrière, vous 
réclame. De votre présence, elle fait une condition. 

— Oh ! c'est un peu fort! » fît Musset en jetant la tête 
en arrière. 

Je connus ainsi tout de suite que là précisément était 
le casus ée/// qui l'assombrissait ; puis, le voyant froncer le 
sourcil, je me pris à rire. 

« Quel nœud vous vous faites là ! comme disait cette 
pauvre chère âme de sœur Marcelline qui vous soignait 
pendant votre fluxion de poitrine. » 

A l'éveil de ce souvenir, un sourire attendri changea 
la physionomie et le courant des idées du poète. Non, il 
n'est pas de ciel orageux, panaché, éclairé par un soleil 
de mars, dont la mobilité puisse être comparée à celle 
de son humeur. Éviter le nuage pouvait être difficile, 
le dissiper ne demandait qu'une caresse de l'esprit. 

J'aurais désiré garder à souper M"*" de Rutières; mais 
la dédoubler ce soir-là de la princesse était chose impos- 
sible à tenter. Comme elle vit M. de Musset circuler, elle 
crut qu'il partait et s'écria avec vivacité : 

« Jai encore manqué l'occasion 1 » 



1847 ET 1848. 111 

Surpris, d'Alton-Shée, qui causait avec elle, offrit de 
le rappeler. 

« Non, non ! mais voilà deux fois que je le rencontre 
sans pouvoir lui parler. » 

En riant le jeune pair demanda : « Confiez-moi le mes- 
sage ; je jure sur vos beaux yeux de le transmettre fidè- 
lement. 

— Sans prétendre vous confier un message, répliqua 
M"^ de Rutières, je ne vous ferai pas mystère de l'objet 
de ma curiosité. Il y a peu de jours j'ai rencontré dans 
une ancienne Revue des vers d'Alfred de Musset sous ce 
titre : A une morte. Or, par la vivacité de l'attaque, je 
suppose que la morte est vivante. Je voudrais toutefois 
m'en éclaircir, et, soit en louant la beauté des vers, soit 
en blâmant cette cruelie vengeance, peut-être aurais-je 
obtenu quelques paroles qui m'eussent été une révé- 
lation. )) 

J'avais entendu ce bout de causerie ; je m'y mêlai en 
donnant à Dalila le conseil de profiter du bon vouloir de 
d'Alton-Shée. 

« Pour vous plaire, dit ce dernier, je vous en dirai plus 
peut-être que vous n'obtiendriez du poète lui-même. J'ai 
assisté quelquefois au choc de ces deux amours, d'où 
jaillissait la vanité. Si, en affaires de cœur comme en 
affaires d'honneur, on donne tort à celui des deux qui 
provoque, la bellissima morta était la vraie coupable. Et 
comment pouvait-il en être autrement? l'idéal de la 
beauté était d'inspirer une passion glorieuse, en faisant 
le malheur du poète dont les larmes l'eussent immorta- 
lisée ; ei lui ne consentait à fléchir le genou que pour 
rendre grâce d'une faveur ! J'ajouterai que la leçon don- 
née en vers a été vivement ressentie, mais que cette 
beauté n'en a pas moins continué à manger des cœurs. » 

Sa curiosité vivement éveillée, Dalila ne voulait point 
abandonner le sujet, mais je lui dis à l'oreille : 



SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT. 



a La princesse sonne le tocsin du départ ; hâtez-vous, 
ma belle. » 

Nous la joignîmes, et le bonsoir fut plein de cordialité. 
En rentrant dans le salon, je fus saisie au passage par le 
comte d'Alton-Shée, qui me dit avec vivacité: 

« Elle est chai-mante ; la reverrai-je? 

— Étant du même monde, habitant la même ^^lle, ne 
se retrouve-t-on pas toujours ? fis-je en lui prenant le 
bras. La princesse ma ce soir touché quelques mots 
d'un projet de bal déguisé ; vous y pourrez briller, 
ranimer, et revoir lintéressante jeune fille. 

— Vous me parlez de ces choses ! oubliez-vous donc, 
madame, que désormais je suis un homme politique ? — 
Le ciel s'assombrit, dit-il devenant sérieux. Que ren- 
ferme le nuage? Malgré son air placide et convaincu, ne 
croyez pas que M. Guizot le sache. On voudrait savoir à 
l'abri sa mère M'"^ Guizot, femme d'un grand mérite, et 
ses deux charmantes petites filles... 

— Et nous tous, mon cher ami, nous tous et nous 
toutes ! Mais, je vous prie, allez dire à notre jolie Esther 
de Renduel le succès qu'elle a eu dans son trio. 

— Xon, madame. En ce moment même, le comte Orv 
lui parle d'une façon très animée. C'est mon ami, je ne 
veux pas interrompre le dialogue; mais je sais quelqu'un 
à qui je me ferai un plaisir de dire ; « Les absents ont 
tort. » 

— Vous avez raison. Pourquoi donc le major Frazer 
n'a-t-il pas paru? 

— Instinct, madame ! il a pressenti la musique. 

— Je crois vraiment, continuai-je, que, dans cette 
façon de haïr l'harmonie, il y a quelque dessein de cri- 
tique contre ceux qui feignent de l'adorer et ne s'en 
soucient guère; il y a lutte d" affectât ion. 

— Tant pis, dit d'Alton-Shée, pour ceux qui se privent 
d'un plaisir, et tant pis pour ceux qui s'imposent une 



1847 ET 1848. 113 



corvée! Encore sous le charme de votre soirée, madame, 
je vais en parler avec la comtesse de Vergennes, qui y a 
largement contribué et avec laquelle je suis sûr de m'a- 
muser jusqu'au moment où elle enveloppera de fourrures 
son précieux gosier. » 

Peu à peu le monde s'écoulait. Le petit nombre d'élus 
admis au souper... furent la marquise Conrad de L, G., 
la comtesse K..., Belgiojoso, Alfred de Musset, Berryer, 
Frazer, d'Alton-Shée. 

« Il s'agit d'un souper sérieux, vous entendez, mes- 
sieurs, dis-je; M. Berryer ne nous est demeuré qu'à la 
condition de se retirer de bonne heure. Demain il faut 
qu'il plaide et gagne un gros procès. M. de Musset s'est 
annoncé demi-grognon, avec permission, si le cœur lui 
en dit, de le devenir tout h fait. Voici 31. le major, triste 
assurément, puisque je le boude d'être arrivé ce soir 
quand tout le monde partait. 

— Bien à temps, madame, répliqua-t-il, ayant l'hon- 
.neur d'être placé près devons à souper. 

— C'est bon, c'est bon, monsieur, j'ai transmis mes 
pouvoirs à une jolie personne qui saura assaisonner mes 
reproches. 

— Monsieur le major, puisque je vous tiens, s'écria 
Berryer. s'asseyant à côté de lui, veuillez me dire quel 
degré de parenté existe entre vous et le Frazer dont 
parle Jacquemont dans sa correspondance du Voyage aux 
Indes, car j'explique par une parenté avec vous l'enthou- 
siasme prodigieux que ressentait Etienne Becquet pour 
cet ouvrage, dont, tout en se plaignant de sa mémoire, il 
pouvait réciter des pages entières. 

— Je ne pourrais avec précision satisfaire cette curio- 
sité, répondit Frazer. Nous autres Ecossais, portant le 
même nom et faisant partie du môme clan, nous préten- 
dons avec conviction à la parenté. 

— Il me semble, avança la comtesse Kalergis, que l'on 



114 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 



ne devrait déterminer les degrés de la parenté que par 
une analogie de facultés et de goûts. Pour se faire tout de 
suite comprendre, on dit : Un esprit de la même famille 
que Voltaire ou Montaigne ; ne serait-ce pas charmant de 
jouir de son vivant d'un droit de parenté semblable? 

— Comment obtenu ? demandai-je. 

— Mais, répliqua la belle personne que rien n'embar- 
rassait, par un vote! 

— Voilà, s'écria Musset, une utopie que je condamne 
à mort ! Comment, comtesse, vous ne reconnaissez pas 
que, pour tout talent, pour tout esprit original, ce pro- 
cédé d'assimilation à tort et à travers est mortel? Ne 
nous jette-t-on pas sans cesse, comme de lourds pavés 
sur la tête, les noms de prédécesseurs illustres, grecs, 
latins, allemands, anglais, français?... Tout est bon à ce 
j»Mi meurtrier ! 

— A l'égard de Jacquemont, je suis à l'abri, dit en plai- 
santant Berryer. Je défie de me trouver avec lui un autre 
rapprochement que le goût de la musique et le culte de la 
Pasta.Dureste, comme je lis le yoM7'na/</es/?e6a^s, ce diable 
de liecquet, avec ses enthousiasmes, est encore cause 
que, lors de ma dernière tournée électorale, j'ai mis dans 
ma voiture les lettres de Diderot à M"*^ Volant. J'y ai ren- 
contré quelcjues bonnes anecdoctes trop connues aujour- 
d'hui; mais je ne lui pardonne pas ses façons d'aimer. 
Qu'est-ce que cette exclamation à propos de la prome- 
nade solitaire à Langres ? « Ah ! mon amie, écrit-il à la 
demoiselle, qu'on serait bien trois sur ce banc ! » — Cela 
me rappelle trop l'apostrophe d'un galant monsieur qui 
s'écriait avec passion, sur lescoussins moelleux d'un silen- 
cieux boudoir: «Ah! si je vous tenais dans un bos- 
(luet!... » — Je suis éminemment spiritualiste, mais pour- 
tant... 

— Je vous trouve sans indulgence, mon cher Berryer, 
pour les infortunés auxquels la présence d'esprit fait 



1847 ET 1848. 115 



défaut; ils m'intéressent au contraire. Je plains sympa- 
thiquenient ces malheureux, continua d'Alton-Shée ; leur 
conduite est l'effet d'une imagination fantaisiste. Ce bou- 
doir sombre a pu provoquer des pensées funèbres, le 
souvenir d'un De profondis glacial, que sais-je? tandis 
que le parfum des fleurs, le chant des oiseaux auraient 
rendu aux désirs toute leur animation. N'est-ce pas, mon 
cher Musset, que, si parfois l'imagination vous est un 
puissant auxiliaire, d'autres fuis elle vous devient un 
redoutable ennemi? 

— Ah! mon cher, comme sur un tel sujet je pourrais 
enrichir votre album d'historiettes lamentables, qui vous 
feraient beaucoup rire! De cette imagination je deviens 
parfois l'humble et obéissant serviteur. Aussi je n'ai 
jamais pu résoudre le problème que pose Pascal : — vous 
vous souvenez? — Quel est le plus heureux, du roi ou du 
mendiant, qui, tour à tour, rêvent chaque nuit le sort 
l'un de l'autre? 

— Je n'eusse pas hésité dans le choix, fis-je, prenant 
vivement la parole. Je me serais décidée pour ce qui, 
en réalité, me plaisait, m'assurant ainsi, du moins, un 
réveil agréable. 

— Un réveil agréable! s'écrie Musset; voilà, madame, 
une raison déterminante. Suis-je chagrin? Je ne veux 
plus m'endormir; j'appréhende trop le cruel réveil. 
Le meilleur remède que parfois j'ai trouvé à cet état de 
choses est d'exécuter une longue course à cheval. Je 
vous assure que le célèbre poète Horace, lorsqu'il a dit 
que le chagrin monte en croupe derrière le cavalier, a dit 
une bêtise pommée. Le chagrin tombe de cheval à chaque 
temps de galop. 

— A la condition, ajouta la marquise Conrad en riant, 
que le cavalier demeurera solidement cramponné au 
cheval. D'Alton, racontez donc, je vous en prie, votre 
promenade dernière dans les bois de Montmorency. 



IIG SOUVE.MKS DE M "^ C. JAUBERT. 



— Volontiers. Alfred en était; il me redressera si 
j'amplifie. En tête de la bande joyeuse était Alfred Tatet, 
qui nous recevait à Bury. Nous partîmes au galop de 
nos petits chevaux pour parcourir la forêt de Montmo- 
rency. C'était à qui passerait le premier, menant la caval- 
cade; tout à coup le cheval de Roger de ... s'abat, et le 
beau garçon roule dans la poussière. Eu ce genre de 
parties, tout au plaisir, on n'est pas tendre pour ceux 
qui tombent et peuvent devenir un embarras. Cepen- 
dant, voyant un groupe stationnaire, j'y vais voir : c'était 
Roger, assis à terre, le visage voilé par son mouchoir, et 
répétant : « Mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur ! mon 
nez est dépouillé, je suis défiguré! — Mais ce n'est rien, 
criait Tatet, rien du tout ! — Oh ! ce n'est pas pour moi, 
répliqua Roger d'une voix larmoyante; je songe à ma 
pauvre mère qui ne s'en consolera jamais! » Ma foi, ce 
culte du visage a fait évanouir toute sympathie parmi les 
compagnons; et quand, au repas du soir, Roger parut 
avec sa balafre et ses taftelas d'Angleterre sur le nez, il 
provoqua un rire homérique. 

— Eh bien! reprit la marquise, j'avouerai franchement 
que je me sens quelque sympathie pour le pauvre garçon 
menacé dans son nez grec. On prend l'habitude de la 
ligne droite, je vous assure, et, pour ma part, la moindre 
sinuosité qui surviendrait dans mon profil me serait un 
vrai chagrin. 

— Et nous, marquise, nous ne nous en consolerions 
jamais! absolument comme la pauvre mère de Roger, 
s'écria le prince. 

— Celui dont nous parlons est un drôle de garçon, 
reprit Frazer : un mélange de bon enfant et de fatuité, 
de prétentions et de simplicité. Je l'ai vu soumis i\ une 
épreuve singulière : un soir, à un souper auquel j'assis- 
tais, il nous dit avec un véritable talent des vers inconnus; 
ils étaient beaux et furent acclamés; les convives pré- 



1847 ET 1848 U? 



sents parurent ne pas mettre en doute qu'il en fût 
l'auteur. J'admirai l'héroïsme aVec lequel sa modestie 
accepta l'éloge et la méprise, tenant toutefois les yeux 
baissés. Seul je connaissais le poète, fit Frazer en saluant 
plaisamment Alfred de Musset, son vis-à-vis à table. 

— Mais quelle mémoire! exclama ce dernier, c'est très 
iîatteur. 11 me les avait entendu dire une seule fois ; je 
ne lui en veux pas le moins du monde de l'adoption ; 
cependant, si j'avais été témoin d'un fait semblable, je 
douterais de moi-même plutôt que de l'ami. 

— Soyons indulgents, dit en riant M'"^ Kalergis, pour 
ceux qui ont pris du Champagne frappé pour un vin du cru. 

— J'ai vu un public féminin mieux avisé, racontai-je à 
mon tour, alors qu'un jour de cet été, aux bains de 
rivière, une employée vint demander si 31"'= de Musset 
était parmi les baigneuses. Aussitôt, de toutes les parties 
de l'école, partit avec ensemble le chant de l'Andalouse : 
Avez-vous vu dans Barcelone... La tête hors de l'eau, en 
sirènes, les nageuses lançaient leur note. Voilà qui vous 
eût amusé, monsieur de Musset. 

— Surtout, madame, si j'eusse été admis parmi les 
baigneuses. 

— Gomme cette Andalouse fait vibrer dans mon sou- 
venir, dit le prince, de jolies fins de souper! Il faudra, 
mes amis, nous entendre, aux jours chauds de l'année 
qui vient, pour faire irruption aux bains de rivière Ouar- 
nier, puis exécuter l'enlèvement des Sabines! 

— Si le méfait s'exécute, je demande, réclama Berryer, 
qjue ce soit animé par le boléro qu'Alfred a improvisé à 
Augerville, et que nous avons tant répété que l'écho le 
dit encore. 

— Hélas! exclama la belle Russe, je n'y étais pas! 
Prince, je vous en prie, chantez-le pour moi. 

— Je ne saurais rien refuser à une beauté aussi blanche, 
aussi rose et aussi blonde ! » 

7. 



118 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

Un sourire malicieux de ma part accueillit cette décla- 
ration, qui s'appliquait également à la comtesse de P***, 
dont les relations intimes avec le prince, après esclandre, 
n'étaient plus même le secret de la comédie. 

« Allons, Eniilio, chante! nous reprendrons en chœur, 
ajouta d'Alton. L'auteur seul est capable d'avoir oublié 
sa Pépita! » 

Au même instant, se plaçant au piano entre la beauté 
blonde, venue du Nord, et la marquise, beauté brune et 
orientale, Belgiojoso, par un accord sonore, entama le 
boléro. 

Quand résonne ta castagnette, 
La plus leste et la plus coquette, 
C'est Pépa, ma Pépita, 

Mon beau lutin 
Qui rit soir et matin. 
Ah!... j'aime, j'aime... 
Ah! ah!... j'aime cette enfant-là. 

Lorsqu'elle danse le dimanche, 
L'œil au vent, le poing sur la lianche. 
Ah! Pépa, ma Pépita, 

Tes l)caux yeux bleus, 

Comme ils sont amoureux! 

Ail!... j'aime... j'aime... 

Ah! ah! j'aime cette enfant-là 

Si jamais Pépa m'oulilie, 
Si ma fleur, ma fleur chérie. 
Tombe brisée ou flétrie. 
Toi mon âme, et ma joie et ma vie, 
Tu pourras me Iraliir, 
Et moi mourir!... 

Mais quelle folie! 
ma maîtresse! 
Tes yeux pleins d'ivresse, 
Le Seigneur les a faits 
Aussi purs qu'ils sont beaux, aussi doux qu'ils sont vrais. 
Allons, ma belle, 
Cœur brave et fidèle. 
Le soleil est dans les cieux. 
Viens danser, viens chanter, et nous mourrons joyeux 



1847 ET 1848. 119 



Après cette boutade chantée, nous étions animés et 

gais. 

« Mon cher AUred, dit Berryer , quel cachet de jeu- 
nesse scelle toutes vos œuvres! C'est un don précieux 
et unique. Le charme que j'en ressens me flatte singu- 
lièrement; je suis au moment de m'écrier : « Nous autres 
jeunes gens... » 

— Voilà une parole, répliqua Musset, qui dissipe les 
nuages qui m'encombraient le cerveau ce soir. 

— Et je soutiens, moi, qu'un homme ne doit savoir 
l'âge de personne, dit la marquise, pas même le sien. 

— Vous avez raison, madame, appuya Frazer, et 
M. Berryer moins qu'un autre. Tandis que nous vieillis- 
sons sans compensation, pour lui, chaque jour, de nom- 
breux et glorieux succès... 

— Ah! mon cher major, interrompit l'orateur, je vous 
arrête là! Je vous répéterai ce que j'ai entendu de la 
bouche même du vicomte de Chateaubriand : « La gloire 
est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour 
une vieille femme, ils la parent et ne peuvent l'embellir. » 
N'est-ce pas bien dit, senti et ressenti? 

— Je ne puis souffrir M. de Chateaubriand, s'écria la 
comtesse Monsieur Berryer, pardonnez-le-moi; mais, 
voyez, cette citation même, quoique excellente, ne vient- 
elle pas jeter une note triste dans notre gaieté? Cet 
homme! quel cercueil ambulant! C'est vraiment le jour 
où j'ai été admise dans le cénacle de l'Abbaye que j'ai 
éprouvé une cruelle déception. En venant à Paris, je 
ressentais une sorte d'ivresse à l'idée de pénétrer dans 
ce cénacle illustre. Toute jeune, un bel officier teinté de 
poésie me compara à Cymodocée. Je n'eus de cesse que 
lorsque je tins en main le livre des Martyi^s, afin d'étu- 
dier cette chrétienne à la blonde chevelure enfantée par 
l'illustre écrivain. Sur cette base littéraire, je professais 
une profonde admiration pour l'auteur, et ce culte de 



120 SOUVENIRS DE M*"' C. JAUBERT. 

ma pensée était un texte de plaisanteries que ne m'épar- 
tjnait pas mon oncle, le comte de Nesselrode, près de qui 
j étais alors à Saint-Pétersbourg. Arriva enfin le jour, 
souhaité entre tous, de mon initiation à cette sacristie 
d'Académie, Je pénétrai à l'Abbaye-aux-Bois ! Dois-je 
avouer ici ma première impression? Je crus entrevoir 
une collection de figures de cire, branlant uniformément 
la tête en signe d'assentiment. Non, jamais, continua la 
comtesse, l'imagination ne reçut une plus dure leçon. 
Ne pouvant m'en consoler, je n'y suis pas retournée. 

— Vous ne justifiez que trop, madame, répliqua 
]\I. Berryerj le dire de La Fontaine sur les jugements 
portés par la jeunesse : « Cet âge est sans pitié. » Cepen- 
dant j'ose affirmer que, vu non plus dans la crypte de 
l'Abbaye-aux-Bois, mais isolé, cherchant à vous plaire, 
ce qu'il ne manquerait pas de faire, étant homme de 
goût, ce même personnage vous surprendrait par l'ani- 
mation, le charme qu'il peut encore répandre dans une 
causerie. 

— Charme que nous ne possédons pas, reprocha d'un 
ton boudeur la belle Russe à Berryer, qui semblait se 
disposer à lever la séance. 

— Hélas ! hélas ! dit-il, il le faut. En grâce ne me retenez 
pas : je céderais! 

— Oli! je m'y oppose! m'écriai-je. Séparons-nous, 
lîcgrellcz-nous, mon cher ami. J'ai la religion du lende- 
main, je le veux sans remords! » 

Le bruit de sièges qu'on repousse se fit entendre avec 
ensemble. On se partagea pelisses et manteaux. Les voi- 
tures avancèrent; et « au revoir! « fut dit par tous éncr- 
giquement. 

Dans une de ces réunions où s'agitent les oisifs mon- 
dains, peu de temps après notre soirée, se répandit le 
bruit que M""' de Lichtenslcin désirait produire dans son 
cercle une eune fille bien née et d'une grande beauté, 



1847 ET 1848. 121 



faisant partie de sa maison. Le major Frazer me transmit 
la nouvelle, en me demandant s'il ne s'agissait pas de la 
belle personne qu'il avait rencontrée chez moi le jour de 
la séance du sieur Marcillet. 

Alarmée par la possibilité d'une rencontre entre 
M. de Montclar et sa victime, je me hâtai de joindre cette 
dernière, pour en causer avec elle. Je trouvai ma jeune 
amie dans son cabinet de peinture. Là, debout devant 
une fenêtre, elle demeurait plongée dans une sombre 
rêverie. Ce fut seulement en s'entendant nommer que 
Dalila tourna la tête. 

a Qu'avez-vous, chère enfant? m'écriai-je, un grand 
chagrin? L'expression de votre visage le révèle. 

— Si vous le prenez ainsi, répartit mélancoliquement 
M"^ de Rutières, je n'oserai plus me confesser, car, je 
vous le dis à l'avance, l'effet est hors de proportion avec 
la cause. Au moment où vous êtes entrée, je me reportais, 
en regardant ces allées jonchées de feuilles mortes, en 
écoutant siffler le vent d'hiver, à l'époque où j'ai soufTert 
du froid et de la pauvreté; je regrettais ce temps ! 

— Allons, fis-je en l'embrassant, j'entrevois que, dans 
cette disposition, vous goûterez facilement mes avis. La 
princesse insiste, je le sais, pour que vous preniez part 
à son bal costumé. Sur ce point, ma chérie, mon senti- 
ment est que vous ne cédiez pas à son désir. 

— Comment! s'écria la jeune artiste, devenant très 
rouge et se redressant avec fierté; le monde est ainsi 
fait que je serais exposée à quelque humiliation? On me 
laisserait sentir que la position que j'occupe près de la 
princesse me rend déplacée dans cette fête? Vous le crai- 
gnez, je le vois! » 

Et des larmes d'indignation jaillirent de ses yeux. 

« Dalila ! voici la première fois que nous ne nous com- 
prenons pas,répliquai-je chagrinée ; ne devinez-vous donc 
point qu'à cette fête je redoute la présence de Montclar? 



122 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

— Pardon, pardon, bien chère! Sous l'impression 
fâcheuse de ce qui s'est passé hier, je ne sais plus ce que 
je dis. Le trait qui m'a blessée se rattache précisément 
au bal dont vous vous effrayez. 

« JNous avions pris rendez-vous pour répéter des danses 
devant la princesse. M""® de Belzunce seule se faisait 
attendre; chacun s'impatientait, et la princesse plus que 
les autres. « Tant pis pour les beautés inexactes, décidâ- 
t-elle enfin, on saura se passer d'elles. » Et, d'un petit signe 
de la main, elle m'invita à prendre la place vacante. 
« Mais, reprit l'orgueilleuse lady Glendover, me regar- 
dant avec insolence, je ne vois pas ici une quatrième 
femme qui puisse figurer avec nous dans la mazurka. » 

« Gomme elle achevait cette phrase, un jeune Allemand, 
Charles de Rosheim, fils de l'ambassadeur que vous 
connaissez bien, dégagea le bras dont lady Glendover 
s'était déjà emparée, et, après lui avoir adressé un pro- 
fond salut, vint à moi, me priant de daigner l'accepter 
pour cavalier. « Vous choisissez une excellente danseuse, 
lui dit M"'^ de Lichtenstein, » toisant la vaniteuse lady 
d'un œil irrité. 

« Jjà se borna l'expression de son déplaisir. Il y a des 
personnages, vous le savez, qu'il faut ménager et d'autres 
qu'il faut savoir sacrifier. Oh ! mon amie, que cette vie 
mondaine est sotte et misérable! Après cette scène, 
placée en face de l'Anglaise, cruellement offensée par 
l'abandon du jeune de Rosheim, je dansai; et toutes deux, 
quoique remplies de trouble et de fiel, nous nous appli- 
quâmes à ondoyer avec grâce, en frappant le sol alterna- 
tivement de la pointe du pied et du talon. C'est pitoyable! 
Quel cœur ne s'atrophierait, soumis à ce régime de 
compression ! Si le baron Charles a cédé à un généreux 
élan, il faut l'attribuer à sa grande jeunesse; plus tard 
il saura triompher de ses entraînements. 

« Quand on a l'âme fière, il faut, je le reconnais, éviter 



1S47 ET 1848. 123 



le contact de cette société aristocratique, où comptent 
seuls le rang et la richesse. Maintenant je regrette ma 
vie obscure, mais libre ; aucune privation a-t-elle jamais 
eu pour moi l'amertume qu'un sot procédé m'a fait 
éprouver hier? Il l'a deviné, lui, il l'a senti, quand il 
m'a tendu la main. Je parle de M. de Rosheim, » reprit 
Dalila rougissant. 

Je m'évertuai à panser cette âme blessée, et je réussis 
à en atténuer la disposition misanthropique qu'avait 
éveillée l'insulte, amalgamant de mon mieux la plaisan- 
terie avec le raisonnement. 

« Il saute aux yeux, ma belle, explîquai-je, que le 
jeune homme, à l'heure présente, est frappé d'un amour 
coup de foudre, comme il convient de le ressentir à un 
jeune premier, né au pays où croissent les Werther. 
Raisonnons, voulez-vous? Cet hommage rendu à votre 
beauté doit-il vous faire prendre le monde en aversion? 
Bien au contraire, me semble-t-il... » 

En cet endroit ma morale fut interrompue par un 
message. Que voulait la maîtresse à sa protégée? La 
presser, d'une façon qui ne souffrait guère un refus, de 
remplacer définitivement M""^ de Belzunce dans le qua- 
drille polonais. Piquée au vif qu'on eût répété sans l'at- 
tendre, l'élégante étourdie avait adressé à la princesse 
une véritable démission, à peine voilée d'une méchante 
excuse. 

« J'en suis charmée, grommelait la grande dame cour- 
roucée; puis, s'adressant à M"® de Rutières : Vous ferez 
cent fois mieux qu'elle dans la mazurka. Je l'ai jugé ainsi 
hier. Vous aurez au bal un costume blanc, noir et or; 
des boutons en pierreries rattacheront les brandebourgs. 
Je pillerai mon écrin pour vous orner, vous serez déli- 
cieuse! L'anguleuse Glendover sufloquera de colère en 
vous ayant comme vis-à-vis; nous lui enlèverons son 
danseur de même qu'à la répétition! Son partner sera le 



m SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT. 



Polonais délaissé par cette petite folle de Belzunce. A 
son tour celle-ci crèvera de dépit, en voyant sa place si 
bien remplie; soyez très belle, entendez-vous, mon cœur? 
Ce sera ma vengeance. » 

Ce dernier mot avait produit un certain effet sur l'es- 
prit de celle qui l'entendait. Quand elle revint me 
trouver, je constatai qu'on racontant ce qui venait de se 
passer, elle renonçait insensiblement à ses projets de 
retraite. Oubliant ce que, peu d'instants avant, elle quali- 
fiait de fausse position dans le monde, à cette heure, au 
contraire, elle appuyait sur sa naissance, qui l'y plaçait 
convenablement, pensait-elle. 

« Quant à Montclar, ne vaut-il pas mieux, mon amie, 
me demanda-t-elle, braver une fois pour toutes ce danger 
d'une rencontre, qui peut après tout n'être que chimé- 
rique? » 

Dalila céda au désir de la princesse : je le pressentais, 
et sa protectrice lui en sut autant de gré que si elle eût 
exposé sa vie à son service. J'eus aussi l'occasion de 
constater les proportions exagérées que prend la fantaisie 
chez les gens gâtés par la fortune ; rarement apportent- 
ils justesse ou justice dans leurs crises d'affection. 

Ce fut dans un état fiévreux que l'orpheline assista aux 
préparatifs du bal, mécontente d'elle-même, évitant en 
ce moment M""" Kalergis et moi. La douce Marianne, 
étrangère aux agitations du monde, lui convenait mieux 
dans la disposition présente. Elle la manda pour soutenir 
son courage ; et, l'heure du bal arrivée, l'admiration 
naïve que sa toilette excita chez cette modeste personne 
rendit quelque confiance à notre débutante. En pénétrant 
dans le boudoir, elle parut un peu confuse de me trouver 
installée près de la princesse. Celle-ci, connaissant le 
tendre intérêt que je prenais aux succès de Dalila, 
m'avait, avec une extrême bonne grâce, invitée à venir 
donner un dernier coup d'œil au costume de l'amie dont 



1847 ET 1848. 125 



la beauté m'intéressait. La princesse était encore dans 
son particulier. Avant de produire sa danseuse, elle lui 
fît subir un examen minutieux, mettant au succès de sa 
favorite un intérêt passionné. Dalila était tout à coup 
devenue sa chose, son œuvre ! 

Après avoir redressé l'aigrette du bonnet polonais et 
l'avoir fixée par une riche agrafe d'émeraudes, Dalila fut 
proclamée belle à ravir; puis, la prenant par la main : 

« Venez, ma chère, fit-elle; mon ami le comte de 
Rosheim m'attend dans mon cabinet. C'est un homme 
de goût, je veux son approbation. Et vous, madame, 
continua-t-elle en se tournant vers moi. ne nous quittez 
pas : je tiens à ce que vous jugiez de Timpression géné- 
rale. » 

En entrant dans la pièce réservée : 

« Voici, dit-elle à l'ambassadeur, la danseuse que 
nous destinions à votre cher fils. Ne trouvez-vous pas ce 
garçon mal loti et fort à plaindre? » 

Un peu embarrassée, au premier moment, des pro- 
cédés enthousiastes dont elle était l'objet, Dalila ne puL 
cependant retenir un sourire , me faisant d'un signe 
remarquer l'air surpris dont l'ambassadeur la regardait; 
il croyait rêver. Etait-ce bien là cette personne qu'il 
avait plusieurs fois rencontrée chez M'"^ de Lichtenstein 
sans jamais la remarquer? Quelle beauté singulière, 
attrayante, tout à coup se révélait sous ce costume! 
Il était de ceux qui ne comprennent la rose que dans 
un vase du Japon. 

La sensation qu'à cette fête produisit Vinconnue, — l'on 
désignait ainsi M"'^ de Rutières, — fut très vive : la nou- 
veauté, aux yeux de gens blasés, ajoute beaucoup de 
saveur à un mérite réel. Saisie d'un amour-propre de 
propriétaire à l'égard de sa jeune attachée, la princesse 
était tlattée de sentir son engouement partagé. 

« C'est une fille incomparable, disait-elle, s'exaltant 



126 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT. 

en parlant à l'oreille de l'ambassadeur, — M"® de Ra- 
tières descend de l'une des meilleures familles de l'Anjou, 
et à la naissance s'ajoutent l'originalité et les talents 
d'une artiste. Mon cher comte, elle parle l'allemand 
comme vous et moi ! » 

J'entendais cette confidence enthousiaste, et m'en 
réjouissais pour l'orpheline. 

Enfin le bal s'ouvrit, la maîtresse de céans dispersa 
ses compliments de bienvenue parmi les nombreux 
arrivés qui s'empressèrent autour d'elle. 

L'orchestre fit entendre un quadrille-mazurka. Charles 
de Rosheim, partner de rmconnue, vint réclamer sa dan- 
seuse et nous l'enlever. 

Comment le danseur s'acquitterait-il de son rôle? Je 
m'arrêtai à regarder, comme beaucoup de masques le 
faisaient. Il y mettait de la grâce et de l'enjouement. 
Entre les brandebourgs du corsage collant et fermé de la 
belle danseuse était placé un camélia rouge ; une feuille 
de la fleur se détacha, et je vis le jeune de Rosheim se 
baisser, la ramasser d'un geste rapide, et la poser entre 
ses lèvres, puis, enlaçant cette taille souple d'un bras 
nerveux, le couple charmant exécuta avec verve le solo 
qui lui appartenait dans cette danse de caractère. 

La figure terminée, un flot de monde retint un instant 
la danseuse sur place. Dalila m'aperçut : 

a C'est sans doute, me demanda-t-elle, quelque beauté 
à la mode qui fait son entrée ? 

— Ne reconnaissez-vous pas, répondis-je, la belle 
Kalergis, dont la haute taille domine les autres masques? 

— Et quel est le garde -française qui protège sa 
marche? 

— C'est Paul de Molènes, ma belle, celui dont le talent 
comme écrivain vous a frappée. 

— Ah ! tant mieux. Je trouve que connaître un auteur, 
ne fût-ce que de vue, ajoute beaucoup à l'intérêt des 



1847 ET 1848. 127 



lectures, surtout lorsqu'on croit y deviner une person- 
nalité intéressante. » 

Ici la foule nous sépara, tandis que s'approchait la 
déesse de la Nuit, costume adopté par la comtesse 
Kalergis : des voiles sombres et vaporeux, semés d'étoiles 
brillantes, étaient retenus en arrière de la tête par une 
étroite couronne en diamants. Les gens qui critiquent 
tout reprochèrent à la déesse l'éclat de sa carnation et 
celte chevelure dorée, rappelant trop celle de l'aurore. 
Croit-on que la Nuit prit en mauvaise part ces reproches? 
Elle me conta avec bonheur, le lendemain du bal, son 
immense succès de beauté. Quand elle avait, sous un 
costume polonais, reconnu Dalila, elle n'avait pu retenir 
un cri de surprise. 

Je lui dis tout d'abord : 

. « Vous n'avez pu, ma chère, résister à la tentation du 
costume. Je vous prends enfin en flagrant délit de co- 
quetterie ; mon amour-propre s'en réjouit, et je ne vous 
en estime pas moins. » 

iMon ton de plaisanterie dissipa quelque embarras, que 
d'abord j'avais remarqué. Je la quittai un instant pour 
aller saluer la princesse. Celle-ci, tout de suite, me parla 
de sa protégée, de son succès flatteur. Le comte de 
Rosheim, présent, ne manqua pas de renchérir sur l'éloge, 
ajoutant que son fils se trouvait faire un brillant début 
dans le monde parisien, grâce à la beauté singulière de 
sa partner dans le quadrille polonais. 

« Votre fils! m'écriai-je, pour y croire il faudrait le 
connaître; mais quel luxe de costumes! que de monde ! » 

Du regard je parcourais les groupes, y cherchant 
notre ci-devant Alix de Portai. Tout en songeant à Dalila, 
je m'adressai directement au comte de Rosheim : « On 
assure que M""^ de iMontclar a fait exécuter un dégui- 
sement enchanteur, dis-je; Votre Excellence peut-elle 
me dire dans quel salon je la trouverai? — Chez elle, 



128 SOUVENIRS DE M-' C. JAUBERT. 



madame, aux prises avec une angine, » fut la brève ré- 
ponse du diplomate. 

Je m'enquis alors de Montclar, et, d'un ton moqueur, 
la princesse répondit : « Croyez-vous donc, madame, que 
le capitaine viendrait au bal sans sa femme? » 

« Ils n'y sont pas. Dieu soit loué, pensai-je. Que la 
pauvre enfant s'amuse et jouisse toute une soirée du 
bonheur d'être trouvée belle, entre nous, le plus réel, 
je crois, en ce monde ! » 

Je remarquai, non sans malice, que la comtesse 
accompagna d'un soupir philosophique cette réflexion. 

« Eh bien, ma chère, continua-t-elle, ce plaisir d'une 
soirée a été cruellement troublé. D'abord Dalila voulait 
vous cacher cet ennui. Puis, en nous séparant, elle m'a 
priée de vous communiquer tout ce qui est venu justifier 
ses craintes, regrettant amèrement de ne pas avoir suivi 
vos avis. Vous vous êtes^ chère amie, retirée de très 
bonne heure ? 

— En effet, j'étais emmigrainée. 

— Donc, apprenez ce qui a suivi. Vers minuit, reprit 
vivement M'"^ de Kalergis, la fôte fut ranimée par l'entrée 
d'une bande de masques précédés d'une musique dite 
infernale. C'étaient des diables et des sorciers, dont les 
visages se cachaient sous des loups en velours ; un de 
ces personnages se dirigea vers nous et s'empara de ma 
main avec l'intention évidente de me dire ma bonne 
aventure, mais, apercevant notre Polonaise, il demeura 
frappé de stupeur. 

«Eh quoi, devin, vous restez muet?» dis-jeen le raillant. 

« D'une voix factice, le masque prononça quelques 
mots inintelligibles. «Vous êtes obscur, répliquai-je, vous 
me volez mon rôle; permettez à la déesse de la Nuit de 
vous conseiller un costume plus en harmonie avec vos 
facultés. — Madame, votre éclat m'éblouit, me fait perdre 
l'esprit, » fut la risposte. 



1847 ET 1848. 129 



« Puis, cessant de déguiser sa voix : « Si vous pouvez 
décider votre belle amie à me confier sa main, c6ntinua-t-il, 
elle ne mettra pas en doute mon habileté. Je m'engage 
à lui rappeler le passé et à lui prédire l'avenir. — Non, 
non! m'écriai-je, m'emparant du bras de Dalila, je ne le 
souffrirai pas ! » 

« Ce geste impérieux et ému fit soupçonner la vérité à 
notre orpheline. Je venais de reconnaître Montclar. Se 
raidissant contre le danger, elle exprima froidement son 
indifférence pour le passé et son peu de curiosité pour 
l'avenir. «Voilà, fière étrangère, dit aigrement le masque, 
une déclaration qui ne sied pas à l'habit que vous portez. 
Les Polonaises, en général, sont romanesques et senti- 
mentales. Il en est peu d'inditï'érentes. Comme devin, ne 
pourrais-je donc pas, continua-t-il en ricanant, vous 
jeter à l'oreille un nom qui parvînt à vous émouvoir? 
— Laissons divaguer cet importun et allons rejoindre 
M""^ la princesse, » fis-je en entraînant la chère fille. 

« Mais cet insolent magicien nous arrêta, étendant ses 
bras, qui, dans ses amples manches noires, figuraient les 
ailes d'une chauve-souris. « Ainsi, mesdames, vous mé- 
prisez ma science, dit-il, vous prétendez la braver? Eh 
bien! je jette un sort sur l'étrangère. Nul ne pourra pré- 
tendre à sa main avant qu'elle n'ait reconnu mon pou- 
voir!» 

« Nous tenant par le bras, nous nous éloignâmes. Elle 
tremblait, se blâmant de n'avoir pas écouté vos conseils. 
Je reprenais : « Cette scène était inévitable, le capitaine 
vous retrouvant sous le double prestige de la beauté et 
du succès. — Mon cœur doit se taire, soupira Dahla, tant 
que cet homme vivra ! » 

« Je n'ai rien répliqué, continua la comtesse, mais je 
crains fort que cet homme demeure comme une entrave 
dans le cours de sa vie. 

— Il faut, remarquai-je, qu'elle résiste à la tendance que 



130 SOUVENIRS DE M""= G. JAUBERT. 

je prévois chez sa proctectrice, qui voudra se parer, en 
quelque sorte, de la grâce et du talent de la jeune fille. 
Refuser toujours ne sera pas facile. » 

Cependant Dalila, avec qui j'en causai, adopta la marche 
que je hii traçai. Elle ne voulut pas absolument paraître, 
soit à l'Opéra, soit aux Italiens ; en revanche, elle consentit 
à assister aux petites réceptions de la princesse, auxquelles 
les Montclar n'étaient pas invités. Bientôt sa présence y 
apporta de l'animation, et je cédai à ses instances en y allant 
quelquefois. C'était la soutenir, me répétait-elle. Sen- 
sible à l'accueil flatteur qui lui était fait, Dalila se laissa 
entraîner à causer, à faire de la musique. Sa voix sym- 
pathique ne pouvait manquer d'être remarquée par 
ÂIM. de Rosheim père et fds, excellents musiciens. Ils 
étaient des plus assidus auprès de M'"*^ de Lichtenstcin. 
Le major Frazer, quelquefois, venait aussi lui rendre ses 
devoirs; la vive impression qu'il soupçonnait M'"^ de 
Piutières d'avoir produite sur le jeune Charles, fils de 
l'ambassadeur, défrayait ses plaisanteries, qu'il me com- 
muniquait à voix éteinte. « 11 n'a pas encore atteint l'âge 
de la scélératesse et se laisse deviner, ajoutait-il ; ce 
pauvre garçon, au bal costumé de la princesse, était 
bouleversé parce que votre belle Polonaise avait froncé 
le sourcil, tandis qu'un masque habillé en sorcier lui par- 
lait; il me le désigna. Je reconnus Montclar, je le nommai. 
Qu'avait pu dire cet homme qui eût ainsi troublé la 
belle? Charles parlait d'ouvrir le cœur du sorcier pour y 
lire son destin. 

« C'est vraiment, continua Frazer en riant de bon cœur, 
un aimable garçon, mais encore un enfant. Il ferait mieux 
de brûler en secret pour cette immense beauté nacrée 
qui nous vient du Nord; elle le devinerait et dirigerait 
son noviciat. 

— Ce serait, repartis-je, un amour de convenance. Sa 
jeunesse l'en préserve. 



1847 ET 1848. 131 



— Age enviable, murmura Frazer, où les plaisirs sont 
ennemis du confortable ! » 

Un matin, je vis entrer M"* Doucet avant l'heure accou- 
tumée des visites. Cette excellente personne, encadrée, 
comme toujours^, dans un col et des revers en percale 
empesée, d'une netteté irréprochable, tenait à la main 
un rouleau de papiers. 

« Que m'apporte Marianne? demandai-je affectueu- 
sement. 

— Quelques pages, madame, qui, à coup sûr, vous inté- 
resseront. Vous vous souvenez sans doute que notre amie 
m'adresse ses impressions dans une correspondance 
journalière. J'ai réuni plusieurs lettres avec le vif désir 
de vous en voir prendre connaissance. Peut-être me direz- 
vous après si je m'inquiète à tort. Je le confesse, depuis 
quelque temps Dalila semble différente d'elle-même. 

— Il est vrai, répondis-je; on est surpris de la voir 
s'intéresser à sa personne, redevenir femme, en un mot, 
elle si détachée autrefois des vanités du monde. Les 
exigences de la princesse en sont une explication. Ne 
veut-elle pas absolument en faire une élégante? Voyons, 
que redoutez -vous? 

— Je demande si, dans ce monde vain, égoïste, avide 
de richesses, où vous vivez, il est probable qu'un ambas- 
sadeur consente jamais à unir son fds avec une personne 
attachée comme peintre à M"^^ la princesse de Lich- 
tenstein? 

— Que me dites-vous là, Marianne? Le fils d'un ambas- 
sadeur ! Mais il n'y a pas en ce moment un monde d'am- 
bassadeurs ayant des fils à marier. Il s'agit donc de 
Charles de Rosheim? 

— C'est ce nom-là précisément. 

— Il est terriblement jeune. ...vingt-deux ans, je crois. 

— Est-ce là le seul obstacle, si son attachement est 
sérieux? 



132 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



— Hum! il y en aura d'autres; tous les pores ont de 
l'ambition. Eh quoi! Dalila Taimerait-elle? 

— Lisez ceci, madame, voyez en quels termes elle en 

parle ; 

Comme vous le disiez, ma chère Doucet, je refleuris! Votre 
expression est pleine de justesse, je le vois dans les yeux des gens 
qui de nouveau saluent ma bienvenue; la sève circule dans l'ar- 
bre que le froid n'a pu faire mourir. Mais ce retour des forces donne 
au passé une nouvelle vivacité. Le malheur m"a si rudement frap- 
pée que Fexpiation me semblait complète.... que dis-je? dépasser 
la faute. Aujourd'hui ce pacte de conscience ne me suffit plus. ■]o 
m'inquiète de l'opinion, et je trouve, au point de vue du momie, 
ma justification difficile. Par instants, je me sens profondément 
malheureuse. Amie parfaite, je t'envie ton innocence; me le par- 
donnes-tu ? 

Tu sais après quelle cruelle épreuve j'avais pour toujours 
renoncé à l'amour. Ce vœu, depuis six ans, je l'ai fidèlementlenu; 
peut-être aurais-je persévéré si tu fusses demeurée près de moi ; 
aujourd'hui tout est changé. Puis-je plus longtemps méconnaître 
mon mal et ne pas me l'avouer ? 

L'aimable simplicité de M. de Rosheim, sa passion pleine de 
bonne foi m'avaient déjà conquise, que ses vingt ans me laissaient 
sans défiance. C'est un enfant, pensais-je ; mais lorsque à mes yeux 
tout a pris de l'intérêt, lorsque, comprenant le langage passionne 
de la musique, j'ai su par mes accents communiquer le trouble 
que je ressentais moi-même: « J'aime!» me suis-je écriée. Ma- 
rianne, en sentant mon cœur vaincu, mon corps a tremblé ! 

Quelle tristesse ! tout nous sépare : l'âge même, et par-dessus 
tout, cette faute que je ne puis ni taire ni avouer. S'il savait par 
quelles abominables ruses on abusa de mon inexpérience, il vou- 
drait tuer cet homme. Je me tairai. Plains-moi, plains-moi ! l'espé- 
rance m'est interdite. 

P. -S. L'ambassadeur lui-même sort de mon atelier. Il sollicile 
son portrait peint de ma main. La princesse me presse de le faire. 
Elle a la bonté d'attacher quehjue prix à mes ouvrages. Gommeiil 
la refuser'? Le comte veut-ilni'éludier, méconnaître"? A-t-il deviné?... 
Sa présence me trouble au dernier point. Que faut-il faire? Refuser, 
accepter ? 

Décembre. 

Accordez-moi, mademoiselle, le mérite peu commun de suivre 
les avis que je réclame. J'ai donc entrepris le portrait. Vous faul-il 
tui croquis du personnage que mon pinceau va reproduire? 



1847 ET 1848. 133 



L'ambassadeur est un veuf de quarante ans. Avant de lui con- 
naître un grand fils, je le supposais beaucoup plus jeune. Ses 
manières sont un mélange de bonhomie et d'élégance ; il a le front 
beau, les cheveux blonds et les yeux noirs, une e.ïpression de 
finesse dans le regard. Son œil s'illumine soudainement près de 
la femme qui lui plaît. D"aprcsce que j'ai saisi au passage sur ses 
nombreuses conquêtes, sa flamme est plus ardente que durable. 
Entre des lèvres bien dessinées se joue un sourire loyal. Aujour- 
d'hui il est entré chez moi suivi d'un jeune homme de taille élevée, 
mince et souple, le visage d'un bel ovale, une chevelure abondante, 
le teint brun, une physionomie attirante. Tu le devines, Marianne, 
c'était lui, le fils de Son Excellence. 

Je t'en prie, parles-en avec mes amies mondaines, tu sauras 
s'il est charmant. Croirais-tu qu'avecelles je n'ose aborder ce sujet? 
Je pressens ce que le sens pratique du monde doit suggérer. Je 
sais aussi ce qu'on taira: cette faute, hélas ! queje voulais oublier, 
que tout ravive à cette heure, et qui devient l'obstacle invincible. 
Cependant entre nous la confiance doit être entière : parle pour moi 
aux deux amies absentes... 

Je reprends le récit de ma séance : « Voici, me dit l'ambassa- 
deur en introduisant son fils, la personne mystérieuse à laquelle 
je destine mon portrait. Elle est au nombre de vos admirateurs. » 

Quoique la miniature ne soit encore qu'à l'état d'ébauche, le 
jeune homme s'était récrié sur la ressemblance, ajoutant: « L'air 
est un peu sévère, peut-être. » —Puis, me regardant à la dérobée : 
«La mélancolie, qui sied si bien à certains visages, pourrait ôter à 
mon père l'agrément de sa physionomie. » — Il a proposé de demeu- 
rer pendant la séance pour animer le modèle par la conversation. 
Elle fut, en effet, vive et enjouée. La mutuelle tendresse qui lie 
le père et le fils a quelque chose de touchant. A l'instantdu départ, 
le comte est devenu sérieux. Que se passait-il en lui? S'il désap- 
prouve l'amour de son fils, pourquoi me l'amener ? Peut-il ne pas 
nous deviner, lui, homme du monde et diplomate? Ah ! ma chère, 
je redoute tous les yeux. Dieu veuille que ma princesse elle-même 
ne soupçonne rien ! 



Eîn cet endroit, suspendant un instant ma lecture : 

« Cet amour est absurde, m'écriai-je. Je suis désolée ; 

il n'y a pas de mariage possible. Mettons Dalila sur ses 

gardes ; il en est temps encore , elle n'a avoué ni son 

passé ni son nouvel attachement. 

— Chère madame, reprit tristement M"'' Doucet, les 

8 



134 SOUVENIRS DE M">' G. JAURERT. 

choses ont marché depuis huit jours; avant de rien dé- 
cider, parcourez cette dernière lettre. 

« 15 décembre au soir. 

Quand je viens passer un instant au Marais dans ton étroite 
retraite, que de souvenirs m'envahissent !Je me reporte au temps 
où, moi aussi, j'habitais là, alors que ta tendre affection conso- 
lait mes chagrins. Chère fille, en te quittant ce matin, je voulus, 
comme nous en avions l'habitude, faire le tour de ce jardin solitaire 
dont un tapis de neige faisait valoir l'aspect sévère. Ai-je donc 
lassé le sort, que, par un hasard propice, nous nous sommes ren- 
contrés là, Charles et moi, près l'un de l'autre? A pas lents, mon 
bras passé dans son bras, j'ai parcouru ces arcades massives qui 
encadrent la place. 

Quel feu dans son langage! Charles! cette place Royale, qui 
jadis servit aux rendez-vous de tant d'amours volages, devient 
désormais un lieu consacré par nos serments. La perte de mon 
rang, de ma fortune, m'a semblé en cet instant suprême une faveur 
du sort. Comment, sans cela, aurais-je connu le désintéressement 
de ce cœur si pur, et le prix d'un attachement presque idéal'/ 

L'aspect glacé du paysage contrastait avec la chalcurde nospro- 
testations; nous étions assis sur un banc de pierre, et, sur nos 
têtes, des tilleuls taillés à l'ancienne mode, poudrés à blanc parle 
givre, formaient un berceau bizarre. J'ai retrouvé ma destinée par 
ce côté légèrement ironique. Tu souris ? Conviens du moins, Ma- 
rianne, que la loi d'harmonie voulait, à un si doux téte-à-tête, 
une tiède matinée de printemps. 

« Quelle puissance, me disait Charles avec exaltation , vous 
exercez sur ceux qui vous approchent! Je le vois, mon père est 
vaincu, il vous adore.Le portrait, je n'en doute pas, était un pré- 
texte pour vous connaître et vous apprécier. Nous passons de lon- 
gues soirées uniquement à nous entretenir de vous : quelles délices 
nous trouverions à vivre tous les trois réunis! » 

Combien l'exagération même des louanges devient touchante 
quand l'amour l'inspire! A cette tendresse sans bornes ne dois-je 
pas en retour une entière confiance "? Amie chère, défends-moi contre 
un aveu qui fera évanouir mon rêve de bonheur, répète-moi que 
ce serait exposer une vie qui m'est cent fois plus chère que la 
mien ne. Charles et Monlclar ne se rencontrent-ils pas fréquemment? 
Marianne, je ne le dois pas faire, n'est-ce pas? « 

Je rendis les lettres en silence. Que d'obstacles j'entre- 
voyais! Comnioiit admettre que le père consentît au ma- 



1847 ET 1848 13b 



riage? La morale des salons est flexible, on le sait. Peut- 
être, pensais-je, le comte entrevoit-il pour son fils dans 
l'intimité de cette séduisante personne une liaison qui 
le mettrait à l'abri des désordres d'une vie dissipée. Qui 
sait même si M"* de iMontclar n'en a pas suggéré la pre- 
mière idée à Son E.xcellence en répétant le propos cruel 
qu elle prétend tenir de son mari? « Je vais réfléchir, 
dis-je attristée, et bientôt j'irai trouver Dalila. » 

A Paris, il se peut dire d'un sentiment, comme d'un 
vêtement : Il n'est pas de saison. A l'entrée de l'hiver, 
sous la forme de quêtes, de concerts, de loteries, les 
bonnes œuvres absorbent l'existence d'une femme à la 
mode ; la famille alors et l'amitié ont tort. L'amour même, 
dit-on, est tenu en quarantaine. Aussi, quoique remplie 
de bonne volonté, je ne sus trop où trouver le temps de 
joindre Dalila, encore moins de parler d'elle avec 
M'"* Kalergis à tête reposée. Tout cela était encore à 
l'état de projet quand une nouvelle lettre me parvint. 
Cette fois M"^ Doucet l'avait confiée à la poste. Les évé- 
nements prenaient un tour inattendu. 



« 1"^' janvier 1848. 

Quel commencement d'année ! J'en demeure atterrée. chère 
fille, toi si sage, si prévoyante, dis un peu ce qui va advenir! J'aime 
et je suis aimée. Mais, par cette fatalité qui me poursuit, j'ai in- 
spiré un fol attachement à l'ambassadeur, au père de mon bienaimé 
Charles. ^ 

Il est donc vrai que les jouissances du cœur me demeureront 
inconnues. Lasse de la vie, ne puis-je donc mourir ? Atoi, Marianne, 
à toi, fidèle amie, je léguerais ma part de bonheur en ce monde: je 
n'y ai pas touché! 

Que t'apprendrai-je? Des discours à la fois clairs et voilés 
avaientjeté l'inquiétude dans mon esprit. Cependant je refusais de 
croire à l'excès de mon malheur. En peignant cette miniature, 
chaque jour avec émotion je voyais arriver MM. de Rosheim. Pour 
moi, hélas ! plaisirs et affections sont des Heurs empoisonnées. 
Tandis que les galanteries du père m'avaient semblé l'approbation 



» 



136 SOUVEiNlRS DE M- G. JAUBERT. 

des sentiments du fils, les efforts que j'avais faits pour conquérir 
ce père recevaient une interprétation trompeuse. A cette heure, je 
suis forcée de reconnaître la double méprise, mon aveuglement et 
ses déplorables conséquences. 

Ce matin, comme j'entrais chez la princesse pour lui présenter 
mes respects et mes vœux : « Devinez un peu, ma mignonne, 
m'a-t-elle dit, ce que je vous réserve pour étrennes ! » 

Le ton enjoué qui accompagnait ces mots n'était guère propre à me 
mettre sur la voie de ce qui allait suivre. 

« Que puis-je imaginer, madame? ai-je répondu, vous me com- 
blez ! 

— Il s'agit bien de moi ! Fouillez votre cervelle.... mieux que 
cela, votre cœur. Vous ne soupçonnez rien ? » 

Et comme je demeurais muette : 

« Apprenez donc, belle indifférente, que nous prétendons faire 
de vous une ambassadrice. 

— C'est impossible, princesse! m'écriai-je ; en grâce, n'y songez 
pas. 

— Impossible, dites-vous? C'est ainsi que vous accueillez mon 
présent ? Moi, mademoiselle, qui ai tout faitpouramener cettecon- 
clusion ! » 

Je ne savais quelle contenance tenir. Il fallait cacher mon déses- 
poir à celle qui répétait avec impatience ; 

« Donnez une bonne raison au lieu de vos hélas ! » 

Si je répliquais : Il faut aimer l'homme qu'on épouse, on me 
demandait avec aigreur où je prétends en trouver un plus char- 
mant. On m'accusait de manquer de goût en n'appréciant pas 
l'homme qui ne trouvait aucune femme insensibleàses hommages. 

Ne pouvant expliquer mon refus, je gardai le silence, et la prin- 
cesse me bouda. Ma chùre amie, les grands supportent d'être solli- 
cités, mais non pas d'être refusés. 

A cet état de choses, cependant, il faut une solution. Fais-en pari, 
Marianne, à celle dont rintérêt m'a toujours soutenue. En grâce, 
qu'on ne m'abandonne pas dans la détresse! » 



Je me rendis à cet appel. J'appris que, encouragé par 
M"" de Lichtenstein, l'ambassadeur persistait dans sa 
poursuite. Charles se tenait éloigné ; l'altération du vi- 
sage trahissait seule la torture qu'il s'imposait. 

Connnent rassurer ce cœur inquiet ? nie demandait 
Dalila. Si son père soupçonnait le véritable motif de ma 
résistance, le pardonnerait-il jamais? » 



1847 ET 1848. 137 



Donc, j'émis l'opinion d'éloigner le jeune homme, qui 
reviendrait quand l'ambassadeur aurait renoncé à ses 
idées matrimoniales. 

« Mais comment le persuader, lui parler, m'objectait 
la jeune fille, dans ce cercle où l'étiquette règne toujours? 

— La comtesse seule peut vous rendre cet important 
service. » 

31°"= Kalergis accepta la délicate mission. 

L'occasion qu'elle guettait se présenta dans une réu- 
nion. On sait qu'au son bruyant de l'orchestre, les femmes 
rencontrent souvent la liberté du tête-à-tête. Le jeune de 
Rosheim refusait de se mettre au rang des danseurs. 
L'aimable comtesse, jouant le caprice, exigea un lourde 
valse ; puis, avec cette science du monde dans laquelle 
elle excelle, passant d'une douce moquerie au ton sérieux : 

« Croyez-moi, dit-elle; quelques mois d'absence ren- 
draient réalisable ce qui semble impossible aujourd'hui. 

— Non, je ne puis partir, » fut-il répondu brusque- 
ment. 

« Je vis clairement, ma chère, me raconta ensuite 
M"* Kalergis, qu'avec cette précipitation d'esprit qui 
caractérise les amoureux, il ne mettait plus en doute 
que M"^ de Rutières n'eût cédé enfin aux instances de 
l'ambassadeur. Or, sa présence pouvait paraître un obs- 
tacle à l'accomplissement du- mariage : on voulait l'éloi- 
gner. » 

Appuyé contre une porte de sortie, Charles perdait 
conscience des lieux où il se trouvait. M""^ de Montclar le 
frappa plusieurs fois de son éventail sur le bras pour 
obtenir son attention. Elle le priait de lui donner la main 
jusqu'à sa voiture. Au même instant s'avançait Frazer, 
qui, surpris de l'extrême pâleur du jeune homme, vou- 
lait l'emmener avec lui. Celui-ci expliqua qu'il accom- 
pagnait M"*" de Montclar et prit rendez-vous avec le ma- 
jor au café de Paris. 

8. 



138 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



« Vous me reconduirez, » avait dit à Charles cette 
femme qui, elle aussi, connaissait de mortelles inquié- 
tudes. Elle avait deviné le nouvel amour de l'ambas- 
sadeur; le portrait était venu éclairer sa jalousie. 

Une t'ois sur la voie, en dépit des précautions dont 
s'entourait le diplomate, Alix ne put être dépistée. Que 
tenterait-elle pour briser le nouvel attachement de cet 
homme volage? Ne chercherait-elle pas à se faire du fils 
un auxiliaire ? Il devait être hostile au projet d'un second 
mariage... 

« Je voudrais connaître ce qui s'est dit dans cette voi- 
lure, soupira M""^ Kalergis ; vous me devez, chère amie, 
d'obtenir cette confidence de M. Frazer. Dans le pa- 
roxysme de la passion etdela désolation, le jeune homme 
se sera épanché. Il me semble que les innombrables 
boutons qui ferment le gilet du major doivent provoquer 
la confidence. » 

Ce jour-là, précisément, Frazer vint me demander à 
dîner. C'était une inspiration; il me trouva seule. J'eus 
donc par le menu l'historique du retour de bal, tête à 
tète, en voiture, entre Alix et le jeune baron. 11 paraît 
qu'elle attaqua dans le vif le sujet qui le préoccupait par 
cette déclaration : 

« Je crois votre père au moment de commettre une 
folie ! » 

« Charles répondit sèchement : « Mon père ne saurait 
avoir tort à mes yeux. 

— Voilà parler en bon tils, dit ironiquement la dame, 
et je vous laisse à décider si je dois révéler ou taire ce 
que j'ai appris des premières amours de celte demoi- 
selle, qui, je le sais, est aujourd'hui la femme de son 
choix. » 

^t Plein d'indignation, ajouta le major, à cette brusque 
attaque dont il devinait le mobile, Charles riposta que 
la colère n'autorisait pas la calonmie. Une discussion 



1847 ET 1848. 139 



suivit, et, tout d'une haleine, M™® de Montclar raconta 
une histoire d'amour entre M"* de Ruticres, adolescente, 
et son époux^ histoire qui s'était passée il y avait plu- 
sieurs années dans le voisinage d'une ville de garnison. 
Naturellement, la femme affirmait ce que le mari, j'aime 
à le croire, laissait dans le vague. 

— Vous prêtez à cet homme, mon cher major, des 
délicatesses dont il est incapable. 

— Mieux que moi vous en pouvez juger, me répondit 
Frazer, puisque vous connaissez les détails d'une histoire 
sur laquelle je n'ai que de légères indications. 

« Ah! j'oubliais de vous dire que la femme furieuse a 
terminé en répétant que la crainte d'une fausse inter- 
prétation l'avait seule empêchée d'éclairer directement 
M. l'ambassadeur. Vous ne sauriez, chère madame, ima- 
giner en quel état d'excitation le pauvre Charles m'est 
arrivé. Il répétait sans cesse : « Ce n'est pas vfai ! je mé- 
prise le langage de cette femme ! » Mais, connue une 
guêpe irritée, elle lui avait planté dans le cœur l'aiguil- 
lon de la jalousie. — Ma patience à écouter les rabâ- 
chages amoureux m'a conquis une réputation venue jus- 
qu'à vous, je le sais, madame. — Ainsi, mon jeune pre- 
mier, à force de tourner autour de la même idée, se 
remit en mémoire, tout à coup, qu'au bal costumé de 
M""® de Lichtenstein, l'adorable Dalila parut étrangement 
troublée par les discours d'un homme masqué. Ne lui 
avait-on pas alors nommé un capitaine, M. de Montclar? 
Plus de doute, le vil calonmiateur était lui. « Xous nous 
mesurerons, cria Charles, nous nous battrons. Je ne tiens 
plus à la vie, je le tuerai ! » 

« Et comme il gesticulait d'une façon menaçanteje le 
rappelai à la raison par une douce plaisanterie, le priant 
de ne pas confondre l'ami et l'ennemi. 

— Savez-vous ce qui me trouble, cher major, dans tout 
ce récit? c'est qu'un duel est inévitable, je le pressens. 



140 SOUVENIRS UE M">' G. JAUBERT. 



Cette femme l'a rendu ainsi par ses indiscrétions. Qu'on 
parle ou qu'on se taise, c'est tout un. Le jeune homme 
en sait trop ; il devinera... Que faire, major? Que faire? 
dites un peu!» 

Prenant son air calme et doux : 

« J'oserai, madame, dit-il, vous parler comme à un ami. 
Les choses se sont mêlées de telle sorte que le duel est 
devenu la seule issue praticable, et un duel sans accom- 
modement, un duel sans merci! 11 s'agit donc, pour celui 
des deux qui nous intéresse, d'obtenir de bons témoins. 
Je crois que, jusqu'ici, Charles n'ayant établi aucune inti- 
mité à Paris, s'adressera à moi de préférence. Je me 
mettrai à ses ordres et lui proposerai pour second témoin 
Paul de Molènes. Avec celui-là on sait l'honneur en 
sûreté. 

— Oui, certainement, repris-je, mais peut-être est-il 
trop inflexible? 

— Malheureusement, madame, dans le cas qui ne tar- 
dera pas à se présenter, aucune concession n'est à faire. 

— Je me sens étrangement troublée par vos paroles, 
mon cher ami, et c'est précisément parce que je connais 
la modération de votre langage que j'entrevois claire- 
ment la gravité des faits qui vont suivre. Je tremble pour 
ma pauvre Dalila, pour le père du jeune homme et pour 
lui-môme! N'est- il pas terrible de voir jouer une exis- 
tence intéressante contre celle d'un homme sans aucune 
valeur morale? Mais l'origine de cette lutte demeurera 
secrète? major, vous m'en répondez! 

— N'en doutez pas, madame. Du reste, en ce temps 
d'irritation politique, provoquer un fou comme Montclar 
sera chose facile : il est sot et brave. Mais permettez-moi 
de vous quitter, je vais m'assurer du concours de de Mo- 
lènes. » 

Quand je revis Dalila, je la trouvai triste et préoccupée 
du changement qui s'était produit dans les manières de 



1847 ET 1848. 141 



Charles. Il savait que la demande en mariage de son 
père était rejetée, et cependant il fuyait M"" de Rutières. 
Le doute s'était glissé dans son cœur. Montclar ne serait- 
il pas le véritable, le seul obstacle qui se dressait entre 
Dalila et son père, et non pas cet amour que peu de 
jours avant il croyait inspirer? 

Avec impatience il épiait un prétexte de provocation 
qui pût voiler aux yeux de tous sa haine secrète contre 
le capitaine. 

De son côté, M"'= de Rutières cherchait un moyen de 
causer un instant avec Charles de Rosheim, s'étonnant 
de l'art avec lequel celui-ci l'évitait. 

Cette bizarre conduite, je me l'expliquais ; mais je me 
gardais d'éclairer un avenir qui me faisait trembler. Dans 
cette situation compliquée, Dalila, qui avait grande con- 
fiance en moij aurait désiré me voir sans cesse. Il lui 
semblait que, par ma présence, je pouvais exercer une 
influence heureuse sur toutes choses ; mais obtenir, le 
soir, ma visite était fort difficile, ayant un groupe d'ha- 
bitués et d'amis qui se tenaient pour assurés de se ren- 
contrer régulièrement chez moi. Parvenus en février, à 
celte époque où les banquets remuaient singulièrement 
les passions politiques. M^Hle Lichtenstein me lança une 
invitation à venir dîner le 23 février chez elle. La forme 
était pressante ; mais j'avais moi-même du monde ce 
jour-là, je ne pouvais fermer la porte à mes convives. 

(( Fut-ce tard dans la soirée, répondis-je, je ferai 
etfort pour porter de vive voix à la princesse l'expression 
de mes regrets. » 

Il arriva que, le jour même, je reçus de plusieurs con- 
viés des billets ou chacun s'excusait tant bien que mal. 
Une de ces lettres contenait ces mots : « Décidément 
M. Guizot est troj) outrecuidant! » Ce passage servit de 
texte au début de la conversation à table entre les deux 
convives qui m'étaient demeurés fidèles ; M. Berryer et 



I 



142 SOUVEiNIRS DE M"- C. JAUBERT. 



M. de Mesnard, président à la Cour de cassation et pair 
de France. C'était un homme de capacité, et qui passait 
pour spirituel dans un monde restreint et provincial, un 
monde de magistrats. Si on pénétrait dans un cercle de 
ce genre, on se prenait à penser à la ligne de démar- 
cation qui, sous Lous XIV, existait entre la société de 
Versailles et les robins. Les temps étaient changés, mais 
peu les classes. M. de Mesnard, s'échauftant sur les fau- 
tes du ministère, nous annonça qu'il allait l'attaquer ver- 
tement dans un prochain discours très médité. 

« Et qu'on ne vous laissera pas prononcer? inter- 
;x)mpis-je, 

— Pardon, pardon, madame; pour pouvrù" tout dire, 
je mettrai des gants aux pieds et aux mains. » 

A ce courageux projet, Berrycr souriait ironique- 
ment. 

Tout en écoutant M. de Mesnard et le plan de son dis- 
cours, nous étions distraits. L'air était pesant; nous sem- 
blions tendre l'oreille pour entendre ce qui se passait 
au dehors ; aucune corde ne vibrait dans la causerie. On 
est d'accord sur l'instinct qui, à l'approche de certains 
cataclysmes, tels que les tremblements de terre, les 
trombes ou les cyclones, rend les animaux affolés; qu'y 
a-t-il de surprenant à ce que l'homme, dont le système 
nerveux et cérébral est plus raffiné, pressente aussi les 
troubles révolutionnaires remplis de dangers? L'air alors 
n'est-il pas chargé d'une électricité dont les courants 
allument les passions? 

Sortant de table, tout en prenant le café, je mis entre 
les mains de ces messieurs un feuillet de papier rayé à la 
plume, sur lequel était noté le chant particulier que met- 
tait au prononcé de ses arrêts l'éminent président Lasa- 
gni, en y joignant sa prononciation italienne. Cette 
curiosité ranima mes convives. « Comment avez-vous 
cette pièce? me demandaient-ils. — Je la prête et ne la 



1847 ET 1848. 143 



donne pas, répondis-je; l'auteur, M. le président Trop- 
long, sait que je la possède, et comme vous, messieurs, 
il en a ri franchement. » Quelle charmante chose que 
la gaieté ! Sur cette diversion, plusieurs anecdotes pri- 
rent jour, et celui qui vint nous interrompre d'un air 
eifaré ne fut pas le bienvenu. « Qu'y a-t-il? qu'avez- 
vous? » m'écriai-je. C'était un de mes parents. 

— Il y a qu'il se passe des choses étranges sur les 
boulevards ; je ne sais si on ne s'égorge pas ! » 

Puis d'autres visiteurs inquiets et sombres accouraient. 
« On se fusille ! » criait-on. Un autre, d'une voix enco- 
lérée, racontait qu'en face des Affaires étrangères, au 
boulevard des Capucines, on promenait avec des torches 
un toînbereau pour enlever les morts. 

La voiture de M. Berryer fut annoncée, et ce fut avec 
empressement que M. de Mesnard accepta l'offre d'être 
1 reconduit par lui. 

Durant cette alerte, .les tempéraments des visiteurs 
demeurés chez moi se dessinèrent. Il y avait les cons- 
ternés, les effrayés et les sceptiques. Je fus frappée de 
ce que l'appréhension de la ruine dominait même la peur 
du danger. Est-ce que décidément les gens tiennent 
plus encore à la bourse qu'à la vie ? me demandais-je. A 
travers les angoisses de l'inquiétude le dialogue suivant 

Ine put m'échapper. 
Deux de mes amis, excellentes gens et très riches, 
échangeaient leurs condoléances avec une entière con- 
formité de sentiments : 
« C'est une révolution sociale qui s'opère, disait l'un. 

— Vous dites le mot, fut-il répondu d'une voix pé- 
riétrée. 

— Il faudra désormais, persista le premier, gagner sa 
/ie! Mon cher, je retiens chez vous la place de concierge! 

— Et moi, dit l'autre, toute mon ambition serait d'en- 
rer dans vos écuries. » 



144 SOUVENIRS DE M""^ JAUBERT. 

Et ils se serrèrent douloureusement la main , sans se 
douter du comique de leurs projets . 

Cependant, comme chacun de ces déshérités en herbe 
possédait encore voiture et chevaux, je priai l'un des 
futurs concierges de me déposer à l'hôtel de M"* de 
Lichtenstein, à deux pas de chez moi; là. du moins, les 
nouvelles du dehors nous parviendraient sans retard. 

Je fus reçu par la princesse à bras ouverts, connue si 
j'apportais quelque bonne nouvelle. Hélas ! il n'en était 
rien. A peine étais-je entrée, que Charles de Rosheim 
fut annoncé. De suite, il déclara son prochain départ; il 
venait, ajouta-t-il, prendre les ordres de la princesse. 

« Comment, Charles, lui dit-elle, vous vous éloignez 
au moment des banquets ? Si je connaissais le pays où se 
rencontre un pavot magique propre à endormir tous les 
orateurs qui troublent cette belle France, je vous enver- 
rais combattre le dragon qui le défend sans doute. 

— Princesse, j'atfronterais le danger avec bonheur, » 
reprit Charles fièrement. Puis, s'approchant du groupe 
qui s'était formé autour de moi, parlant très bas, il dit 
à Dalila ; 

« Je ne demande à vivre que le temps nécessaire pour 
forcer votre cœur à la reconnaissance. 

— Que signifie ce langage?» fit-elle. Et, d'un ton d'au- 
torité : « Il faut que je vous parle ; je vous attends chez 
moi , demain ! » 

A cette heure de la soirée, tous les visiteurs racon- 
taient en même temps le terrible épisode du boulevard 
des Capucines. Chaque récit différait entre ces gens 
animés ou consternés ; personne, excepté moi , n'avait 
suivi le romanzetto qui se passait en notre présence. 
Charles s'inclina en recevant l'ordre de 31"*= de Rutières 
et disparut. Quelques minutes après, l'ambassadeur 
entra; lui aussi s'approcha de cette beauté sympathique 
qui lui tenait rigueur. Il paraissait soucieux. 



1847 ET 1848. 115 



« Vous me voyez, dit-il, mécontent de ce qui se passe; 
l'horizon est sombre. Dieu seul sait ce qui va advenir. Je 
tremble pour ceux que j'aime! En de telles circonstances, 
me pardonnerez-vous, mademoiselle, d'insister de nou- 
veau pour obtenir le droit de vous protéçrer? » 

Et il se tourna vers moi, comme me demandant d'ap- 
puyer sa prière. 

Déjà émue par la scène précédente, des larmes rou- 
lèrent dans les yeux de Dalila, et, joignant les mains, elle 
répondit : 

« Monsieur de Rosheim, je vous en supplie, cessez de 
m'aimer; votre insistance fait mon malheur! » 

Confondu de l'accent profond et sincère avec lequel 
ces mots lui furent adressés, le diplomate s'éloigna, 
paraissant vouloir deviner la secrète pensée qui les avait 
dictés. 

Quelle journée que celle qui suivit! En disant: «A 
demain,» DaUla n'avait pas précisé l'heure; aussi, me 
raconta-t-elle plus tard, à peine faisait-il jour qu'elle 
attendait déjà; allant avec une impatience fébrile sans 
cesse à la fenêtre, appuyant son front sur la vitre pour 
y saisir une fraîcheur fugitive; au moindre bruit, les 
forces l'abandonnaient. 

Tout à coup, elle entend un bruit de pas : c'est Ma- 
rianne qui vient se réfugier près de son amie, alarmée 
par les désordres politiques dont on la menace. Réunies, 
toutes deux , oubliant la chose publique et se deman- 
dant si Charles de Rosheim viendra , et que lui dira 
M"^ de Rutières ; celle-ci insiste pour que Marianne reste 
près d'elle. « Ai-je un secret pour toi? » demande- 
t-elle. Leurs mains se tiennent enlacées, quand brusque- 
ment la porte s'ouvre, et Charles paraît; il s'incline et 
dit • 

« J'obéis; me voici. » 

Il tenait les yeux baissés en parlant. 

9 



lie SOUVENIRS DE M""« C. JAUBERT. 

« Ingrat! s'écria Dalila, mon ordre seul vous amène: 
vous partiez sans me revoir! 

— Qu'avais-je donc à vous dire et qu'importe mon 
désespoir? 

— Quoi? interrompit-elle, tandis que mon cœur est 
demeuré le même, le vôtre m'outrage par ses soupçons? 

— Qu'entends-je! s'écrie Charles. Ahl par pitié, re- 
dites-le encore ! « 

Elle, à demi-voix, continue : 

« Je veux tout vous dire; ainsi, vous aurez la me- 
sure de mon estime... Je ne saurais... je ne puis me 
marier... » 

Sans être préparée à l'aveu qui lui échappait, entraînée 
par la situation, éperdue, Dalila cherche en vain une 
excuse à ce douloureux passé, ayant sous les yeux l'émo- 
tion de celui qui l'écoute; tout dans sa mémoire devient 
confus... Enfin, par un effort désespéré, appelant Ma- 
rianne à son aide : 

(( Il faut qu'il sache tout, s'écrie-t-elle, devrais-je en 
mourir ! » 

Et, joignant les mains comme pour la prière : « Je t'en 
supplie, Marianne, explique comment cet homme abusa 
de ma jeunesse et de mon innocence; et, tu le sais, tant 
que le séducteur vivra... 

— Le misérable est châtié, interrompit Charles d'une 
voix stridente. 

— Lui, Montclar ? 

— Lui-même. Le fat a osé se vanter! Nous noui 
sommes battus ce matin même; vous êtes vengée. 

— Quoi! s'écria Dalila impétueusement, cet adieu que 
je vous adressais hier pouvait être le dernier? Charles! » 

Et, défaillante, elle lui tendit la main. 

Il s'en empara, la couvrit de baisers et de larmes; il 
jvait la conviction qu'il était aimé, il le sentait, et cette 
conviction pénétrait dans son cœur, plein de sombres 



1847 ET 1848. 147 



pensées, comme un rayon de soleil se joue entre les 
nuées obscures amoncelées par l'orage. Qui peut dire le 
trouble qui remplit l'âme de ces deux amants durant le 
silence qui suivit celte explosion de la passion? Chez 
l'homme, l'amour ne paraissait pas amoindri par la révé- 
lation qu'il venait d'entendre. Cela se voyait clairement, 
me répéta Marianne, qui, encore sous l'impression de 
l'entrevue, me raconta cette scène. 

Cependant, le jeune homme, qui n'avait pas de secret 
pour son témoin le major, se confessant à lui vers la fin 
de cette journée, avoua qu'une sorte de frénésie s'empa- 
rait de lui au souvenir de Montclar. Loin de se sentir 
apaisé par son duel récent, il voulait se battre encore; il 
faisait secrètement des vœux pour que la balle qu'il avait 
logée dans la poitrine de son adversaire ne fût pas un 
coup mortel ; ne pourrait-il donc lui infliger une tor- 
ture équivalente à celle qu'il ressentait. 

Rompant le silence qui avait suivi cet emportement 
de passion : 

a Charles, dit Dalila, vous vous êtes fait mon vengeur; 
je vous aime, et que puis-je pour votre bonheur? Un 
fatal passé se place entre nous, il s'oppose au mariage. 
Hélas! il s'oppose même à l'amour. Gomme époux, 
votre dignité se croirait atteinte; comme amant, vous 
sentiriez qu'une seconde faute avilirait celle que vous 
voudriez estimer : une séparation absolue est donc iné- 
vitable ! 

— Assez ! cria le jeune baron tombant à ses pieds, 
assez! » Et, posant dévotement ses lèvres sur le bas de sa 
robe : « Je vous respecte autant que je vous aime; cessez 
un langage qui blesse nos sentiments; je suis à vous, 
Dalila, et le jour où mon nom deviendra le vôtre fera 
la gloire de ma vie! Vous, ma femme, grand Dieu ! » 

« Et l'espoir d'un tel bonheur, je le remarquai, ajouta 
Marianne, fit pâlir ce visage que le danger, peu d'heure* 



t48 SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT. 

avant, n'avait pu émouvoir. Par ses regards, par quel- 
ques paroles entrecoupées, ma pauvre Dalila répondit 
éloquemment à cette déclaration passionnée; l'angoisse 
qui, pour ces deux amants, avait précédé l'ivresse, sem- 
blait y ajouter une inexprimable saveur. Je cherchai, 
me dit Marianne, à les tirer de cet état d'oubli, les forçant 
à apprécier les difficultés qui les enlouraient ; le duel 
d'abord n'allait-il pas faire esclandre? » 

Alors, M. de Rosheim expliqua combien, sous le voile 
de la politique, il lui avait été facile d'engager une que- 
relle avec le capitaine, aussi brave que susceptible. Le 
public ignorerait toujours la véritable cause du combat. 

« Si, comme cela paraissait vraisemblable, la blessure 
avait une issue funeste, n'y aurait-il pas à craindre une 
arrestation?» demanda Dalila à son tour. 

Charles expliqua que, l'ambassade étant un asile invio- 
lable, il demeurerait caché chez son père jusqu'au mo- 
ment opportun pour effectuer son départ. 

« Mon départ ! Pourrai -je m'éloigner maintenant?» 
demandait Cliarles. 

Ils convinrent de suppléer par une correspondance 
régulière au bonheur de se voir. Pendant cette sépara- 
tion, on mettrait tout en œuvre pour éteindre la passion 
de raml)assadeur, lui laissant clairement connaître 
qu'elle ne serait jamais partagée. 

« Mais, demandait Charles d'un ton pénétré, peut-on 
cesser de vous aimer?» 

Après mille serments répétés, des adieux cent fois re- 
commencés, il fallut se quitter. Il semblait que c'était 
pour un long temps, quand le hasard de la politique 
amena, le soir môme, un rapprochement entre les amants. 
C'était le soir du 24 février. Le départ de Louis- Philippe 
ne permettait plus d'illusion; le comte de Rosheim vint 
une fois encore offrir à M^Me Lichtenstein, comme lieu 
de sûreté, l'hôtel de l'ambassade; son fds l'accompagnait. 



1847 ET 1848. 149 



Dans cette tourmente révolutionnaire, qui songeait au 
duel et à ses résultats? 

L'offre fut rejetée par la princesse ; effrayée par le ren- 
versement de la royauté qu'elle vénérait, elle résolut de 
quitter Paris sur-le-champ, insistant, mais en vain, 
pour entraîner avec elle sa protégée. Celle-ci sentit le 
prix de son indépendance; elle résista courageusement, 
décidée à vivre comme autrefois du travail de son pin- 
ceau. Elle se réfugia au Marais, dans le voisinage de 
M"^ Doucet. 

La révolution accomplie, l'ambassadeur fut rappelé par 
son souverain; cet éloignement forcé rompit sa' pour- 
suite sentimentale. Le fils dut suivre le père ; un échange 
incessant de lettres s'établit entre les jeunes gens. Bient(M 
Charles obtint la permission d'une courte apparition ii 
Paris. Cette nouvelle eût comblé de joie M"Me Rutières, 
sans une vive appréhension de la conduite que l'on tien- 
drait à l'égard de Montclar, toujours alité, mais sa vie 
déclarée hors de danger. Cependant, avec l'autorité d'une 
femme aimée, elle sut arracher à Charles, pour cette fois 
du moins, la promesse qu'il ne rechercherait pas le blessé. 

Durant ce séjour, la passioièdes deux amants prit un 
essor nouveau. D'une nature exaltée autant qu'énergique, 
l'amoureux fiancé répandait en paroles brûlantes le feu 
dont son âme était consumée. L'esprit germanique, in- 
sensible au ridicule, laisse au langage une liberté illi- 
mitée. Non seulement la poésie devient tributaire de 
l'amour, mais les sciences exactes, la philosophie, l'art 
culinaire même, tout lui est bon et lui sert comme ana- 
logie ou terme de comparaison. Parfois admise en tiers, 
Marianne s'étonnait qu'on pût ressentir et exprimer de 
tels transports; elle s'étonnait qu'on pût toujours répéter 
la même chose d'une façon aussi variée, en même temps 
qu'elle jouissait délicieusement de la perspective de 
bonheur qui s'ouvrait pour son amie. 



150 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

De notre côté, M""^ Kalergis et moi, nous ne mettions 
plus le mariage en doute. 

<( Le doigt de Dieu s'est montré dans les derniers évé- 
nements, répétait avec satisfaction la belle Russe. L'éloi- 
gneinent de l'ambassadeur, ajoutait-elle, aura tout natu- 
rellement éteint sa flamme. » 

Nous subissions véritablement un cataclysme social, 
dont le signe caractéristique était que chaque jour le mal 
paraissait s'aggraver. Ce mot de république étonnait plus 
qu'il ne charmait. N'avions-nous pas appris à le prononcer 
avec terreur? Peu à ])eu, les fortunes étaient atteintes 
sous toutes les formes : les locataires ne payaient plus leur 
loyer, les écriteaux ne s'enlevaient pas, tous les traite- 
ments dans les emplois publics étaient rognés; les ar- 
tistes ne trouvaient plus d'amateurs; on se précipitait 
aux économies , retirant d'abord aux jeunes fdles leurs 
professeurs, aux jeunes gens leurs chevaux. A quoi bon 
les modes? Il n'y avait plus de réunions; les mariages se 
suspendaient; pour mourir même, le temps eût été mal 
choisi, témoin l'enterrement en sourdine du vicomte de 
Chateaubriand. 

lîeaucoup de nos amis avaient endossé l'uniforme de 
garde national, qui, certainsjours, n'était pas sans danger 
pour celui qui le portait. MM. de Musset, les deux frères, 
étaient de ce nombre. 

Trouvant enfin un sentier qui conduisait à la guerre, 
ne consultant que sa passion intime, Paul de Molônes 
jeta le frac aux orties et se fit sacrer capitaine par une 
compagnie de cette garde mobile qui était alors en train 
de se recruter, et qui, bientôt, se dévouant à la cause de 
l'ordre, nous sauva, dans les journées de Juin, de mal- 
heurs incalculables. 

Des élections se faisaient au même moment par toute 
la France, et M. Berryer s'en occupait avec activité. 
Voici ce qu'il m'écrivait à la date du 23 avril : 



1847 ET 1848. 151 



Quel gâchis, quel tohu-bohu! Dans nos campagnes, on ne trahit 
pas, mais on ne sait ce qu'on fait; les maires et les gardes cham- 
pêtres portent des listes comme des ordres de service. Dieu sauve 
la Franci? ! Ah ! mon amie, l'occasion était si grande et si favo- 
«•able pour établir sérieusement et loyalement un gouvernement 

libre dans ce pays ! 

Au revoir ; je vous redis encore le chagrin de mon amitié : Dites 
.'lies compliments autour de vous. 

1848, 23 avril. 

Berryer. 

Bientôt les teiTibV..s journées de Juin éclatèrent. Les 
communications entre lelil.^rais et la Chaussée-d'Antin. 
où j'habitais ainsi que la comtesse, furent coupées. En 
des transes mortelles, nous écoutions la canonnade 
incessante qui partait du quartier où se trouvaient 
Marianne et Dalila. Après trois longues journées de san- 
glante mémoire, l'autorité était devenue maîtresse du 
terrain; le 30 juin au matin, on commença à circuler 
dans les rues de Paris. J'avais chez moi une nourrice 
dont la famille habitait le faubourg du Temple. Cette 
femme voulait y courir. Redoutant de l'exposer à quel- 
que émotion, je pris le parti d'y aller à sa place, me 
proposant de pousser l'excursion jusqu'au Marais, où 
m'entraînait une tendre et amicale sollicitude. Je fus 
frappée de l'état d'excitation qui régnait dans la partie 
de la ville où l'on ne s'était pas battu. Les passants s'ac- 
costaient, causaient, abordaient les curieux stationnant 
devant leurs portes. Là, on se lamentait en racontant des 
épisodes douloureux ou héroïques de cette guerre civile. 
On nommait les blessés et les morts, on les comptait, 
on les pleurait. Hélas ! ils étaient nombreux. 

Lorsquon pénétrait dans les lieux où se livrèrent tant 
de combats acharnés, partout on voyait le silence succé- 
der au tumulte. Des hommes aux visages mornes vous 
regardaient passer avec une feinte indifférence. Chacun 



152 SOUVENIRS DE M- G. JAUBErtT. 

se livrait froidement à son travail habituel, sans paraître 
comprendre pourquoi les rues étaient dépavées, pour- 
quoi les eaux du ruisseau avaient pris une teinte san- 
glante, en formant, lorsqu'un obstacle entravait leur 
cours, une grande flaque rouge coagulée. Sur quelques 
bouts du trottoir se voyait encore l'empreinte sinistre 
des larges semelles des combattants. 

Parvenue jusqu'à la demeure de cette famille d'ouvriers 
dont je venais m'enquérir, je trouvai la porte obstruée 
par une barricade. Interrogés, ces gens n'avaient rien 
vu, rien entendu! Ils affirmèrent être demeurés blottis 
dans une cave tout le temps qu'avait duré l'action.. Tan- 
dis qu'ils tenaient ce langage, l'altération des traits dé- 
mentait le calme imposé aux physionomies. Une grande 
fille au teint terreux, cherchant à mettre en ordre les 
mèches de cheveux qui s'échappaient d'un madras chif- 
fonné, montrait ainsi par mégarde le bout de ses doigts 
noircis par la poudre. 

Je me retirai promptement, sentant que j'étais de 
trop. En etfet, ces malheureuses gens cherchaient à 
dérober aux regards un insurgé blessé, gisant dans un 
coin obscur, et qui n'était autre que le frère de la nour- 
rice pour qui j'étais en quête. 

Quittant ces rues désolées, traversant de nouveau le 
«anal Saint-Martin sur le pont que, à la suite d'un enga- 
gement meurtrier, la garde mobile avait valeureusement 
enlevé, je me dirigeai vers la rue Culture-Sainte-Cathe- 
rine. Rencontrant à chaque pas des obstacles, une 
anxiété très vive me saisit au sujet des deux amies. 
Témoins obligés de luttes détestables, les femmes que je 
venais chercher avaient diî courir de grands dangers. 
Je marrètai d'abord chez M"^ Doucet. Une vieille por- 
tière me répondit que, depuis deux jours, elle était chez 
la demoiselle d'à côté. Ce renseignement me fit éprouver 
un léger frisson. Je montai au second étage; là, aperce- 



1847 ET 1848. 153 



vant le cordon de la sonnette accroché en l'air : « Dalila 
est malade, pensai-je, j'en étais sûre ! » Tournant douce- 
ment la clef, j'entrai. Le jour était si faible que d'abord 
on ne distinguait rien. Ce fut Marianne qui se précipita 
vers moi en s'écriant : 

« Il est trop tard, mon Dieu, il est trop tard! Elle ne 
vit plus ! » 

Accablée par la soudaineté de l'événement, je m'assis 
tremblante. 

« Les barbares! ils ont tué mon amie , répétai! 
M"* Doucet en pleurant à chaudes larmes, ils l'ont assas- 
sinée ! » 

Je n'osais demander le sens de ces paroles. J'appré- 
hendais d'entendre les détails navrants du drame qui 
venait de s'accomplir. Cependant j'approchai du lit et 
jetai les yeux sur ce beau corps inanimé qui s'y trouvait 
étendu. 

Un air sévère remplaçait la douce mélancolie répandue 
jadis sur le visage de Dalila. Ses cheveux abondants 
étaient épars, en désordre. De sa main ouverte s'échap- 
pait une lettre tellement froissée qu'à la voir on devinait 
que la mort seule la lui avait fait abandonner^. Après un 
long silence : 

« Qu'est-il donc arrivé? demandai-je d'un accent 
désolé. 

— Une balle l'a atteinte à la poitrine , répondit 
M'"' Doucet en sanglotant. 

— Mais l'infortunée s'est donc mêlée aux combat- 
tants? 

— Non pas ; ce n'est point ainsi. Hélas ! pourquoi lui 
ai-je obéi ? pourquoi me suis-je éloignée? 

« Samedi malin, elle attendait la nouvelle qui, vous le 
savez, devait décider de son sort. Dans notre quartier 
en insurrection, les facteurs ne circulaient plus. Elle 
imagina d'aller au bureau de la poste, réclamer la lettre 

9. 



154 SOUVENIRS DE M"* G. JAUBERT. 



attendue. Je m'y opposai, redoutant l'émotion extrême 
que, loin de sa demeure, pourrait lui causer le contenu 
du message. 

« — Marianne, si tu veux que je vive, me dit-elle avec 
exaltation, tire-moi de celte incertitude, et vas-y. » 

Je me rendis à la poste, où j'obtins la lettre tant 
désirée. Pendant mon absence des barricades s'élevèrent, 
et l'entrée de notre rue se trouva fermée. Impossible de 
rentrer au logis. Durant ce temps, des hommes du 
peuple avaient parcouru les maisons, demandant des 
armes, recommandant à chacun de se clore et de ne 
point approcher des croisées. Mais, lorsque la fusillade 
s'engagea, distinguant des cris de détresse, Dalila ne 
put contenir un généreux élan ; elle ouvrit la fenêtre de 
sa chambre, et, se penchant au dehors, elle chercha 
comment elle pourrait secourir les blessés et préserver 
mon retour du danger. La barricade, construite au tra- 
vers de la rue, était, d'un côté, attaquée parla troupe, et, 
de l'autre, défendue par les insurgés ; il est donc difficile 
de déterminer d'où est parti le coup qui atteignit la 
généreuse victime, lorsque, paraissant à la fenêtre du 
second éta^e, elle se trouva entre deux feux. 

« Oh ! madame, toujours j'aurai devant les yeux l'image 
de ce pauvre corps, tel que je le trouvai à mon retour. 
Etendu là, par terre, sans mouvement, la poitrine sai- 
gnante! Que ce cher visage était douloureux à voir! Un 
grand cercle bleuâtre entourait l'œil demi -clos. La con- 
traction des lèvres trahissait une horrible souffrance. 
Hors de moi, je courus à l'escalier, implorant à grands 
cris aide et secours. Mais dans ces journées d'épouvante, 
comment se faire entendre? Bien tard enfin, une voisim; 
vint à mon aide, et, lorsque ma pauvre mourante eut' 
repris ses sens, nous la plaçâmes sur son lit. Après quel- 
ques gémissements arrachés parla douleur, elle s'enquit 
si j'avais une lettre. 



1847 ET 1848. 155 



«Je la lui remis. Dalila essaya de la parcourir; un 
brouillard était devant ses yeux. 

« — Hélas ! je ne vois plus ; lis pour moi, » dit-elle. 

Et comme j'hésitais à commencer cette lecture : 

« — Que crains-tu? mon émotion? Va! je pressens le 
contenu de l'écrit. Il renferme le consentement tant sou- 
haité. La fortune ne veut rien m'épargner. C'est dans 
l'angoisse de l'agonie qu'il m'est permis de penser au 
bonheur qui m'attendait dans les bras de mon bien- 
aimé! Mais lis donc vite, Marianne, ma vie s'écoule., 
répéta-t-elle d'un ton impatient, si tu veux qu'une fois 
encore j'entende cette parole d'amour dont j'aurais 
voulu vivre. » 

« Cette lettre est celle que vous voyez là , madame, 
sur le lit, près de vous. Prenez-la. » 

Avec une émotion indéfinissable, je parcourus les 
lignes suivantes : 

L'avenir est à nous! Je l'ai obtenu, ce mot désiré, ce droit de 
vivre à tes pieds, ô ma chère tendresse ; d'être à la fois ton pro- 
tecteur et ton enfant... Oui, ton enfant, car mon bonheur, je le 
répèle, sera de t'obéir toujours. Ah ! si tu pouvais lire dans mon 
âme, tu saurais combien je suis pénétré de ta supériorité. Mon 
amour est un culte, et je n'ose t'adresser que des baisers d'adora- 
tion. 

Ce matin, au déjeuner, le repas s'écoulait en silence, quand le 
comte me dit d'un ton brusque : 

« Charles ! Je soupçonne que ce qui vous rend plus sombre encore 
que ces jours derniers, c'est de voir une place vjde précisément 
en face de moi I Cette place n'est-elle pas celle qu'occupe habituel- 
lement une maîtresse de maison? Vous savez comment une 
ingrate personne s'est obstinément refusée à la remplir ! Eh bien, 
je veux me venger noblement de ses dédains. Je consens à lavoir 
s'y placer comme baronne Charles de Rosheim ! » 

Mon adorée, soyez un instant jalouse ; mon cœur, j'en conviens, 
s'est distrait de vous, et d'un mouvement spontané s'est porté vers 
mon père. Renoncer à Dalila, transformer son attachement ! en 
vain je l'eusse tenté. 

Mais chez moi, comment aurait fini cet amour, qui n'a point 
eu de commencement ? .le vous aime si étrangement que je crois 



156 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

ce sentiment antérieure notre première rencontre, comme Tespril 
croit avoir vu le cercle avant que la main l'ait tracé. Quand la 
mort me surprendra, je n'aurai jamais aimé que vous, et je vous 
aurai toujours aimée; tout mon orgueil est dans l'excès de mon 
amour. Je le sens comme une flamme intérieure qui m'illumine 
et me remplit de joie. Je ne sais plus qu'aimer! C'est désormais 
ma vie, mon but, mon tout enfin. Ma femme, ma chère femme ! 
plus de sinistres pressentiments; j'accours te presser sur mon 
cœur. Que pourrais-tu craindre alors ? 

Grand Dieu, quelle ivresse m'attend ! 

G rêves d'amour qui trompez l'absence, vous serez donc réa- 
lisés? 

CHARLrS DE ROSHEIM. 

Quel contraste saisissant entre ces pages si vivantes et 
le spectacle que j'avais sous les yeux ! 

« Mais, demandai-je, n'avez-vous donc pu, ma pauvre 
amie, rien tenter pour la sauver? ni pansements, ni 
médecin ? 

— Ce n'est que le lendemain du coup de feu qu'un 
chirurgien a pu parvenir jusqu'ici. Jetant les yeux sur la 
blessure, il n'a donné aucun espoir. 

— En a-t-il laissé du moins à la mourante? 

— Dalila avait tout de suite jugé son état, u Ma bonne 
Marianne, répétait-elle, ne t'inquiète pas d'un médecin ; 
il n'y pourra rien, tu le vois! Ma destinée s'accomplit... 
misère de la vie ! néant du bonheur ! que vous vous 
faites en cet instant cruellement sentir ! » 

«Ne pouvant supporter, continua M"'^ Doucet, le cha- 
grin de l'entendre s'exprimer ainsi, je la suppliais de 
garderie silence... C'était en vain. Elle a parlé de vous. 
Je l'ai entendue, durant la dernière nuit, qui répétait 
d'une voix attaiblie : 

« — N'en doutez pas, amie; nous nous retrouverons 
au pays des âmes ! » 

L'agonie a éle courte et terrible. A la pointe du jour, 
s'adressanl à moi tout à coup : 



1847 ET 1848. 157 



« — T'en souviens-tu? dit-elle. Je devais mourir d'une 
mort violente.... et de sa main! Celte femme l'avait 
prédit. Oui, j'ai reconnu Montclar; il commandait la 

troupe. Feu! a-t-il crié Cache-le soigneusement à 

Charles... » 

(c A cet instant une grande angoisse suivit. Elle se prit 
H gémir sur l'absence de celui pour qui, seul, elle tenait 
à la vie... Elle s'inquiétait de son désespoir : 

« — Par toi, ma chérie, il saura que ma dernière larme 
est pour lui, comme il a eu mon dernier sourire ! » 

« Et puis son cerveau s'est troublé. 

« — Marianne, je t'en supplie, ne m'abandonne pas, 
répétait-elle. 

« — C'est moi, ton amie, je suis là. Dalila, ne me recon- 
nais-tu pas ? » 

«Un nom encore s'est échappé de ses lèvres.... puis elle 
a poussé un cri terrible, et son cœur a cessé de battre ! » 

En cet endroit du récit, prise dun nouveau transport 
de douleur, M'" Doucet se précipita sur le Ht, en appe- 
lant des noms les plus chers celle qui ne pouvait plus len- 
tendre. Faisant trêve à ma propre émotion, je me de- 
mandai comment mettre fin à la douloureuse situation de 
Marianne. Je reconnus qu'il fallait la quitter pour m'oc- 
''uper d'elle. Hélas! rien n'était facile en ce bouleverse- 
ment général : 

« Comptez sur moi, lui dis-je en mêlant mes larmes 
,iux siennes ; je vais faire le possible. » 

Je me rendis directement chez la comtesse Kalergis. 
6on activité, son zèle de bienfaisance, étaient souvent 
utiles ; ayant connu M"« de Rutières,la vérité mise sous 
ses yeux la toucherait vivement. 

Je la trouvai très exaltée par les dernières journées : 
les morts, les blessés et le rôle important qu'y avait 
rempli le général Cavaignac. Je me joignis k son éloge 
enthousiaste du général et la ramenai au douloureux 



158 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT. 

sujet du drame arrivé au Marais. Alors, elle se prit de 
violente pitié pour le jeune de Rosheim. Comment atté- 
nuer le coup qui allait le frapper ? 

« Il faut, dit-elle, qu'il descende chez moi. Je veux le 
préparer à subir l'irréparable. Je ferai de mon mieux. 
Pauvre amoureux ! Qu'il est intéressant! » 

Et, une fois encore, il fallut rappeler à sa pitié le ca- 
davre sans sépulture, et l'amie dévouée qui le veillait ! 



ALFRED DE MUSSET 



Cnez Berryer. — Sympathie du grand orateur pour Alfred de Musset. — 
1" lettre d'Alfred de Musset. — Son opinion sur son propre caractère. — 
Investigation sur la inorle.— l' lettre d'Alfred de Musset. — M. Micliaud, 
de la Quotidienne. — Lettre de Berryer. — • Ernest Picard, le député. — 
M""' Hamelin. — Le canari de M'"= Récamier. — 3« et 4" lettres d'Alfred 
de Musset. — Portrait de la princesse Belgiojoso. — 5« lettre d'Alfred de 
Musset. ■— Pauline Garcia. — M. Osborne, pianiste. — 6», 7« et 8» lettres 
d'Alfred de 3Iussel;. — La caricature de la princesse Belgiojoso.— 9« lettre 
et billet d'Alfred de Musset. — 10'= et 11= lettres d'Alfred de Musset. — 
M"" de G..., la nymplie de l'Albane. — Billet de la princesse Belgiojoso. 
— 12^ et 13« lettres d'Alfred de Musset. — La brouille avec M"= Rachel.— 
U" lettre d'Alfred de Musset. — La sœur Marceline. — Un étrange cos- 
tume. — 10'= lettre d'Alfred de Musset. — La princesse Turandot. — 
10" lettre d'Alfred de Musset. — Uranie. — 17« et 18'= lettres d'Alfred de 
Blusset. — Ne pas confondre Leopardi l'exilé et Leopardi le poète. — 
19« lettre d'Alfred de Musset. — Un défi absurde. — Traité de paix. — 
20'= et 21e lettres d'Alfred de Musset. — La comtesse Kalergis. — Berryer. 
M""=deB.... et le comte Pozzo di Borgo. —Dame qui file. — M^^ deB.... 
et le prince Belgiojoso. — Galanterie politique. ~ Le général de Cavai- 
gnac. — M""= de Cavaignac la mère. — Une grande dame russe convertie 
à la république. — Billet de la comtesse Kalergis. — A l'Elysée. — Der- 
nier billet d'Alfred de Musset. — Chenavard, le peintre philosophe. — 
Son jugement sur Alfred de Musset. 



Marchant lentement, M. Berryer et moi, dans le par- 
terre rempli de fleurs qui règne au midi sous les fenêtres 
du château d'Augerville, là même où, plus d'une fois, 
x\lfred de Musset s'était promené avec nous . nous devi- 
sions mélancoliquement sur le poète qui n'était plus. 

« Du moins, continua le châtelain, je suis heureux de 
penser qu'il a su comhien j'appréciais sa valeur poétique 
associée, chose si rare, à un bon goût exquis. Je n'ai pas 



160 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

attendu que le publiceût porté sur lui un jugement défini- 
tif, avant de me risquer à l'admirer, ainsi que le reproche 
épigrammatiquement M"^ de Gournay aux lecteurs, dans 
sa préface des Essais de Montaigne, son parrain. 

— Aussi, dis-je, se plaisait-il en votre compagnie; il y 
devenait gai, aimable, et d'un esprit charmant, tandis 
que les irritations de la vie mondaine, et surto.it cette 
conspiration du silence, sous laquelle les envieux cher- 
chèrent à étouffer VEnfant du siècle, expliquaient suffi- 
samment les critiques souvent méritées, qu'on faisait de 
son humeur et de ses airs farouches ou dédaigneux en 
société. Ces reproches, dont il se rendait bien compte, 
je les lui avais répétés. Je veux vous faire connaître la 
réponse qu'il m'adressa ici même, durant un de nos longs 
séjours campagnards, près de vous, mon cher ami; elle 
vous fera voir Alfred de Musset peint par lui-même. 

«Suivez-moi dans mon appartement. Je m'occupe en ce 
moment à mettre de l'ordre dans mes correspondances. 
Nous trouverons la lettre dont je vous parle. » 

Berryer commença à la parcourir du regard; mais 
bientôt il fut entraîné à continuer à haute voix cette lec- 
ture : tt Quel naturel ! quelle liberté d'allure ! » murmurait- 
il, en soulignant de longs passages par l'intonation. 

« Madame, 

« Vous avez trouvé le vrai nom du sentiment qui nous 
unit, en l'appelant un sentiment sans nom. Ce n'est pas 
une antithèse que je fais, votre expression est vraie et 
pleine de charme. Elle m'en rappelle une assez bouffonne, 
(vous savez que nous avons encore cela de commun de 
mêler le bouffon aux choses les plus sérieuses), c'était, 
je crois, un de mes amis qui disait à une femme; « Nous 
sommes sur le chemin vicinal de l'amour et l'amitié. » 
Que dites-vous de la comparaison? 



ALFRED DE MUSSET. Î6t 

« J'ai grand intérêt, dit M. le conseiller de la Verdul- 
lette, à ce que vous ne deveniez pas trop mauvais sujet.. 
— Mais sérieusemenf_, ajouta-t-il. 

(( — Mais sérieusement, dis-je à mon tour, est-ce que jiï 
le deviens, puisque je vous dis que je me retiens à deux 
mains? Est-ce que c'est être mauvais sujet que de trouver 
blanche une rangée de perles, et d'avoir envie d'y mettre 
le bout du doigt? « Je l'aime vraiment, » dites-vous! Eh 
bien, la belle raison! si on aime ce que vous aimez, 
madame, c'est preuve de bon goût d'abord, c'est preuve 
ensuite que même auprès d'une autre on a besoin d'un 
peu de vous. 

« Malheureusement M. le conseiller sait très bien que 
toutes blanches qu'elles soient, les perles en question sont 
beaucoup trop vertes pour son très humble serviteur. 

« — Vous ne m'avez pas demandé comment j'ai passé 
l'été. — Non, et pourquoi? — Parce que. — Je ne vous 
en remercie pas moins de votre récit, c'est-à-dire que je 
vous en remercie davantage. « La trompette dans la 
prestance » est excellent. Mais pourquoi ces injures aux 
hommes? 

« Notre puissance, dites-vous, ne se voit que par notre 
impuissance. — Laissez donc ! nous ne sonnons, plus haut 
que vous, ni la charge, ni la victoire. — Règle générale. 
les femmes sont plus fa($y plus indiscrètes que les 
hommes, fats avant, indiscrètes après. 

« Si ce que je vous dis là vous ébouriffe, soyez sûre, 
madame, que je ne le dis qu'à vous. — Me voilà porté et 
irrivé aux accusations de fatuité et d'impertinence. Cau- 
sons-en un petit. 

a Je ne vous dirai pas platement que je vous remercie 
ie me répéter le mal qu'on a dit sur mon compte. Mais 
le vous dirai que j'aime par-dessus tout votre manière 
douce, bienveillante, et pourtant sincère, d'adresser un 
reproche qui convainc sans blesser. Vous possédez là, 



162 SOUVENIRS DE M»° C. JAUBERT. 

mon amie, la plus précieuse des sciences; elle vous est 
naturelle, et tant que vous saurez vous en servir, ne vous 
étonnez pas qu'on vous aime. 

« Parlons raison, 

et Tout le monde est d'accord du désagrément de mon 
abord dans un salon. Non seulement j'en suis d'accord 
avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus dé- 
sagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes 
premières : orgueil, timidité. Voilà les aimables principes 
sur lesquels j'ai à me promener ici-bas. On ne change 
pas sa nature, il faut donc composer avec elle. J'y tache 
depuis quelque temps, vous me rendez cette justice. 

a II faut ajouter à mes deux causes -premières un etfet 
difficile à vaincre. II y a de certains jours où je me lève 
(le mot a beau être ridicule, il est vrai) dans un certain 
état nerveux. J'aibeau aller, vouloir, essayer... une com- 
paraison vous expliquera ces choses. 

« Vous vous souvenez d'un soir où une belle malade, 
très bien portante et à demi pâmée, attendait de moi 
quelques secours indispensables à sa santé dans une 
voiture fort douce, mais très froide, vu la température 
du moment ; vous vous souvenez que j'ai compris, senti, 
et même raisonné la nécessité urgente où je me trouvais 
de passer le pont des Arts, et vous vous souvenez que je 
n'ai pu rien trouver dans ma poche, dans cette poche de 
côté, qui fut le sujet d'une de vos plus charmantes plai- 
santeries. 

ce Eh bien, madame, je suis souvent au moral, en fait 
de politesses, de saluts et de poignées de main, exacte- 
ment dans l'état où j'étais ce soir-là au physique. C'est 
la même bonne volonté, la même nécessité, la même 
impossibilité. 

« C'est assez bête, n'est-il pas vrai ? Que faire ? 
« Prendre sur soi... très juste. Que prendre quand on 
n'a rien ? 



ALFRED DE MUSSET. 163 

« Vous me parlez de gens qui m'exprimeraient parfois 
volontiers le plaisir que j'ai pu leur faire. Je vous donne 
ma parole que, sur dix compliments, il y en a neuf qui 
me sont insupportables ; je ne dis pas qu'ils me blessent 
ni que je les croie faux, ils me donnent envie de me 
sauver. Analysez cela si vous pouvez. 

« Sachez du moins, et croyez, je vous en prie, que je 
me déteste dans ces moments-là. Ce n'est pas moi ; ce 
n'est pas ma nature. Enfant, j'étais tout le contraire. Je 
récitais des fables au milieu du salon, après quoi j'em- 
brassais tout le monde. 

« Plût à Dieu que je fusse encore ainsi ! 

« Il y a dans votre lettre un mot bien vrai, bien juste, 
et il est triste. « Vous éloignez des hommes d'esprit et 
de cœur qui se sentiraient poussés vers vous. » Oui, c'est 
vrai; et croyez-vous (]ue je ne le sens pas? que je ne le 
regrette pas quelquefois? 

(T Mais pourquoi alors? Je ne voudrais pas creuser 
cette idée. Les hommes me sont indifïérents ; je ne veux 
pas me demander si je les hais, de peur que ce ne soit 
là le fond. Quoi qu'il en soit, ils ne me font point souf- 
frir en aucune façon, et il est assez juste que, par consé- 
quent, ils ne me donnent pas de jouissances. 

« Là, mon amie, et sur ce point seul est le côté sérieux 
de la question. Pour le chapitre de l'abord, des saluts et 
poignées de main, plus j'irai, et, j'espère, plus je me for- 
merai, c'est affaire de pure politesse, de pur devoir. Je 
prendimi sur moi le plus possible, et je vous en devrai 
la meilleure part. 

« Pour ce qui regarde les sympathies, même passa- 
gères et légèrement exprimées d'homme à homme, c'est 
autre chose. Permettez à ma vieille expérience de ne 
pas décider hardiment une telle question. Votre lettre 
m'a fait réfléchir longtemps, en conscience, là-dessus ; 
vous ne vouliez me prêcher que la politesse, vous m'avez 



164 SOUVENIRS DE M-' C. JAUBERT. 

fait penser à l'amitié. Je me suis regardé, et je me suis 
demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et imper- 
tinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite 
iMilanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitive- 
ment quelque chose de passionné et d'exalté à la manière 
de Rousseau. C'est possible ; j'ai tenté une seule fois de 
me livrer ù l'amitié, c'est un sentiment étrange, inouï 
pour moi, une excitation peut-être plus forte que le 
désir dans l'amour, car ce transport ne se satisfait pas. 

« D'après ce que j'en sais, ce doit être un sentiment 
terrible, très dangereux, très doux, qui doit faire le bon- 
heur ou le malheur de toute la vie, et je comprends que 
Rousseau soit devenu à moitié fou des secousses que 
cette passion lui a données. 

a. Or^ bien décidément, je n'en veux pas ; c'est assez de 
l'amour, c'est assez de vous, mesdames, et puis je n'ai 
pas le temps. 

« Voilà bien du sérieux pour une légère remontrance; 
mais auprès de vous mon cœur se dilate, comme il se 
resserre auprès des autres. Pardonnez-moi donc cette 
dissertation, et si vous y pensez un peu, vous me com- 
prendrez mieux, je ne suis pas tendre, mais je suis excessif. 

« Voilà mon défaut dont j'enrage. 

« Soyez sûre que beaucoup de forme use toujours 
neaucoup de fond. Je ne dis pas cela pour me justifier. 

«Votre lettre était une vraie causerie, disiez-vous, 
vous voyez que la mienne n'est pas autre chose. Je vous 
envoie cette main de papier (plus remplie que la vôtre). 
J'ai mieux fait que de passer la soirée avec vous, j'y ai 
passé une heure dans mon lit, vous ne vous en doutiez 
guère, n'est-ce pas, madame? 

« A bientôt donc, et il est bien convenu, j'espère, que 
la dissertation sur l'amitié n'a rien de commun avec le 
sentiment sans nom . » 

« Alfred de Musset » 



ALFRED DE MUSSET. 165 



« Oui, c'est bien cola, fît l'orateur en me remettant 
l'autographe; Musset était excessif: et c'est cela même 
qui jetait une flamme dans sa poésie. Il a bien fait vrai- 
ment de ne se pas contraindre, nous y eussions trop 
perdu. 

« Mais, continua-t-il, comment expliquez-vous la pièce 
(le vers, Sur une morte, publiée dans la Revue de 1842, et 
point reproduite dans ses OEuvres avant l'édition pos- 
thume? Mes souvenirs m'éclairent en partie ; cependant 
la singularité des caractères en jeu me déroute aussi; 
Enfin à quelle époque Musset devint-il épris de la belle 
princesse votre amie? serait-ce pendant le voyage en 
Angleterre ? 

— Quelques dates éparses dans ma correspondance, 
répondis-je, pourront nous guider. Tenez, voici sur une 
enveloppe le timbre de Londres; lisons, et vous verrez 
qu'entre Musset et moi la plaisanterie, plus que le senti- 
ment, était alors dans le ton de notre commerce épisto- 
laire. Cette lettre portait la date du 28 juin 1837. 

R Jeudi, 28 juin. 

« -Madame, 

a Comme votre départ m'avait un peu vexé, je ne suis 
pas fâché que mon silence vous ait un peu inquiétée, 
mais quand donc me connaîtrez-vous? ce jour-là, vous 
laisserez de côté à tout jamais vos modesties ; et en même 
temps vous excuserez mes fautes. Souvenez-vous donc, 
je vous en prie, d'une chose que vous me disiez un jour 
en revenant d'Augerville. « Il peut y avoir paresse ou 
négligence, mais jamais froideur ni oubli. » Voilà, ma- 
dame, mon éternelle excuse, et mon éternelle raison. 
Trouvez-y, si vous voulez, un reproche à me faire, mais 
comment v verriez-vousun motif de méfiance! 



166 SOUVENIRS DE M""' C. JAUBERT. 



« Sans doute , et cent mille fois sans doute , mille 
détails pourraient venir et être appréciés, et sans doute 
encore ils ne sauraient, sous aucun prétexte, venir hors de 
propos. Essayez donc; la modestie est un vilain défaut 
qui ne devrait jamais être celui des gens d'esprit. Je vais 
vous prouver tout de suite que ce n'est pas toujours le 
mien, car, lorsque j'ai appris votre départ, ma première 
idée fut de me dire a que je voudrais bien être en tiers 
au fond de la voiture, entre la bouche de l'Altesse et 
l'oreille de M. le conseiller! » et ma seconde idée fut 
immédiatement « que M. le conseiller pourrait bien, 
malgré la distance, me mettre en tiers dans ses cause- 
ries, et m' envoyer quelques petits cancans par écrit. » 
Et j'entendais rouler le carrosse au clair de la lune, je 
voyais la petite sœur Valentine, endormie sur la ban- 
quette de devant ; les deux voyageuses étendues l'une à 
côté de l'autre dans le fond, jasant à voix basse, riant, 
rêvant, et je me disais : il m'en reviendra quelque chose. 
V^ous voyez que pendant que vous doutiez de moi j'osais 
compter sur vous. Imitez-moi donc en cela, et quand 
vous aurez envie de prendre la plume à mon intention, 
je vous adjure de le faire avec une entière confiance. 

« Ceci dit, merci de votre amusante lettre qui m'a 
fait passer une demi-heure charmante. Merci encore 
d'une autre chose, c'est d'avoir sauté à pieds joints par- 
dessus l'axiome invariable : « Une femme n'écrit pas la 
première. » Ceci est de votre part , madame, un vrai 
trait de bravoure, un vrai acte de steeple cliase. J'y recon- 
nais l'effet du voyage, et savez-vous, à ce propos, qu'on 
est encore étonné à Paris de votre brusque départure. 
Quitter son monde sans dire gare, parents , amis, etc. , etc. , 
c'est un peu violent. Mon intention avait d'abord été de 
vous adresser là-dessus un speech ainsi conçu, à peu près : 

« Voyez, madame, comme vous êtes : Vous partez de 
Paris le jeudi, et ma mère le samedi. Si vous étiez partie 



ALFRED DE MUSSET. 167 



le samedijina mère serait sans doute partie le dimanche ; 

voilà comme sont les femmes « et voilà ce qui fait 

que notre fille est muette. » 

« Et avant de partir, dites-vous, vous demandiez s'il n'y 
avait pas de lettres pour vous. C'est que ma mère partait 
le samedi, voilà pourquoi il n'y avait pas de lettres, et 
pourquoi il y en aurait eu le dimanche ; mais là-dessus 
vous partez le jeudi! 

« Et je suis sijr que non seulement vous avez été ravie 
de partir ce jeudi , mais qu'à l'heure qu'il est vous êtes 
enchantée d'être partie. 

<( Vous vous figurez que vous allez voir couronner la 
reine d'Angleterre? Eh, mon Dieu, non! vous ne verrez 
rien; je suis bien aise devons dire vos vérités. 

« Ayez la bonté de répéter à la princesse que, si elle 
se met à son âge sur le pied des enlèvements, on en ja- 
sera infailliblement. Mais je suppose et j'aime à croire 
que vous vous marierez incognito chez le forgeron afin de 
légitimer votre escapade. 

« Et qu'aurait-elle à dire, la princesse, si, pendant 
qu'elle vous enlève, vous, en robe de chambre et en pan- 
toufles, on prenait un bidet de poste, et si on arrivait au 
galop l'enlever, elle, au milieu des bains de mer, en 
camisole de flanelle? Elle n'aurait que ce qu'elle mérite. 
Voyez où mène une imprudence. 

«Mais on vous pardonnera à toutes deux, mesdames, à 
jne seule condition, c'est que vous paraîtrez au couron- 
nement avec deux queues plus longues que celle de la 
reine. Mais n'y manquez pas! 

« Tel était, madame, le speech éloquent que j'avais 
dessein de vous faire pour vous éclairer sur votre coup 
de tête. Il eût été bien plus sévère encore si votre lettre 
ne m'avait désarmé. Adieu, madame, et écrivez surtout. 
Nous avons ici une pluie battante, vous avez là-bas pis 
encore, ainsi vous devez avoir le temps d'écrire. 



168 SOUVENIRS DE M"* C. JAUBERT. 



« Présentez mes civilités à votre belle compagne de 
voyage. Je désirerais en outre savoir trois choses : 

« Si vous avez eu le mal de mer ; 

« Si miss Talbot (l'actrice) est jolie ; 

« Et quand vous comptez revenir. 

« M"^ Plessis, est toujours grande et mince, et fort 
bien portante. 

« Elle aime toujours, à ce qu'il paraît, la galette ' 
chaude. 

(( Si nous étions voisins, je ne sais pas trop si j'oserais 
vous marcher sur le pied. 

« Il est plus que probable que je pousserais tout dou- 
cement le pied de ma marraine, afin que ma marraine 
elle-même eût l'idée de me marcher sur le pied. Je serais 
alors en droit de lui adresser la question : 

Cl M'aimez-vous, madame? Et que répondrait-elle à 
cela? 

'< Alfred de Musset. » 



Un souvenir amenait cette plaisanterie. M. Michaud, de 
la Quotidienne, auteur des Croisades, racontait que, pen- 
dant un grand diner, sa voisine lui ayant marché mala- 
droitement sur le pied, il lui avait adressé cette ques- 
tion en façon d'avertissement: «Madame, m'aimez-vous? r 
et, sur une réponse négative pleine de surprise, il avait 
ajouté : « Alors, madame, veuillez poser votre pied à terre.» 
Or, M. Michaud était alors âgé et cacochyme ; le physique, 
cette fois, ajoutait encore au sel qu'il mettait dans ses 
moindres propos. 

« A présent, dis-je, prenons, à la même date de ce 
fameux voyage, une lettre de vous, mon cher Berryer. Le 
parallèle sera piquant, (lonsentez-vous? 

— Madame, quand vous commanderez, vous sere2 
obéie! un doute à cet égard vous est-il permis? 



ALFRED DE MUSSET. 169 



« Augerville, 9 juillet. 

« Votre lettre du 6, madame, m'empêche au moins 
de retourner à Paris ce soir ; je ne verrai donc pas ce 
Brighton, où je croyais vous aller cherclier dans trois 
jours. Eh bien! je reste au bord de mes eaux, sous mes 
ombrages, au milieu des faneurs, qui jettent autour 
d'eux cette si enivrante saveur des prés. J'écris à Paris 
que je n'y arriverai que jeudi, parce que vous n'allez pas 
à Brighton; n'est-ce pas justice que je fasse un peu 
nmrmurer contre vous, quim'ôtez le si charmant plaisir 
que je m'étais promis? 

« J'avais rêvé les plus délicieuses choses de ce séjour 
en terre étrangère. Eh bien ! tant pis pour vous, je ne 
suis pas fat, mais franchement vous y perdez, vous, la 
princesse, la comtesse, la cousine, si Elle y était encore. 
Oh! que c'est donc mal à vous, mal à Elle; êles-vous 
donc devenue sotte dans la traversée , et n'avez-vous pas 
dit à la princesse les mille aimables choses que ma 
folle foi en vous avait confiées à votre art de bien dire? Si, 
sous ces brouillards d'Angleterre, vous lui aviez parlé en 
mon nom, à votre façon de France, Elle ne vous eût pas 
répondu : a Allons l'attendre à Liverpool.» Labelle possi- 
bilité! traverser l'Angleterre, sans mot dire à âme qui 
vive, courir à toute éreintée de chevaux pour joindre de 
ces personnes qui ne passent nulle part, sans que l'on 
dise de celle-ci qu' « elle est désinvolturément belle! » et 
(le celle-là : « Oh! qu'elle est toute charmante à la fran- 
çaise!» Ne voilà-t-il pas, sur le compte de l'orateur gau- 
lois, le plus complet roman qui jamais ait été stéréotypé 
;!ux colonnes du Morning Post ou du Morning Herald? 

« L'Angleterre ne me souriait guère, vous me brouillez 
bien plus avec elle. 

.> Enfin nous voilà quittes des longs récits de la coro- 

10 



170 SOUVENIRS DE M"^ G. JAUBERT. 

nation. Il n'y a que deux choses qui m'ont frappé, et qui 
me restent; elles m'ont été écrites de Londres, non par 
vous^ cruelle ! ce vieux lord de quatre-vingt-quatorze ans, 
tombant sur les marches du trône aux pieds de la reine ; 
et la jeune souveraine quittant le trône et l'aidant avec 
beaucoup de grâce, me dit-on, à le relever, et puis, à un 
bal sous un portrait en pied de Napoléon, assis l'un près 
de l'autre, le duc de Wellington et le maréchal Soult 
devisant longtemps ensemble. 

a Mais je vous remercie de la scène de Lautour- 
Mézeray. Elle me ravit. Imaginez que. la première fois 
que je le vis, nous dînions en étrange et joyeuse maison, 
chez Amigo '. A peine avait-on mangé les soupes, déjà le 
Champagne lui montait à la tête. On prononça de façon 
assez légère le nom d'un de ses amis ; il se récria, brisa 
les verres, et, à travers un de ces tapages de table que 
j'ai en horreur, il se fait champion d'amitié avec un 
cœur si chaud, des accents si vrais, un emportement si 
tendre, que. je ne vis en lui qu'un parfaitement bon 
garçon ; et, depuis ce jour, j'ai eu à cœur de lui montrer 
mon estime en toute rencontre. Je suis certain aussi 
que, malgré l'éclat des toasts à votre dîner de Londres, 
vous ne lui avez pas mal voulu de sa rude chaleur pour 
moi. 

« N'est-ce pas que ça vous a été un divertissement 
de retrouver Lablache à Londres, et de voir cette spiri- 
tuelle tête de Michel-Ange étonnée de vous découvrir 
dans votre avant-scène? et puis vous me dites là de ces 
choses qui me font bondir en mon fauteuil, qui me 
retournent dans mes dépits, mes regrets ; mais que fallait- 
il faire? Ah! par pitié, ne me soyez pas coquette; ignorez- 
vous ce que c'est qu'une vie d'ermite durant quinze jours, 



1. Canlatricc espagnole très belle tenant des seconds rôles au 
Tlicâlre-ltalien. 



ALFRED DE MUSSET. 171 

même à quarante ans et quelques, au temps où l'on 
fauche les foins? Ah! Brighton! Princesse! Brighton! 
petite fée, Brighton! comtesse même! Brighton! ! ! 

« N'importe, je vous baise la main de la tête aux pieds, 
comme au bord de la cascade, et toujours, toujours. Hélas ! 
honni soit qui mal y pense. Mais enfin je vous reverrai 
à Paris ou à Augerville; oui, revenez ici; ce désert n'a 
point d'aspect qui ne reflète bon souvenir de vous. Au 
revoir donc, et friendly shake hands. 

« BeRUYER )' 

« Eh bien, s'écria Berryer, je déclare de bonne foi 
que je méritais d'être mieux traité que je ne l'ai été. On 
sent dans ma correspondance une chaleur, une fougue 
dont vous n'avez pas tenu compte; quant à Musset, près 
de vous, madame, sans tomber, il m'a toujours semblé 
près de verser. Mais où placez-vous, à l'égard de la 
princesse de Belgiojoso, la vendetta poétique? 

— Naturellement, mon cher ami, à la date où parut 
dans la Revue des Deux-Mondes la pièce de vers portant 
pour titre Sur une morte; c'était en 1842. 

tt Ce soir je descendrai mon précieux coffre, et nous 
tâcherons de préciser cet épisode amoureux dont vous 
avez conservé souvenir. 

— Venez ici, me dit tout à coup le châtelain, dési- 
gnant une fenêtre contre laquelle il s'appuyait, j'aperçois 
dans le parterre mon hôte Ernest Picard; il vous cherche 
et m'appelle. N'ètes-vous pas frappée du mélange de 
bonhomie et de finesse d'esprit qui se peignent sur ce 
visage ? 

— En effet, votre confrère me plaît beaucoup; mais 
sa présence ne sera-t-elle pas un obstacle à nos projets 
de lecture? 

— Chère, il est digne de prendre part au régal. Allons 
le joindre ; voulez-vous ? » 



172 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

Au premier mot du sujet qui nous occupait, lu physio- 
nomie du député s'épanouit; il s'écria : 

« Parlez-moi de ce genre de fouilles, bien autrement 
intéressant, à mes yeux, que celles des sarcophages égyp- 
tiens, ou autres raretés de ce genre. J'eusse préféré au 
don magique que possédait le diable boiteux, de péné- 
trer dans le secret des intérieurs, celui de pouvoir d'un 
coup de baguette ouvrir les portefeuilles, c'est-à-dire 
mettre le nez dans les écritures; saisir, continua Picard 
riant, chez le poète le vers encore dans son cocon, et les 
billets galants aussi. 

— Mais, répliqua Berryer, pour cela, mon cher, il 
suffit de prendre l'emploi de préfet de police. 

— Oui ; à celte seule condition d'en avoir le tempéra- 
ment ! 

— Allons, fis -je, comme curieux, monsieur, vous 
paraissez posséder une véritable virtualité. Nous vous 
admettrons ce soir à nos recherches d'autographes. 

— Madame, ces lettres vous sont-elles adressées? » 
J'exphquai ce dont il s'agissait; fixer la date des sen- 
timents qui donnèrent naissance à une pièce de vers 
parue, en I8-i5, dans la Revue des Deux- Mondes et re- 
produite seulement dans les œuvres posthumes de 
Musset. 

« Je parie, dit le châtelain h. son confrère, que vous 
ne connaissez pas les vers Su7 une morte? » 

Et il les récita, de cette voix toujours jeune et sonore, 
en dépit des soixante ans, prenant plaisir à s'entendre 
écouté par une intelligence attentive. 

« Eh bien, monsieur, dit-il en s'arrêtant, tel est le 
mystère des cœurs que, par la bonne grâce de madame, 
nous tâcherons d'éclaircirce soir. 

— Et voilà, ajouta Picard, qui va encore augmenter 
mon regret de n'avoir connu le poète que de vue. Celle 
curiosité qui nous possède, de loucher pour ainsi dire 



ALFRED DE MUSSET. 173 

les célébrités, croyez-vous, cher maître, que nos anciens 
en fussent possédés ? 

— Rarement j'en vois trace dans leurs écrits, répondit 
Berryer. Au bon vieux temps on se complaisait dans les 
in-folios, les étudiant à fond et les conmientant à perpé- 
tuité. Aux temps modernes, la jouissance consiste à 
parler sur les auteurs, juger leur talent, et cela se doit 
faire sans perte de temps, rapidement, afin de satisfaire 
la paresseuse activité qui nous dévore. Le contact est 
donc le plus favorable procédé pour cette besogne. 

— Quoi ! mon cher ami, s'écria Ernest Picard, vous 
m'enrôlez ainsi parmi les paresseux actifs ? Je réclame et 
déclare ma curiosité une disposition héréditaire. Ne 
constatez -vous pas chaque jour l'empressement avec 
lequel le public accueille les correspondances , les 
biographies, les mémoires? Nous sommes enfants du 
xvin* siècle : ainsi s'enchaînent les choses! Si nos grands- 
pères n'avaient point recherché, cultivé les supériorités, 
leurs écrits n'éveilleraient point un si vif intérêt chez nos 
contemporains. 

— Confrère ! encore une causebien plaidée ! Et, continua 
Berryer, puisque nous avons nommé les anciens, je dois 
avouer, avec cette désinvolture que provoque le plein air, 
que mon chagrin de n'avoir entendu disserter ni Aristote, 
ni Platon, est tout à fait etïacé par celui de n'avoir pas 
vu, de mes yeux vu, Aspasie, Phryné et tutte quante. 
Victor Cousin, ce me semble, comprenait une manière 
d'adoration rétrospective, dans les sentiments histo- 
riques. 

— Effectivement, M. Cousin parle de certaines grandes 
dames du temps passé en philosophe amoureux plutôt 
qu'en historien. Est-ce un amour contagieux? demandai-je 
à ces messieurs d'un ton légèrement moqueur. Tenez- 
vous pour Diane de Poitiers ou pour M'°'= la duchesse de 
Longueville? 

10 



174 SOUVENIRS DE M"'' C. JAUBERT. 



— Je tiens, madame, pour les femmes de notre temps, 
répondit galanmient Ernest Picard; et je crois que sur 
ce point notre poète serait mon chef de file. » 

Puis, avec un singulier brio, il s'écria : 

Oui, femnios, quoi qu'on puisse dire. 
Vous avez le fatal pouvoir 
De nous jeter, par un sourire, 
Dans l'ivresse ou le désespoir. 

« Il me semble, continua-t-il après cette citation lancée 
en boufifée poétique, que, tourné comme l'était Musset, 
et possédant au service de ses sentiments un art de dire 
«Michanteur, en règle générale, il devait provoquer 
l'ivresse et ne point connaître le désespoir ! 

— D'accord, fit Berryer; mais, dans le cas qui nous 
préoccupe, entre la princesse et le poète, les amours- 
propres surtout étaient en jeu. Le genre de coquetterie 
qui existait entre eux prenait souvent une physionomie 
agressive, celle d'une sorte de duel. Il est évident cependant 
qu'un grand attrait pour Alfred de Musset se rencontrait 
dans la beauté unie à l'intelligence. Or il est rare, en 
eftet, de posséder ces dons à un degré aussi éminent. 
M""^ de Belgiojoso était ce qu'on désigne artistiquement 
du nom d'étoile, genre attractif pour le poète. Laissant 
de côté un début brûlant, funeste et trop connu, avec 
Georges Sand, ne s'cst-il pas occupé tour à tour de Pau- 
line Garcia et de Rachel ? 

— Non pas tour à tour, fis-jc riant, mais des deux à la 
fois ! 

— Pour notre poète, vous le voyez, reprit Berryer, 
lotoile était un attrait. Aussi ai-je bon souvenir, madame, 
do la manière dont il vous donna place au firmament. 
C'était par une comparaison que vous fûtes amenée à 
produire à travers une vive discussion avec l'éloquente 
ei spirituelle M""^ Hamelin, qui déclarait tout poète d'une 



ALFRED DE MUSSET. 175 

personnalité insupportable. Vous défendiez Musset, tenant 
précisément à la main une lettre de lui, que le facteur 
venait d'apporter. 

« — Je parie, s'écria votre brillante antagoniste, que 
dans cette missive adressée à une charmante femme, le 
|)oète trouve moyen de ne parler que de lui ?» 

« Et je vous vois encore irritée , continua le châte- 
lain, décacheter et nous lire à haute voix une lettre d'un 
naturel remarquable, dans unmezsocaractère de gaieté et 
de sentiment. Puis, chère amie, avec une grâce d'à-propos 
qui jamais ne vous a fait défaut, vous m'avez donné la 
lettre d'Alfred en souvenir de son mémorable triomphe 
en ce lieu, disiez-vous. La lettre est placée à son numéro 
d'ordre dans mes papiers. 

— Quelle mémoire, quelle mémoire ! m'écriai-je. Que 
ne puis-je, avec la même exactitude, reproduire le mo- 
nologue qui suivit immédiatement cette attaque, et me 
laissa une sévère impression sur l'art de la parole que 
possédait M'"- Hamelin. 

a Assise là, sur le bras d'un fauteuil, tandis qu'on atte- 
lait une calèche pour la ramener à sa campagne, rele- 
vant son voile vert de côté à la Récamie}', et nous mon- 
trant son brun visage qui avait fait dire que, couchée 
dans ses draps blancs, elle semblait une mouche dans 
du lait, ses yeux noirs ardents, en dépit des années, 
n'ayant rien perdu de leur accent créole : je la vois 
encore, sautant des poètes en général à M. de Chateau- 
briand en particulier, qui était, avec raison , rangé par 
elle dans cette famille d'esprits. Puis, passant d'un coup 
d'aile à M"^ Récamier, elle commenta de la plus plaisante 
façon les droits de cette beauté à prendre rang parmi les 
poètes, 

«Non que jamais, ajoutait-elle, cette merveille eût 
commis un hémistiche; j'ignore même si elle pouvait 
écrire en prose. Pas d'indiscrétion à craindre qui jamais 



17G SOUVENIRS DE M"* C. JAUBERT. 

pût faire lire un billet d'elle? Inspirant le genre humain, 
elle était la grande prêtresse û'Éros. Elle régnait sur 
toute la nature. 

« Pour se sentir profondément ému, il fallait lui en- 
tendre narrer le désespoir d'un canari qui, par distraction, 
s'était envolé. L'oiseau favori, disait-elle, voulait revenir 
ou mourir. Le moyen? Portes et fenêtres fermées! De 
Montmorency, trois générations, sentant leur impuissance, 
ne tentaient même pas la capture du fugitif. L'illustr.' 
Ballanclie, martyr dévoué, essayait, mais en vain : il 
faisait peur au volatile par sa laideur. Comme on déses- 
pérait de réussir, le serin, par un miracle de l'amour, 
enfin devenu ingénieux, se prit avec l'énergie du déses- 
poir à becqueter le marteau de la porte cochère, jusqu'à 
ce qu'on vint ouvrir. Palpitant, il vola vers sa belle maî- 
tresse, et se réfugia dans son sein virginal. » 

« Oh! la bonne histoire, madame, s'écria gaiement 
Ernest Picard ! tandis qu'un coup de cloche, premiei' 
avertissement du dîner, rompait cette intéressante cau- 
serie. 

— Cette lettre logée dans les archives du château 
d'Augerville, dites-moi, clier maître, la lirai-je?» 

Berryer soupira, redoutant l'inexactitude des dîneurs. 

(c II faut, reprit-U, que je vous fasse passer par ma 
bibliothèque privée. Eh bien! hâtons-nous. « Et, pre- 
nant le bras de son collègue, avant le dernier tintement 
de l'appel, la lettre était parcourue. 

« J'ai besoin d'un renseignement musical, que ma 
sœur me dit ne pas pouvoir me donner. Auriez-vous par 
hasard souvenir, madame et très petite marraine, qu'il y 
ait un recueil de valses de Strauss intitulé les Soupirs? 
Veuillez poser une seconde votre front titanique dans 
votre imperceptible main, et si vous ne vous en sou- 
venez pas, n'en parlons plus. Je ne sais pas pourquoi je 



ALFRED DE MUSSET. 177 



crois m'en souvenir, et je crois en outre que cette valse, 
— vous savez : 

Ti ti ta, ti, ti, ti, ta, 

Ta, di, da, do, ta, di, di, da, 

Li, da, dou..., 

« En fa, est tirée dé là. 

« Vous ne savez pas jusqu'à quel point j'ai béni le ciel 
de la visite que j'ai eu l'honneur de vous faire hier au 
soir. Pour vous l'expliquer, il faudrait vous dire énor- 
mément de choses. 

« D'abord, il y avait longtemps que je ne vous avais 
vue. 

tt Secondement, vous seriez peut-être allée à votre soi- 
rée si personne n'était venu ; or il est venu peu de monde, 
et j'étais de ce peu ; en troisième lieu, je me sentais niai 
à l'aise, par suite de quelques soupers; vous m'avez dit 
que le thé me ferait du bien, sur quoi j'en ai pris avec 
un morceau de brioche de votre menotte, et je suis ren- 
tré chez moi bien portant, doux et tendre comme un 
agneau! 

«Quatrièmement, j'avais m/je/^ un sujet depetitsouci, 
lequel s'est envolé à la vue de votre robe de pourpre et 
de votre petite guirlande de roses. Et j'ai appris, le len- 
demain, c'est-à-dire ce matin, qu'en eft'et le souci était 
sans raison. 

« Enfin, que vous dirai-je ? je me suis senti de tout 
cela comme un œuf cuit au bain-marie. 

« Il est certain qu'il y a un soleil, et même plusieurs, 
dit-on, qui font quelquefois mal aux yeux. Il y a aussi 
de belles pleines lunes toutes rondes, très blanches. Il 
est sûr qu'il y a aussi des étoiles, une surtout, blonde, 
mignonne, scintillante, un peu pâle; elle paraît grosse 
comme une tête d'épingle, et cependant, quand on la 
regarde, il semble qu'on sent la chaleur du doux rayon 



17S SOUVENIRS DE M"'' C. JAUBERT. 



qu'elle vous lance. Quand vous serez à la fenêtre cet été, 
cherchez-la si vous n'avez rien à faire : elle est à peu 
près à cette distance du fromage mommé lune. 
« Bonsoir, madame, and shake hands. 

« Alfred de Musset. » 

La cloche sonna de nouveau. 

« A table ! à table! » criait le châtelain de sa voix vi- 
brante. 

Ernest Picard, au moment où je joignais ces messieurs, 
parlait avec animation de sa lecture : 

« C'est d'une gaieté où s'infiltre le sentiment; je suis 
charmé, enchanté de connaître cette façon d'écrire, si- 
gnée par Musset. 

— Mon cher, dit le maître, redevenez prosaïque, je 
vous prie, et ne jetez pas dans le désespoir mon cordon 
bleu en mangeant sans songer à ce que vous faites. « 

Après ce rappel, on fit honneur aux talents de fhabile 
Catherine; puis la politique anima les deux intéressants 
convives, dont maprésence n'entravait en rien l'abandon. 
Le sujet était sérieux. Cependant, par quelques éclairs 
d'une spirituelle gaité. Einest Picard désarmait un in- 
stant notre grand orateur. 

Entre ces deux intelligences, lancées dans des voies 
politiques différentes, existait un double point de repère, 
l'amour du pays, la haine du gouvernement de Napo- 
léon III. Que de sagacité dans leurs prévisions, sur la fin 
terrible de ce règne! 

Notre illustre Berryer, de sa voix pathétique, répétait : 

« Pauvre France, cher pays! Je ne verrai pas la fin de 
l'empire; mais vous, mon cher Picard, vous êtes jeune, 
vous assisterez à la catastrophe, à l'abaissement, la ruine, 
la honte.... Nous y marchons, nous y courons..,. Quel 
aveuglement! » 

Par une malice involontaire de la mémoire, je me sou- 



ALFRED DE MUSSET. ^79 



venais qu'en 1840 j'avais, de ces mêmes lèvres, entendu 
s'échapper ce singulier jugement sur le prince Louis, 
qu'il défendait alors, comme avocat, à la Chambre des 
pairs; il disait : « C'est un bon jeune homme! entêté. 
■ n'écoutant pas les conseils, mais qui me parait un illu- 
miné peu redoutable. » 

C'était mal apprécié : une fois encore nous pouvons 
constater le tort des jugements où les travers de l'esprit, 
les défauts du caractère ne tiennent pas la place qu'ils 
occupent de fait, et que transforment un jour en unevéri- 
table force les hasards de la fortune. Il me parut au des- 
sert qu'il fallait rompre avec cette politique qui nous 
assombrissait : 

« Messieurs, dis-je, vous n'allez pas. je suppose, prolon- 
ger la séance à l'anglaise et m'abandonner? Quittons la 
table, n'est-ce pas, mon cher seigneur?» et, prenant le bras 
de Berryer, nous gagnâmes le salon. La pièce était éclai- 
rée par un brillant feu de fagots ; on nous servit un café 
exquis, dont le parfum me rappelait ce nom de Prince 
Café, que je donnais souvent à 3Iusset comme variante de 
celui de Prince Phosphore de cœur volant, qui m'avait 
donné un droit incontesté au titre de marraine. Dans ma 
pensée, la qualité stimulante qui appartenait en propre 
au poète, par sa manière d'écouter, de coniprendre. de 
réveiller l'esprit, établissait une sorte d'analogie avec 
l'animation provoquée par ce noir liquide, dont l'usage a 
bravé les menaces de la Faculté. 

Après quelques instants d'une demi-rèverie, provoquée 
par la chaleur du feu succédant au repas : 

« Eh bien, lisons-nous? demandai -je. 

— Oui! oui ! fut le cri du châtelain. 

— Surtout, madame, en grâce, ne passez rien, insista 
notre curieux. 

— Vraiment? il faut donc, puisqu'elle se trouve sous 
ma main, vous lire celte lettre-ci, qui avait s livi de près 



180 SOUVE.MRS DE M"" C. JAUBERT. 

celle sur la valse des Soupirs. Permettons-nous ce léger 
écart, avant de poursuivre la marche amoureuse à la- 
(juelle les vers Sio' une marie mirent seuls un terme. » 

« Mon grand-père avait fait un jour acquisition de 
deux petits bœufs d'airain, gros comme des moineaux, 
mais véritablement antiques. Un ami amateur vient le 
voir; il les lai montre, Tamateur les admire, les prend, 
les retourne, et délicatement en glisse un dans sa poche 
de côté. « Eh bien, dit mon grand-père, vous ne m'en 
rendez qu'un. ;^ L'autre cherche, se baisse, regarde sous 
les meubles. « Où diable peut être l'autre? Je ne conçois 
pas.... — Ne cherchez pas, lui répond mon grand-père, 
en lui montrant sa poche, il est là. » 

« Ceci, madame, est pour vous dire qu'il est cruel 
d'être deviné, mais qu'il est atroce qu'on vous mette le 
nez sur un puff. Vous en êtes donc bien sûre qu'elles 
n'existent pas, ces valses appelées les Soupirs? Eh bien, 
madame, apprenez que s'il n'y a pas de valses appelées 
les Soupirs, il y a du moins des valses, et qu'il y a aussi 
des soupirs^ car j'en pousse de furieux en ce moment, 
attendu que je suis rentré à pied, n'ayant pas trouvé de 
fiacre. 

«Savez vous une chose? je m'entiche, voilà un beau mot, 
que vous comprendrez, j'en suis sûr. Je suis en train de 
m'enticher, c'est-à-dire que je m'cncoqueluche, — et 
de quoi? — ah! ah !... du faubourg Saint-Germain, mon 
faubourg, madame ; je l'habite. Décidément on y est cent 
mille fois mieux, meilleur, plus libre, plus romanesque, 
plus hypocrite, plus vertueux, plus roué, plus usagé, plus 
indulgent, plus vrai, et de meilleure comp;ignie qu'en 
aucun lieu du monde. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter 
à cet éloge de mon quartier, c'est que vous en êtes, bien 
que vous habitiez la Chausséc-d'Antin (cet absurde cloaque 
de la finance). Oui, madame, vous en êtes par l'esprit, 



ALFRED DE MUSSET. 181 



par les façons d'être et de dire, depuis les pieds jusqu'à 
la tête; vous en êtes par le sang, d'ailleurs, et l'on sait 
assez que le conseiller de la Verdrillette est de race. 

« Et, donc, il faut en convenir, s'encoquelucher est 
divin, et votre petite lettre aussi. Voilà ce que j'ai à vous 
dire, et cela retardera- t-il ou avancera-t-il la députation ? 

« C'est à mon étoile à le dire, cela ne me regarde pas. 
Si on voulait faire des actes héroïques dans notre temps, 
trouverait-on qui vous comprenne et qui vous aide? J'en 
doute, et le voudrais possible. 

« Compliments respectueux. 

a Alfred de Musset. » 

(( Étant vivement intéressé, je deviens insatiable ! )) dit 
Ernest Picard, qui, du ton d'une prière, sollicita, avant 
d'aller plus loin, un petit croquis biographique deM'"^de 
Belgiojoso. Cela ajouterait encore à l'intérêt avec lequel 
il allait suivre les sentiments du poète. 

« Mais, dis je, vous croirez que je commence un conte 
(Je fées. Cependant notre châtelain, là présent, peut exer- 
cer un sévère contrôle. Je commence! 

« La princesse Christine possédait tous les dons qu'on 
attribue à l'enfant dont les fées ont entouré le berceau. 
Née marquise de Trivulce, à seize ans maîtresse d'une 
grande fortune, elle épouse le jeune et beau prince de 
Belgiojoso, Milanais comme la jeune fille; celle-ci, à une 
singulière et rare beauté, joignait un port élégant et 
noble, un son de voix enchanteur.. . 

— Oui, vraiment, interrompit d'un ton animé le graml 
orateur, je vous certifie, mon cher collègue, que, sensible 
à la musique comme je vous connais, cet organe vous eût 
tout de suite dompté! 

— Dompté ? reprit d'un ton de bonne humeur le député 
républicain. Je ne suis point une bête féroce, et j'eusse 

11 



lS-2 SOUVEMIIS DE M'"'' C. JAUBERT. 



volontairement tléchi le genou devant cette souveraine 
l)eauté. 

— I.a princesse, monsieur, avait cent titres encore à 
\us génuflexions. Une intelligence rare, l'esprit passionné 
et dominateur, un regard puissant, un courage de sang- 
froid remarquable et, plus que tout, Fart de plaire, 
contre partie essentielle du besoin d'être adorée. 

— 11 est évident, ajouta Berryer à son tour, qu'un grand 
attrait pour Musset se rencontrait dans cette intelligence 
unie à la beauté, il est rare en effet de posséder de tels 
dons à ce degré éminent. 

— Cependant, mon cher ami , repris-je, ces deux 
natures ne se comprenaient pas et ne pouvaient s'en- 
tendre, tout en s'attirant et se désirant. Aux yeux de la 
princesse, les hommes formaient une seule et vaste caté- 
gorie, divisée en trois séries amoureuses : // lest^ le fût^ 
ou le doit être. D'elle je citerai ce propos : 

« Je ne saurais deviner quel intérêt nous prenons à 
« l'existence quand les yeux ne nous regardent plus 
« avec amour. » 

« Quant à Musset, qui pouvait prétendre à plaire sans 
ses litres à la célébrité, acquis dès l'âge de vingt ans, il 
refusait de se soumettre au régime égalitaire, à être tout 
le monde. Sa nature passionnée alors se révoltait, ainsi 
que son esprit délicat, sensitif et susceptible à l'excès. 

— Quels éléments pour traverser la vie, ô poète, 
l)()ète! soupira Picard. 

— Heureusement, monsieur, repris-je, qu'une extrême 
mobilité d'impressions le défendait contre lui-même. 
Je vais tout de suite vous mettre sous les yeux une lettre 
qui peint bien le secret de cette nature. 

« Cela, Berryer, vous amusera à lire haut. Faites-le, je 
vous prie. » 



ALFRED DE MUSSET. 183 

« Lundi, nuit. 
c; Ma chère marraine, 

« Je suis allé deux fois chez vous aujourd'hui et je 
n'ai trouvé que votre femme de chambre. Après cinq 
parties d'échecs perdues, je m'étais couché de désespoir. 
La plus aimable et la plus imprévue des rages de dents 
(grâce à Dieu et au vent qu'il fait) me réveille en sur- 
saut à cinq heures du matin. Je me relève et vous écris, 
d'abord pour cesser de souffrir, et ensuite pour vous 
raconter ce que je vous aurais dit si j'avais pu vous 
rencontrer. Voici cette lamentable chose qui m'étouffera 
infailliblement. 

a Le ciel m'a inspiré l'heureuse idée de sortir ce matin, 
par un temps à ne pas mettre un parapluie dehors. Je 
me suis d'abord et avant tout transporté chez vous, où 
je vous ai dit ce que j'ai trouvé. Sur quoi, je suis allé 
rue de la Michodière, où j'ai trouvé Desdemona en robe 
de chambre. Je me hâte de vous dire qu'elle a été tout 
aimable, que la chose s'est très bien passée, en un mot 
in tutti fiocchi. Mais voici : 

u J'avais eu la fièvre la nuit passée. Je ne vous dis pas 
ceci, madame, pour que vous le répétiez à ma mère. 
Ayant donc eu la fièvre, je m'étais revêtu d'une certaine 
fourrure que vous connaissez peut-être, et comme il 
faisait très chaud chez Desdemona, j'avais naturellement 
encore plus chaud. Cela me faisait du bien, il n'y a rien 
à dire, mais cela se voyait probablement sur mon visage. 
Or, il y avait là un M. Osborn, lequel est, je crois, pia- 
niste; mais certainement Anglais. Au milieu des compli- 
ments les plus complimenteurs du monde, quelques 
mots de ce devilish languagc. ont été échangés entre 
Desdemona et l'insulaire. On supposait que je n'y enten- 
dais rien, et je causais d'ailleurs avec la maman. Ima- 



181 SOUVENIRS DE M-' G. JAUBERT. 



ginez maintenant que je crois, mais archi-crois, avoir 
saisi au vol deux mots atroces, que je ne vous répéterai 
jamais, en manière de plaisanterie sur la fourrure et la 
chaleur. Je n'ai pas eu l'air de comprendre, et personne 
n'a pu me dire comme à Mithridate : « Seigneur, vous 
changez de visage. » 

a Mais, dites-moi un peu! concevez-vous tout le revers 
de cette médaille! que j'aie bien ou mal compris, sentez- 
vous tout le sel de cette plaisanterie, que mon vieil 
ennemi le hasard m'a joué? 

(c Si je ne me suis pas trompé (et je ne crois pas 
m'être trompé), sentez-vous le bien que m'ont fait ces 
deux mots sans bienséance ni pitié (pour ma fièvre) et 
presque grossièrement féroces? 

a Si je me suis trompé, quel moyen de le savoir? 
aucun, et, vous me connaissez, me voilà convaincu. Poui' 
la peine qu'il a pu me faire, je n'y pensais plus ce soir 
après dîner, mais jamais je ne me trouverai vis-à-vis de 
la demoiselle sans... Que le diable emporte les langues 
•étrangères! 

« Voilà mon histoire. Ouf! 

« Je finis de plus en plus ma nouvelle, qui n'en finit 
pas et qui m'ennuie. 11 n'y a pas de mots, ni anglais ni 
français, qui puissent l'exprimer. 
« Compliments désappointés. 

K Alfred de Mi!SS!:t. -^ 

« Voilà un Osborn que je ne puis souttrir , s'écria 
Picard ! 

— Eh bien! repris-je, peu de jours suffirent à la 
faire oublier. Alfred ne rencontra plus l'Anglais, et, sous 
le charme du talent de Pauline Garcia, son cœur ému se 
sentait de nouveau amoureux. 

— . Sans en savoir plus long, dit à son tour Berryer, jo 



ALFRED DE MUSSET. 185 



commence à très bien m'expliquer les intermittences 
que j'avais remarquées dans les sentiments qui parais- 
saient et disparaissaient, entre la princesse et le poète. 

— Sans cesse mêlées ensemble, repris-je, ces deux 
existences n'étaient que brouilles et raccommodements. 

« J'avais été passer avec M""^ de Belgiojoso quelques 
jours à Versailles. J'annonçais mon retour à Musset, et 
sa réponse, jugez-en, ne soufflait certes pas un vent 
d'orage, et pourtant celles qui suivirent témoignent des 
alternatives accoutumées. » 

« Mardi. 
<( Je vous avais écris une lettre qui commençait ainsi : 

(( Madame, 

« Je nai absolument rien à vous dire de neuf, mais je 
« vous écris parce qu'il ne peut pas être que vous m'ayez 
« donné votre adresse et que je n'en aie pas profité », 
lorsque j'ai appris par le canal de ma famille que vous 
deviez revenir dimanche. J'ai donc vu qu'il était trop 
tardj car c'était un samedi. Cent et un remerciements 
d'abord pour votre bon envoi. Je ne trouverai jamais le 
moyen de vous dire le plaisir que j'ai ta voir arriver une 
lettre de vous, à la décacheter, à la lire, avec la certi- 
tude d'y toujours trouver un mot de vraie amitié, et une 
bonne nouvelle. Au milieu de ma sotte vie, quand je lis 
une lettre de vous, je dois avoir un peu l'air d'un homme 
empoisonné par la fumée de l'asphalte ou du tabac, qui 
entrerait tout d'un coup dans un jardin, et qui recevrait 
dans le nez un coup de vent plein de l'odeur des roses. 

'.( Ainsi donc Elle revient et vous aussi, on va donc 
pouvoir un peu vi\Te. 

« Je voudrais pouvoir répondre quelque chose à 
votre gentil mot sur les apparitions^ mais les petites 
tapes de votre petite main sont si douces à recevoir, que 



186 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



je VOUS avoue qu'elles ne corrigeront jamais guère per- 
sonne. Quoiqu'il en soit, sachez que votre filleul travaille. 

« Qu'elle était jolie l'autre soir, courant dans son 
jardin avec mes pantoufles et un petit bonnet noir et 
rouge en laine tricotée! je lai pourtant senti et c'est 
vrai. Je ne vaux plus rien, je ne suis plus fou en amour. 

« Et vous??? 

(( Et si on ne l'est plus, qu'est-ce que le reste? Dérai- 
sonner en conscience, voilà la grande aftaire de la vie. 
Quand on n'ose plus déraisonner, il faut se brûler la cer- 
velle ou se marier. 

« Que pensez-vous des trois vers suivants : 

« Lorsqfue ma bien-aimée entr'ouvre sa paupière, 
« Sombre comme la nuit, pur comme la lumière, 
« Sur l'émail de ses yeux brille un diamant noir. 

« Je veux beaucoup savoir si vous aimez cela. Je l'ai 
écrit avec deux bonnes choses, un petit mot de vous et 
le souvenir de Paolita. Je vous préviens qu'on l'a trouvé 
hardi, mais est-il bien sûr que ce soit un défaut que la 
hardiesse? 

« Question. Pourquoi les souvenirs de Paolita me 
reviennent-ils sans cesse en présence de X.. . ? Parlez donc 
du droit de présence! 

« Aulre question. Si Paolita, en chantant le Saule, 
avait l'idée de se retourner un peu de côté (je suis au 
balcon) et de rendre votre très montmorencique filleul 
amoureux fou, que signifierait le proverbe des deux 
lièvres? Ceci est une question philosophique et providen- 
tielle. 

« Troisième question. Ne pourrait-il pas se faire que 
je me t7'ouvasse entre deux selles Fi donc ! 

« Dernière question. Pourquoi l'odeur du patchouli 
me rend-elle mélancolique, et celle de l'iris joyeux? Cela 
est un rébus. 



ALFRED DE MUSSET. 187 



ce Je donne à votre pied gauche, madame, imo poignée 
de main. 

« Ces trois vers sont dans l'idylle Rodolphe, s 

« Alfred de Musset. 

« Votre conseil était bon, chère marraine. Venant do 
vous, il devait l'être, mais, suivi par moi^ j'en avais bien 
peur. 

'( Je suis monté, le cœur battant, ce matin en voiture; 
cependant j'ai déployé le plus beau caractère en des- 
cendant la côte de Viroflay à pied, et si vous saviez ce 
qu'il m'a fallu de courage pour sonner à la porte, vous 
me donneriez la croix d'honneur. L'honnête figure 
de Piétro elle-même et le salut amical de M. M*** 
n'avaient pas suffi pour me rassurer. Quand l'astre s'est 
levé h moitié endormi, voilé de quelques nuages, mais 
parfaitement doux et charmant, répandant autour de 
lui les rayons les plus purs, je me suis alors senti un 
peu ragaillardi, et, ainsi brûlé du soleil en route, je me 
suis mis à jouer aux échecs au clair de la lune. 

« (Cette métaphore est un peu romantique.) 

« Quoi qu'il en soit, la redoutable personne a été... 
Dieu! que les mots sont bêtes! De mon côté, je crois 
avoir fait mon devoir, n'ayant point grogné, et ayant 
avalé plus de quatre verres d'eau rougie. Je me sentais 
quelque chose de si mouton que j'en ai pris en rentrant 
une bavaroise au lait. « milk and umter! » dit Byron 
quelque part. Mais, dites-moi, marraine, comment se 
fait-il que j'étais beaucoup plus furieux l'autre jour que 
je ne suis satisfait ce soir? Quelle férocité! me disais-je 
l'autre fois; quelle cruauté! quelle horreur! Et ce soir, 
en roulant avec l'abbé Stefani, je me disais bien tout 
bas : Quel charme! quel !el et bon enfant! mais, je le 
répète, je ne suis pas aussi content que j'étais en colère. 



188 SOUVENIRS DE M""^ C. JAUBERT. 



Voilà un vilain sentiment. Pourquoi? Vous me direz peut- 
être que cela tient à ce que l'autre fois j'étais furieux 
sans motif, tandis qu'aujourd'hui j'avais lieu d'être 
content, et vous reconnaîtrez là l'adroite et heureuse 
cervelle de votre déplorable filleul. 

(( Mais c'est une calomnie. Oui, j'ose l'affirmer, je suis 
aussi reconnaissant que grognon. Ainsi cherchez une 
autre explication. Je pose la question devant votre 
sagesse. Si j'osais hasarder un avis, je croirais presque 
que cela vient de ce que la férocité ne me laissait rien à 
désirer, et que je ne souhaitais vraiment rien au delà, 
tandis que la douceur.... Mais vous me ferez part, j'es- 
père, de votre opinion. 

« Bonsoir, marraine. Au milieu des mouches de Ver- 
sailles, regardez votre petit pied, et songez qu'il y a un 
merle blanc qui picote à l'entour. Yoiirs. 

« Alfred de Musset. » 

« P. S. — Dites-moi aussi, je vous en prie, ce que 
vous semble de la phrase suivante : 

<( Il y trouva (c'est d'Origène qu'on parle) celte préfé- 
p rence passagère pour les soins matériels sur les plaisirs 
«de l'esprit, si précieuse lorsqu'elle est inaccoutumée et 
« si douce pour celui qui la cause. » 

« Je ne cite peut-être pas bien exactement, mais il y a 
de cela. N'esl-ce pas bien dit et bien senti? C'est dans 
un ouvrage très grave. Sans avoir la prétention de res- 
sembler à Origène, mon estomac malade en a gardé 
mémoire. 

« Alfhed de Musset. » 

« 11 me semble, dit Berryer, que cela est tiré du grand 
ouvrage de M'"* de Belgiojoso sur le dogme catholique? 

— Efï'eclivement , votre mémo're ne vous trompe pas, 
mon cher ami. L'ne fois la réconciliation accom}ilie, la 



ALFRED DE MUSSET. 183 



saison d'été nous dispersa tous. Vers le milieu d'octobre, 
je reçus d'Alfred de Musset une lettre, d'après laquelle je 
lîôuvais supposer que son amour pour la princesse avait 
rejoint les vieilles lunes dans leur incognito, et qu'il 
n'en serait plus question. Dites un peu si votre impres- 
sion est trompeuse comme la mienne? » 

« Mardi, 17 octobre. 

« Le bruit court que M""^ Jaubert revient à Paris au 
mois de novembre. J'espère qu'elle me dira peut-être à 
son retour pourquoi je ne lui ai pas écrit pendant son 
absence. Si j'en cherchais la raison moi-même, je me. 
tromperais certainement, et M""^ la conseillère, malgré 
son esprit, s'y tromperait peut-être aussi. 

« Elle me dira que je suis paresseux, distrait, amou- 
reux et perdeur de temps, c'est-à-dire badaud et Pari- 
sien, et c'est vrai, mais ce ne sont pas là des raisons 
valables, car, avec tout cela, madame sait mieux que per- 
sonne combien j'oublierai d'hommes et de choses avant 
que l'oubli puisse parvenir à elle dans mon cœur. 

« Je cherche donc en vain le motif de ce silence, et je 
me vois obligé de dire, avec M. Royer-CoUard :« Un 
fait ne prouve rien. » 

a Non, madame, pour ma part du moins, mon silence 
ne prouve pas qu'il soit poussé le plus petit brin d'herbe 
sur le chemin de notre amitié, mais de votre côté en 
est-il ainsi? C'est une question que je n'ose pas me faire 
(le peur d'avoir tort; car j'ai tort, cela est certain, c'était 
à moi de me rappeler à vous, et une jolie femme, par cela 
seul qu'elle est femme, n'écrit pas plus la première, 
même a un ami, qu'elle n'invite des danseurs au bal. 
Dites-moi si j'ai perdu et ce que j'ai perdu. J'ai peur que 
ce soit d'abord un peu de confiance; ai-je encore des as 
dans mon jeu? 

11- 



190 SOUVENIRS DE M=' G. JAUBERT. 

« Convenez que si cette vie est une partie de cartes, je 
triche quelquefois assez bien, mais que je joue bien mal! 

« Pour un diplomate en espérance, je n'ai guère de 
dispositions, et je n'en suis pas seulement, en fait de 
science du monde, à la carte de visite. « Un élégant qui 
«n'est pas mondain! médisait un jour M'"' de Girardin.» 
Elle aurait mieux dit : « Un élégant qui a des redingotes 
« décousues et un mondain qui ne va pas dans le monde ! » 

« J'ai pourtant été voir, il y a deux ou trois jours, la 
très belle marquise votre nièce, que j'ai trouvée sur sa 
chaise longue, gaie et belle comme une houri. Je ne 
sais comment elle s'y prend pour rester si jolie; au 
milieu de ses peines, elle est comme une perle fine dans 
une coquille d'huître; elle ne bouge pas, mais on l'em- 
porterait bien si on pouvait. Quant à M""* de Vaulreland, 
je suis tellement honteux quand j'y pense que je n'ose 
en parler. 

« J'ai été à Compiègne, j'ai fait une nouvelle, et 
quelques vers — c'est tout — et vous?... et vous?? et 
vous??? 

« J'ai eu de seconde main, les histoires les plus diver- 
tissantes sur le Romanesco, etc. J'ai pensé que, si 
j'eusse été moins sot, j'aurais pu avoir de vous sur ces 
sujets divers quelques-unes de ces adorables lettres que 
je garderai toute ma vie comme souverain remède à 
tous les ennuis. 

« A propos d'ennui, j'ai découvert une chose. L'ennui 
m'ennuie, et je n'en veux plus entendre parler, ce qui 
fait que je me porte mieux. 

« Adieu, madame. Êtes-vous grandie? 

« Alfred de Musset. » 

Plus l'hiver avançait, plus de nombreuses réunions et 
des soirées intimes rapprochaient fréquenunent M""= de 



ALFRED DE MUSSET. 191 

Bel giojoso et Alfred de Musset, qui se retrouvaient tou- 
jours avec une animation piquante. 

Un soir où, chez moi, le poète exerçait son crayon à 
faire quelques caricatures, la princesse le mit au défi, 
assurant que cela avait été souvent tenté sans y par- 
venir. 

Mussetde se récrier, ajoutant: <<■ La régularité des traits 
n'empêche rien, je vous assure ! 

— Voici un crayon, dit la princesse, essayez ; je vous 
autorise. » 

Un trait rapide traça un petit trois -quarts, où l'œil 
immense était placé de face, et, pour la tournure, une 
pose un peu abandonnée, en exagérant la maigreur, 
complétait une ressemblance prise en caricature. 

Toutes les personnes présentes se précipitaient pour 
voir, et souriaient sans se récrier. Elle, avec un air d'in- 
différence de très bon goût, répéta : « Il y a quelque 
chose, » et ferma l'album. 

Mon rôle de maîtresse de maison m'y autorisant, je 
m'emparai du livre et le mis à l'abri des curieux. 

« Vous avez brûlé vos vaisseaux, dis-je au poète, 

— Cependant, madame, je n'ai jamais été plus épris 
qu'en la regardant tandis que je traçais ce croquis. 

— Tant pis, dis-je vivement, vous l'avez blessée. •>■> 
Peu de jours après , la lettre suivante me donna 

raison. 

a Marraine!! 

;< Le fieux est déconfit!!! 

« Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête? 

« 11 a écrit à cœur ouvert, comme un panier, sans rien 
cacher, sans rien enjoliver, sans rien mitonner, sans rien 
niignonncr, sans rien de rien. 

« On lui en a flanqué sur la tète. 



19-2 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

« On lui en a fait une réponse, ô marraine 1! une ré- 
ponse IMPRIMABLE. 

« Oui, madame, o-u-i, cette réponse pourrait et devrait 
peut-être être typographiée. On y trouve la plus noble 
lîorté à 80 degrés (non centigrades) au-dessus de zéro, et 
le calme le plus parfait à 120 degrés au-dessous. Ce qui 
représente une force de 200 chevaux, ou approchant. 

« Et savez-vous ce que cette pauvre bête a conmiencé 
par faire en recevant cette i-éponse immortelle, ou du 
moins digne de l'être? 

« Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un 
veau pendant une bonne demi-heure. 

« Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon 
meilleur temps, la tète dans mes mains, les deux coudes 
sur mon lit, les deux pieds sur ma cravate, les genoux 
sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté comme un 
enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eulavantage 
de souffrir comme un chien qu'on recoud ( métaphore 
chasseresse). 

« Ensuite je me suis trouvé, comme bien vous pensez, 
dans une vexation si cossue que je nageais dedans. Ma 
chambre était réellement un océan d'amertume, comme 
(lisent les bonnes gens, et je piquais des tètes dans ce 
lac, coup sur coup. Vliîvlan! flan! pagn! etc. 

H Ensuite, après cet exercice, j'ai été dans une 
colère monstrueuse, il m'est impossible de vous dire 
contre quoi, mais j'ai été très en colère, et cela a duré 
au moins deux heures. Béni soit Dieu que je n'aie rien 
cassé. 

<^ Ensuite j'ai commencé à me sentir fatigué, et je me 
suis remis à pleurer, mais très peu, seulement pour me 
ratraichir. 

« Ensuite, j'ai mangé quatre œufs. 

« Ils étaient sur le plat. 

« Après quoi, je me suis senti fatigué (après quoi veut 



\ 



ALFRED DE MUSSET. 193 



dire à présent). J'ai tellement souflert que je n'en peux 
plus, et c'est pourquoi je vous dis des bêtises. 

« Si vous voyiez ma figure, c'est à crever de rire, j'ai 
les cheveux à l'état de futaie; l'œil gauche qui me sort 
de la tête, l'œil droit qui pleurotte encore, et qui est à 
demi fermé et très poché, le nez rouge comme une ca- 
rotte et le visage allongé comme un vieux masque 
mouillé à la foire aux pains d'épices. 

« amour ! ce sont là de tes jeux! 

« Que le diable emporte les jeux de l'amour, ils sont 
encore pires que ceux du hasard. 

t( Sacrebleu ! marraine, que ça fait de mal, ces petites 
plaisanteries-là! 

« Sérieusement, 

« Je m'abstiendrai dorénavant de toute correspon- 
dance ou rapport quelconque avec Son Altesse Sérénis- 
sime; sous aucune espèce de prétexte, je n'en joue plus. 

« De plus. 

« Je vous autorise formellement, vous, madame Jau- 
bert, domiciliée dans la rue où est votre maison, âgée 
d'autant de printemps que leslilas de l'année prochaine, 
petite de taille et saine d'esprit, ce qui est fort heureux 
pour vous, je vous autorise, dis-je,à dire à M. le docteur 
ceci : 

« Vous avez trouvé mauvais que mon fieux vous ait dit 
l'autre jour : « Ça ne fait pas mon compte. » Il a l'hon- 
neur de vous dire aujourd'hui : « Ça fait mon compte. » 

« Alfred de Musset. » 

Ici se rencontre un billet me remettant en mémoire 
un détail. 

Alfred de Musset, agité par la dernière brouille, qui le 
séparait sér-ieusement , protestait-il, de la princesse, vint 
]^^ trouver. 

•i Ce n'est ni chez elle^ ni chez vous, madame, que je 



194 SOUVENIRS DE M™' C JAUBERT. 



voudrais la rencontrer, mais, si j'étais invité au bal de 
M"^^ de T..., ce serait différent. » 

Aussitôt son nom prononcé, j'obtins l'invitation. 

Or, voici la réponse qu'il y fit : 

« f ai profondément réfléchi et j'ai découvert que ce 
n'était pas la peine. Je n'irai pas vendredi. 

(( Ce qui n'empêche pas, mais pas du tout, que je ne 
vous remercie de tout cœur d'avoir pensé à moi qui 
n'en suis guère digne. 

« Vous êtes bien toujours vous, ma belle marraine, 
c'est-à-dire toujours bonne. 

« Dites, je vous en prie, à la comtesse que j'irai indubi- 
tablement lui faire visite d'ici à ma mort, dans toutes 
les règles, avec carte et en grande tenue. Et ajoutez que 
si mes profonds respects et très humbles excuses ne 
peuvent la toucher, il ne me reste plus qu'à lui dire ce 
qu'une religieuse disait à sa supérieure : «Si vous n'êtes 
pas contente de moi, couchez-vous auprès. » 
c Compliments sincères. 

<( Alfked dk Musset. 
(' Mercredi soir. » 

Un mois s'écoula, le printemps était arrivé, un ami 
d'Alfred de Musset me dit : Ne vous étonnez pa*s de son 
absence; avec cette soudaineté que vous lui connaissez, 
il est parti pour la campagne en Normandie. Je ne pus 
résister à le plaisanter sur cette vigoureuse résolution 
d'absence, et il me répondit par la lettre suivante, bientôt 
suivie d'une autre où l'accent du départ avec séjour a la 
campagne a déjà moins de fermeté. 

« Marraine, 

'( Il vous est arrivé certainement li'ès souvoï)t de soui- 
ller dans un ballon sec, avec un tuyau de plume : vous 



ALFRED DE MUSSET. 105 



l'avez vu passer de l'état de parchemin à celui de melon, 
et, si vous avez continué à souffler, pouf ! 

«Voilà l'effet qu'a produit sur moi votre phrase : « Le 
serpent n'allaitpas en Normandie chercher des pommes. » 

« Je vous défie vous-même d'avoir plus d'esprit que ce 
mot-là. Dites donc ! comme c'est gentil, vous! 

« Quel dommage de passer sa vie à dire : quel dom- 
mage ! 

« Une chose qui me semble singulièrement bizarre, 
c'est que ce beau mandarin déguisé en princesse vous 
embobine avec ses grands yeux cruels au point de vous 
inoculer le goût des sermons. 

« Quanta moi, voici mon opinion tout entière : 

[Ici deux feuilles blanches.) 

'(Vous comprenez, j'espère, qu'après ce que je viens 
de vous dire , vous n'avez plus la moindre obser- 
vation à me faire. Je ne pense pas qu'on puisse rien 
ajouter à un plaidoyer aussi éloquent. Et je vous prie 
de ne pas me plaisanter, parce que j'ai coupé un papil- 
lon au vol, l'autre jour, à trente pas, avec un fusil que je 
tenais au bout de mon bras en manière de pistolet, de- 
vant deux témoins; ainsi... ah, mais!... et j'étais assis sur 
un perron, et je venais de mettre 49 grains de plomb 
(comptés) dans un morceau de papier gris, tout en reli- 
sant les traductions de Leopardi, auxquelles je souhaito 
le même bonsoir qu'à bien d'autres choses. 

« Il est certain que je suis horriblement amoureux; 
mais je ne sais plus de qui, c'est peut-être de vous, et 
je ne sais pas trop comment mettre mon adresse. Si je 
mettais par exemple : 

a A Madame la prinJaucesse bert de Bel rue Taitgio- 
joso bout? croyez-vous que cela irait à Saint-Germain? 

« Vous dites que vous m'aimez à tort et à travers, et 
moi à droit et à raison. 

« Le FiELx. » 



19G SOUVENIRS DE M"'^ C. JAUBERT. 



« Jeudi, campagne. 

« Eh bien, madame, vous ne vouliez pas le croire. 
Qu'est-ce que vous dites maintenant? Suis-je parti ou 
non? hein??? 

« Hélas ! je ne suis que trop parti. En bonne conscience 
savez-vous ce que j'ai fait là? la chose du monde la plus 
sage et la plus stupide qu'on puisse voir. 

« Raisonnez un peu et dites-moi : il n'y avait moyen 
d'arriver à rien de bon ; danger de s'aigrir, comme vous 
le prévoyiez très justement; ilem, raison de souffrir, et 
de souffrir très sérieusement malgré toutes mes plaisan- 
teries, etc. ; f/onc, j'ai fait pour le mieux en partant, parce 
que le voyage distrait, parce que l'absence fait oublier, 
parce que le parti-pris rend le sang-froid, etc., en un mot 
il aurait pu m'arriver malheur et il ne m'en arrivera pas, 
à moins que le diable s'en mêle. 

a Mais, marraine, mais, madame, mais écoutez donc, 
mais il aurait pu m'arriver bonheur; entendons-nous, 
car je ne suis plus fat, il y aurait très certainement pu 
y avoir entre cette personne et moi un lien, une affec- 
tion, qui, avec un peu d'habiiude et de vieillesse, aurait 
pu devenir une chose très gentille, sans môme coucher 
tout à fait ensemble, mais seulement sous le même toit. 
Or, maintenant, je parle très sérieusemeni, me connais- 
sant fort bien comme je suis, tout est absolument rompu 
net. Ce sera la seconde édition de mon histoire avec 
Rachel, que j'ai plantée là par mauvaise humeur, sans 
aucune raison valable ; laquelle KaclicI s'est piquée, a 
voulu dire qu'elle m'avait planté là la première, lequel 
moi me suis fâché tout rouge, lettres échangées, tapage, 
criailleries et finalement eau de boudin. 

« Voilà approchant ce qui m'advient derechef aiî i'jet 
de cette belle personne méridionale. Je casse un pot 



ALFRED DE MUSSET. 197 



renversé, disiez-vous très bien l'autre jour. C'est exactly 
true. Personne n'est plus faible, plus tergiversant, et 
plus poule mouillée que votre indécrottable filleul, mais, 
me fois le "pont passé, bonsoir la rivière. Ce n'est pas du 
courage que j'ai, c'est une espèce de besoin d'aller, 
comme un cheval qu'on entraîne, qui fait que je ne reviens 
plus surune barrière franchie. C... est maintenant comme 
morte pour moi. — Comparaison : Figurez-vous un œuf, 
qu'on fait danser dans sa main, qui est bien frêle, bien 
léger, mais toujours très bon à faire cuire et très prêt 
à se laisser mettre au pot tant qu'il n'est pas cassé. Mais 
une fois tombé parterre et cassé, il n'y a pas de cuillère, 
il n'y a pas rien qui puisse remettre le jaune dedans et 
le faire redevenir œuf; il ne reste qu'une coquille en mor- 
ceaux et un petit gribouillis. 

« Tel est l'état de mon aimable cœur. 

« Eh bien, marraine, je prends la liberté de dire, et j'en 
;d le droit ou le diable m'emporte, dussiez-vous me 
trouver outrecuidant, ces femmes qui font les bégueules, 
qui me maltraitent, me méconnaissent, me font souffrir 
à plaisir, et finalement se font haïr de moi, sont des 
sottes en toutes lettres : ce n'est pas leur intérêt, ce n'est 
[)as leur instinct, ce n'est rien que de la blague, à laquelle 
je ne me trompe pas. Qu'est-ce que c'est, je suppose, que 
Marco m'écrivant du haut de ses grands yeux que « le 
seul bon effet des succès trop faciles, c'est d'empêcher 
qu'on ne s'obstine aux succès impossibles? » 

a Qu'est-ce qu'elle veut dire avec ses succès faciles ? 
certes rien n'était moins facile que certains succès (quel 
mot horrible) que j'ai en mémoire, et rien n'était moins 
impossible qu'Elle. Qu'est-ce que c'est que cette manière 
de traiter en petit garçon ou en libertin usé un homme 
plus jeune qu'elle, qui, au fond, la vaut bien, qui se laisse 
faire par faiblesse, ou plutôt, comme disaient nos pères, 
par mignardise, mais qui peut se redresser si on lui 



198 SOUVENIRS DE M-' C. JAUBERT. 

marche sur la queue? Sottise ! marraine, vanité qui se 
trompe et qui manque son but en voulant aller au delà 1 

« Qu'aurait-elle dû faire? diriez-vous peut-être, céder? 
faut-il donc céder sous peine d'encourir l'auguste colère 
de monsieur ? 

(( Non, marraine, mais seulement comprendre, ne 
pas feindre de croire ni vouloir faire croire qu'après 
quelques années d'une vie mondaine, on est la présidente 
deTourvel, ne pas profiter de ce qu'on voudrait se rendre 
inreconnaissable pour méconnaître les autres. Savoir à 
qui on parle, en un mot avoir la moitié seulement du 
bon sens, de la délicatesse et de la franchise dune amie 
à Elle, qui sait la différence qu'il y a entre un bœuf et un 
bouvier. 

« Voilà mon dire. Maintenant j'ai les côtes rompues, et 
très mal aux genoux, parce que je m'en viens de courir 
après un chevreuil qui s'en moquait bien et qui avait 
raison. Mais je me moque bien de lui à présent que j'ai 
ôté ma veste, et que j'ai changé de bottes, ceci n'est 
point une métaphore. Je rentre de la chasse, et j'ai une 
quantité très suffisante de lieues dans le dos. 

« Et je vous assure que le célèbre poète Horace, lors- 
qu'il a dit que le chagrin montait en croupe derrière le 
cavalier, a dit une bêtise pommée. Le chagrin tombe de 
cheval à chaque temps de galop, 

« Je vous écris avec le cœur libre, la conscience tran- 
quille, et les mains (mille pardons) sentant l'écurie. 

«Adieu, marraine, il y a bien peu de monde que j'aime 
autant que cette petite fée toujours bonne, qui se tient 
debout sur vos petits pieds. Yours. 

« Alfred de Musset. 
« Au cliAteau de Lorey, près Pacy-sur-Eure. » 

« 1! y a vraiment, remarqua le châtelain, dans les allu- 
res de Musset, quelque chose de flottant, de changeant. 



ALFRED DE MUSSET. 199 



que je ne m'explique pas. Qu'en pensez-vous, madame, 
vous disposée aux interprétations favorables? 

— Je suis forcée de convenir que les apparences vous 
donnent raison. Je pense même que, dans l'intérêt de 
notre poète, je dois dire quelques mots d'un épisode 
mystérieux qui était venu prendre place dans son exis- 
tence, et auquel se rattachent quelques passages obscurs 
de la correspondance. 

«Ce fut chez la princesse, lors d'une soirée dansante, 
que pour la première fois Musset aperçut M"^ de G... Sur- 
le-champ il demanda à lui être présenté, sans cacher à 
M""^ de Belgiojoso l'admiration que lui causait la vue 
de cette nymphe de l'Albane, qu'il voudrait, ajoutait-il. 
animer par une valse. L'instant d'après, tous deux tour- 
billonnaient sur la mesure à deux temps, avec tour à tour 
emportement et désinvolture. Quand ils gagnèrent leurs 
places, tous deux étaient pâles; lui souriait, devinant 
le trouble qu'il faisait ressentir; elle, qui, jusqu'alors, 
rejetant toute proposition de mariage, répétait avec 
fierté : Je m'appartiens! dès ce premier moment s'in- 
terrogeant, murmurait : Ai-je donc trouvé un maître? 

a Je tiens ces premiers détails d'Alfred, et par lui je 
sais aussi que cette beauté vivait en province , où son 
père occupait une position militaire considérable. Orphe- 
line de mère, lisant ce qui lui plaisait, elle s'était depuis 
longtemps émue à la lecture des œuvres du poète, dont 
toutes les poésies paraissaient lui être familières. Durant 
cette première rencontre chez la princesse, une seconde 
valse eut lieu entre les mêmes partner, et, cette fois, les 
grands yeux de la maîtresse de la maison demeurèrent 
obstinément attachés sur le couple valsant. Lorsque en- 
suite Musset, s'approchant de la princesse, voulut re- 
prendre la conversation sur le ton accoutumé, elle lui 
répondit avec une distraction dont il sentit l'impertinence 
voulue. 11 prit au même instant la décision d'un second 



200 SOUVENIRS DE M""= C. JAUBERT. 



départ pour la Normandie, qu'il exécuta peu de jours 
après. Je le désapprouvais et je n'y croyais pas. 

c< Le lendemain de cette soirée valsante, je reçus à mon 
lever le mot suivant de M'"® de Belgiojoso : 

« Chère Caroline ! 

« Qui ne s'éveillerait en voyant ce beau soleil? Je 
crains de devenir idyllique ; car je me surprends à regarder 
cette belle lumière avec passion. Je comprends toutes les 
belles dames qui se sont laissées attraper par Apollon, 
et je ne les plains pas trop. 

« Samedi sera donc pour moi un jour de fête, mais si 
mon soleil demain était aussi beau, et moi aussi animée, 
je pourrais devancer samedi et faire une reconnaissance 
à pied jusque chez vous. 

« Mille tendres amitiés. 

« Christine. « 

« La visite annoncée suivit de près la lettre. La princesse, 
dès l'aljord, parla de sa soirée et delà beauté de M"^ de C... 
sans atfectation; elle en paraissait enthousiaste. 

« — Quelle grâce! s'écriait-elle, quelle élégance dans 
cotte tournure! et ces petits pieds à la Française.... 

« — Parlonsaussi,ajoutai-je, de lajeunesse de son visage. 

« — Ses yeux sont d'un bleu foncé semblable au firma- 
ment, reprit comme conclusion à l'éloge M""^ de Belgio- 
joso. 

ce — Mon amie, dis-je, surprise, je vous ai rarement 
vu goûter aussi vivement une beauté du Nord. 

(! — C'est que rarement j'ai rencontré chez une blonde 
l'accent entraînant de nos beautés méridionales. A Paris, 
jusqu'ici, seule, la duchesse d'Elchingen m'avait inspiré 
pareil sentiment d'admiration; j'espère, continua la prin- 
cesse, que M. de Musset appréciera comme je le fais la 



ALFRED DE MUSSET. 201 



beauté de M"" de C... et cela amènera une heureuse 
diversion au sentiment qu'il croit ressentir pour moi, et 
qui gâte absolument nos relations. » 

« Je me pris à rire en hochant la tête. 

« — Que voulez-vous dire? demanda la princesse. 

« — Que celte façon de guérir un cœur blessé par une 
blessure nouvelle n"a pas toujours réussi. Que ce serait 
un grand hasard que le remède se trouvât précisément h 
côté du mal; qu'Alfred de Musset me paraissait disposé 
à surcharger son cœur plutôt qu'à l'alléger. Qu"il était 
plus aisé de donner la fièvre que de la couper. ^> Enfin je 
débitai une morale à la Sancho Pança qui finit par un 
bon accès de gaieté pour toutes deux. 

Comme il est assez difficile au Parisien de partir du 
jour au lendemain, quelques journées s'écoulèrent, et je 
pensai que la boutade campagnarde de Musset n'aurait 
pas lieu. Mais point. Ce furent des adieux qu'il me 
vint faire, évitant de ramener la conversation surM^'*^ de 
C... Il paraissait très irrité contre la princesse, répétant : 
« Je saurai lui faire voir qu'elle n'a pas le droit de me 
traiter aussi légèrement! 

Cl — M'écrirez-vous de votre Normandie! demandai-je. 

ic — Certes oui, répondit-il. Dans tous mes chagrins, 
chère marraine, c'est ma seule consolation. A bientôt! n 
fit-il en s'éloignant. 

Je demeurais songeuse, quand la porte s'ouvrit de 
nouveau ; Musset revenait sur ses pas. 

« J'oubliais, m'expliqua-t-il d'une façon fort em- 
brouillée, que je dois au passage m'arrêter chez un ami. 
et je ne puis soufTrir l'idée d'une lettre de vous égarée ; 
il vaudra mieux ne m'écrire qu'après que je vous aurai 
annoncé mon arrivée. » 

Au même instant, une sorte de lumière soudaine 
m'éclaira sur ce voyage. Au mystère se relia pour moi 
le souvenir de la belle M"* de C..., son séjour en pro- 



202 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



vince... avais-je tort? Enfin, messieurs, je laisse à vos 
suppositions le champ libre, puisque sur cette phase 
d'une vie agitée, même avec moi, le poète demeura 
toujours fermé. 

— J'use de la permission, madame, je me déchaîne, 
s'écria l'avocat député. Je ne mets pas en doute une pas- 
sion pour M"^ de C..., la belle des belles. Cela donne rai- 
son aux torts du poète à l'égard de cette princesse, agis- 
sant en enfant gâté en ce qui touche au sentiment. Non, 
ce n'est plus d'elle dont je suis épris, mais de la déli- 
cieuse blonde, et du mystère qui l'enveloppa. 

— Moi, dit Berryer, j'aurais, volontiers, fait comme 
Alfred, place aux deux. 

— Reprenons la correspondance, dis-je, et les intelli- 
gences suppléeront aux lacunes, car les lettres ne se sui- 
vent pas, ou peu, durant ce temps de fermentation, pen- 
dant lequel l'on ne saurait dire si ce fut l'amour ou bien 
la haine qui inspira les vers publiés sui' une mort>i. » 

« 9 octobre, à Augerville. 
^! Madame, 

« "Vous êtes à la campagne, vous. Je suis à Paris, moi; 
pas pour longtemps. Je suis allé ce soir chez vous, et je 
puis vous assurer que vous n'y étiez pas. 

« Ne devant partir qu'à sept heures, j'ai eu tort de me 
lever à cinq heures du matin. Mais je suis arrivé à Passy 
à huit heures moins vingt minutes, il y avait à peu près 
un quart d'heure que la voiture avait passé. J'ai pris 
immédiatement un cabriolet pour aller à Vernon trouver 
le bateau. Il s'est cassé en frappant sur un rocher, 
parce que leau est fort basse. Un tapissier qui était là 
m'a pris dans sa carriole pour me mener à Mantes, que 
dis-je? à Saint -Germain, et même au Pecq. Mais sa voi- 
ture était si dure, et j'avais tellement envie de dormir. 



ALFRED DE MUSSET. 203 



que je me suis arrêté à Mantes : si vous y passez jamais, 
je vous prie d'aller à une auberge qui s'appelle \e Hocher 
de Cancale, ni plus ni moins; il y a là une personne char- 
mante qui balaye, elle est brune comme le diable, et 
ronde comme un chou. Je m'en suis donc allé de Mantes 
dans un autre véhicule dont je ne puis vous envoyer que 
les initiales, T. C. ou P. D. C. Mais je n'ai mis que six 
heures, pour faire sept lieues, entête à tête avec un ton- 
nelier obligeant, qui avait bien voulu par grâce ne me 
prendre que quinze francs pour cette traversée; sa jument 
(gris pommelé) lui en avait, à ce qu'il disait, coiJté 
trente, en sorte que, tout en carambolant de tapissier en 
tonnelier, et de T. C. en P. D. C, j'ai cru plusieurs fois 
mourir; mais je suis, cependant, arrivé à ma grande stu- 
péfaction. Et c'est alors que je suis allé rue Taitbout. Et 
quand on a une si petite marraine, il me semble qu'on 
devrait au moins la trouver. Point de marraine. Où êtes- 
vous? je l'ignore; et ce n'e3t pas moi qui irai chercher 
votre pied dans une botte de foin. J'ai à peu près com- 
pris dans le baragouin de votre concierge endormi que 
vous étiez chez.... Quant à Elle, à présent que mon parti 
est pris de ne plus la revoir, je puis vous dire franchement 
mon opinion sur elle. Je l'aime, je l'aime, je Taime, et je 
l'aime beaucoup. 

« Et vous aussi. C'est fâcheux, mais je n'y puis rien. 

« Alfred de Musset. » 

« Dimanche soir. 

« Encore une raison qui fait que je vous réponds tard, 
c'est que je vous garde pour la dernière par gourman- 
dise, et, en vérité, si on se plaint de la nécessité des 
visites en hiver, on devrait se plaindre bien davantage 
de la nécessité des réponses en automne. C'est une des 
plus monstrueuses corvées que la nécessité de parler 



204 SOUVENIRS DE M--^ C. JAUBERT. 



sans rien dire ait jamais fait inventer. En visite, du moins, 
on n'a pas quatre pages blanches devant le nez avec l'obli- 
gation d'écarter ses lignes pour les remplir; on a la permis- 
sion de regarder la porte et l'espérance que M'"'=***ou M.*'* 
vont apparaître. Mais les gens qui sont ou croient être à 
la campagne abusent de l'absence. Et notez bien qu'on 
ne leur a pas plus tôt répondu, à grand'peine, à grand 
renfort de besicles, comme dit Courier, que c'est exacte- 
ment comme si on n'avait rien fait ; la réplique arrive, 
et, au moment où on regarde dans le panier les lettres 
répondues avec la satisfaction d'un devoir accompli, 
on en trouve sur sa table de toutes fraîches, avec de 
beaux cachets tout neufs, qui vous attendent d'un air ga- 
lant. Seigneur Dieull! 

« Alfred de Musset. ;. 

« Vendredi 28. 

« Ce qui fait qu'on n'a pas répondu plus tôt à sa mar- 
raine, c'est que le fieux vient de passer six jours au lit 
avec la fièvre, ne pouvant ni manger ni dormir, ni rien 
de rien..., fruit de sa sagesse. 

« Monsieur mon frère a profité de cela pour me jeter 
sur la tête des plâtras de raisonnements très moraux, 
qui me prouvaient comme quoi c'était ma faute si j'étais 
(lepuis ce tomps-là dans mon lit, trempé comme une 
soupe et la tète i\ l'état de marmite autoclave. J'ai fort 
goûté ses arguments, mais j'aurais mieux aimé la sœur 
Marceline. Je lai envoyé demander au couvent; hélas! 
marraine, elle n'y était pas. Au lieu d'elle, on m'a déco- 
ché une grosse maman, véritable nonne de La Fontaine 
(sauf la gaudriole), mais grosse, grasse, fraîche, mangeant 
comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélan- 
colie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! qui 



ALFRED DE MUSSET. 205 



les sœurs Marceline sont rares! combien il y a peu, 
peu d'êtres en ce monde qui sachent faire plus, quand 
vous souffrez, que vous donner un verre de tisane! 
Combien il y en a peu qui sachent en même temps guérir 
et consoler! Quand ma sœur Marceline venait à mon lit, 
sa petite tasse à la main, qu'elle me posait la main sur 
le front, et qu'elle me disait de sa petite voix d'enfant de 
chœur : « Quel nœud terrible vous nous faites là! » (elle 
voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! 
elle aurait déridé Leopardi lui-même, au beau milieu 
d'une conspiration ou d'une partie d'échecs perdue. 

(( Parlons raison. Oui, marraine, j'ai trouvé dans Arsace^ 
Pauline fatiguée, et, ne vous en déplaise, j'ai applaudi la 
Grise pommelée^ non pas encore et encore, comme vous 
dites, mais à un seul endroit, où, ne vous en redéplaise, 
vous l'auriez applaudie vous-même, oui, vous-même, 
puissant maestro, de vos petits gants glacés. Jugez quel 
retentissement dans la salle! et je dis encore que Grisi 
est insupportablement commune, vulgaire, et tant qu'il 
vous plaira, mais elle est souvent belle dans Sémiramis; 
c'est son rôle, etpuis, enfin, que vous dirai-je? on l'entend. 
Or, on n'entendait pas Paulinette. Que diable! Ayez les 
meilleuresintentions du monde, si je ne vous entends pas, 
bonsoir. Je ne renie pas le talent de Pauline, je ne jette 
personne à la rivière, mais elle n'avait pas trop de force, 
et elle en a perdu beaucoup. Écoutez donc, il ne faut 
pourtant pas que je sois si bête de le trouver, puisque 
tous les journaux l'ont dit, et le public idem. 

« En outre, il faut savoir qu'elle a dans ce même Arsace 
un costume.... aïe, aïe! Figurez-vous d'abord un cotillon 
bleu tout rayé avec un manteau blanc. Bon, y êtes vous? 
Maintenant imaginez, sortant dudit cotillon, c'est-à-dire 
tunique, deux jambes rouges, également rayées, pivotant 
sur une énorme paire de brodequins jonquille. Bon I y êtes- 
vous eiK^ore? A présent peignez-vous un bonnet soi-disant 



206 SOUVENIRS DE M""» C. JAUBERT 

phrygien, à peu près semblable à ceux qui coiffent les 
marottes, avec un crochet au bout qui ballotte à chaque 
trille, et sous ce bonnet, — pauvre Paulinette ! pendant 
que je l'habille ainsi, son petit portrait est là devant moi, 
qui me regarde d'un petit air boudeur et bon enfant, — 
tenez, vous avez raison, je ne vaux plus rien. Elle est 
charmante, elle est pleine d'âme, plus distinguée cent 
fois que tous ces braillards-là. Mais, aussi, quelle idée de 
se marier? Enfin... 

« A propos de ce que je ne vaux rien, savez- vous une 
chose? J'ai découvert que la fièvre, la diète, le sirop de 
violettes, et la vue d'une religieuse qui prie le bon Dieu 
sont des choses excellentes contre la férocité. Oui, mar- 
raine, et je me confesse à vous. Pendant que j'étais raide 
comme un bâton sous quatorze couvertures, suant à 
grosses gouttes et toussant à casser les vitres, j'ai pensé 
à mes derniers vers, et je les ai sincèrement regrettés, 
mais très sincèrement. C'est mal, c'est absurde, non pas 
de les avoir faits, mais de les avoir imprimés. — « Voilà 
«ma bète, allez-vous dire, il est bien temps maintenant! » 
et vous allez me comparer à cet homme prudent qui, 
ayant parié de traverser un bassin gelé pieds nus sur la 
glace, arrivé au milieu, trouva que c'était trop froid, et 
revint sur ses pas au lieu de continuer. Eh bien, non, en 
tout honneur, je ne l'aime plus, du moins je ne soultre 
plus seulement pour deux sous quand j'y pense; je 
n'ai aucune espèce d'envie de me l'abibocker^ comme 
disent les gamins. Mais je ne suis pas content : ji 
vuudrais qu'il y eût un moyen quelconque de réparer I^ 
chose. 

« Trouvez-moi donc cela, vous. — Mettez votre men- 
ton dans votre main, appuyez votre coude sur votre 
jarretière, hrùlez-vous le bout du pied, et donnez-moi 
un conseil. 11 est positif que personne ici n\a cru les vers 
adressés à Uranie. Ni mon frère ni moi n'avons entendu 



ALFRED DE MUSSET. 207 



âme qui vive les lui appliquer. La trompette Bonnairen'y 
aurait pas manqué le cas échéant. 

«Ainsi voyez un peu, et dites-vous bien que je ne veux 
pas de réconciliation, sous aucun rapport, aucun rappro- 
chement. J'en ai bien assez, à présent que c'est fini. Mais 
je sens que j'ai été trop loin, et je voudrais revenir sur 
l'impression laissée. 

« Adieu ! marraine. Racheljoue Frédégonde mardi. S'il 
vous amuse d'avoir des nouvelles, je vous en enverrai. 

« Votre filleul plein de sirop. » 

« Est-ce que nous sommes brouillés aussi, marraine? 
Est-ce que vous êtes tout à fait passée à l'ennemi? ou 
bien est-ce que la susceptibilité est contagieuse, et vous 
êtes-vous piquée d'une plaisanterie? vous, le bon sens et 
l'indulgence personnifiés? Il faudrait que l'exemple eût 
bien de l'empire. 

« Je désire vous apprendre que je me porte beaucoup 
mieux que lorsque je me portais plus mal, et que mon 
cœur commence à se secouer les oreilles. Je ne veux 
point vous dire que j'aie tort ou raison, parce que vous 
êtes trop lombarde dans ce moment-ci ; je ne veux que 
constater un fait, et que vous m'accordiez la permission 
de m'en féliciter moi-même à défaut des autres. Le fait 
est que j'ai rudement souffert, et c'est pourquoi je suis 
digne de pardon; car on doit pardonner à ceux qui souf- 
frent; bien rosser et garder rancune, vous le savez, est 
par trop féminin; il est vrai de dire aussi que, comme 
c'est moi qui ai cassé les pots, il est juste que je les paye. 
Ainsi fais-je, et je ne dis rien. 

a La princesse Turandot (je ne suis pas Kalaf) ne sait 
pas le mal qu'elle m'a fait, sans quoi elle eût été moins 
féroce. Elle n'a jamais voulu entendre la chose du monde 
la plus claire, c'est que « les soucis très réels, très maté- 



208 SOUVENIRS DE M""^ C. JAUBERT. 



« riels et très sérieux que j'avais, rendaient beaucoup 
« pire mon état fâcheux à son égard ; et je puis dire que 
« je défie qui que ce soit d'avoir seulement l'humeur 
« égale dans les circonstances où je me trouvais. Vous 
« comprenez bien que je ne pouvais lui faire des confi- 
« dences sur des affaires qui ne m'appartiennent pas à 
« moi seul » ; mais il me semble qu'elle aurait pu sentir 
qu'il y a des moments dans la vie de ce monde où un 
homme change de caractère bon gré mal gré, et lorsqu'il 
a l'avantage, en outre, d'être naturellement grognon, il 
peut le devenir encore plus. 

a Ainsi cette belle Turandot m'a pris au mot sur toutes 
les maussaderies que j'ai faites, et, d'une autre part, elle 
n'a tenu aucun compte de mes bons mouvements. Je lui 
ai parlé à cœur ouvert, sottement et maladroitement si 
vous voulez, mais franchement; elle m'a répondu avec 
le calme et la gravité d'un mandarin. 

« Voulez-vous me permettre, marraine, de vous faire, 
une comparaison? Il y avait, à la révolution de Juillet, un 
pauvre diable de soldat suisse qui avait reçu trois ou quatre 
chevrotines dans la poitrine ; il était inondé de sang et 
il se traînait le long d'une muraille dans la rue Croix-des- 
Petits-Champs. Une aimable dame, qui demeurait au 
second étage, ouvre délicatement sa fenêtre, aperçoit le 
Suisse au-dessous d'elle, et, pour montrer son patriotisme, 
elle prend un pot de fleurs, et, vlan ! elle le jette sur la 
tête du soldat. Voilà, au moral, ce que votre amie a eu 
la bonté de faire à l'égard de votre filleul. Et je dis qu'il 
y a moins de différence qu'on ne croit entre une action 
physique et une action morale. Je dis qu'il est au moins 
bizarre qu'on plaigne un homme qui a une crampe 
d'estomac et qu'on l'assomme quand il a le cœur en 
compote. 

« Je vous répète encore, marraine, que je ne prétends 
pas avoir raison, et que je vous regarde comme complè- 



ALFRED DE MUSSET. 209 



tement, vendue au pouvoir dans ce moment-ci. Je dési- 
rerais seulement savoir si nous sommes brouillés. Quant 
à moi, vous savez que je suis un filleul pur sang, qui se 
laisserait plutôt enlever en l'air par la peau du cou sans 
crier conmie un boule-dogue que de ne pas aimer sa 
marraine quand même à pied et à cheval. 

« Alfred de Musset. » 



« Vendredi, octobre. 

« Ainsi donc Uranie n'a pas lu la Revue! Vous ne 
croyez pas, j'espère, que je crois que vous croyez que 
je le crois. Ce genre de plaisanterie m'est étranger, vous 
le savez, et ma belle petite marraine connaît trop bien 
le cœur du lieux qu'elle a pour imaginer qu'il donne 
dans ce godant, lui qui n'admet pas les névralgies, ou 
qui, du moins, ne les admet que sous le rapport d'une 
mauvaise dent, chose que je connais et respecte, parce 
que cela fait un mal de chien. Mais quant à ce qui est 
d'avoir une brochure sous le nez, dooe di voi si favella, 
et de ne pas l'ouvrir, no, my dear lady Jeant, beUeve. 

« Vous êtes peut-être (je n'en sais rien , mais vous 
en êtes capablei, vous êtes peut-èlre de bonne foi en 
m'écrivant ce beau trait d'une noble fierté; car, sans 
plaisanterie, avec tout votre esprit, qui est, au vu et au 
su de tous, un des plus fins du monde et un des plus 
exquis, vous êtes d'une innocence si baroque par mo- 
ments ! Mais non, que je suis bête ! vous êtes femme au 
moins autant que moi, et vous ne croyez pas plus que 
moi à ce que vous m'avez raconté. En tout cas je n'y 
croirai jamais , quoi que vous-même en disiez , pas du 
tout ni en aucune façon, pas même quand même. 

a Tant y a qu'il y a longtemps que j'ai envie de faire 
une nouvelle qui s'appellera la Bascule, c'est-à-dire, en 

12. 



210 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT. 

général : Je t'aime si tu ne m'aimes pas, je recule si lu 
avances, etc.. etc., ornée de quelques détails vrais. Ceci 
ira et même pourra aller, et grossir le petit Tom Jones 
(tome Jaune) d'une demi-centaine de pages. En partant 
de l'escalier, non sans s'asseoir sur la première marche, 
et en allant de là jusqu'au palais et même plus loin; 
qu'en pensez-vous? En route, comme dit Odry, on est 
toujours libre de s'égarer. Cette idée me sourit, et 
voulez-vous me permettre de vous dire une chose où va 

éclaf^r tonte ma modestie? « Si Elle ne le lit pas 

eh bien... eh bien, il y en aura d'autres qui le liront. » 
Et notez bien, marraine, et il est presque impossible à 
quelqu'un d'être tout le monde. 

« — Mais, fieuXj ce ne sera pas bien de votre part. Un 
homme de bonne compagnie, dont Pierre, Pictro ou Peters 
a ciré les bottes, brossé les habits, ne doit pas mettre 
une châtelaine dans la Revue, ni la brocher en jaune 
serin; et si vous faites une chose pareille, Pierre, Pietro 
ni Peters ne cireront plus vos bottes ni ne vous brosse- 
ront plus rien. » 

« Marraine, il est vrai, il faut que je renonce à sentir 
la présence de votre petit et charmant vous, en avalant 
du macaroni aux tomates, et à regarder les petits bou- 
tons d'oranger blancs enchâssés dans du satin groseille 
qui servent de dents à cette belle personne dont vous 
êtes, je ne sais pourquoi, la mère. Il faut que je renonce 
au nez de Leopardi, à la bosse de B..., aux favoris de 
M. V..., et à autres choses. 

<t Mais, je vais vous dire, on m'a fait enrager. Vous 
ne savez pas, marraine, non ! vous ne pouvez pas savoir à 
quel point on m'a tué, éreinté, abîmé, comme on m'a 
attiré et laissé faire, quelle profonde, perverse et mal- 
faisante coquetterie on a employée de sang froid avec un 
pauvre diable qui aime de tout son cœur, qui se livre 
comme une bête, qui s'en allait bien tranquillement 



ALFRED DE MUSSET. 211 



pleurer à chaudes larmes une demi-heure avant dîner, 
et qui osait à peine le dire tout bas, en offrant son 
bras pour aller à table; mais qui se réveille tôt ou tard, 
n'importe comment, et qui sait comprendre. 

« Faites-moi le plaisir, marraine, de lire ces paroles 
de Casanova, lequel était aussi longobard qu'un autre, 
et même davantage : 

« Si vous vous obstinez, je suis forcé de croire que 
'( vous vous faites une cruelle étude de me tourmenter, 
« et que, excellente physicienne, vous avez appris dans 
u la plus maudite de toutes les écoles que le vrai moyen 
« de rendre impossible à un jeune homme la guérison 
« d'une passion amoureuse, est de l'irriter sans cesse. 
« Mais vous conviendrez que vous ne pouvez exercer 
« cette tyrannie qu'en haïssant la personne sur laquelle 
« elle opère cet effet, et, la chose étant ainsi, je dois 
« rappeler ma raison pour vous haïr à mon tour. » 

« Voilà. Adieu! chère marraine, tâchez surtout de 
m'aimer toujours un peu. En me donnant un petit 
shake hands, vous ne risquez pas de vous cogner dans 
la foule. 

« Alfred de Musset. « 

Suspendant un instant ma lecture, je fis remarquer à 
mon petit auditoire attentif que les réponses que m'adres- 
sait Alfred de Musset faisaient assez clairement connaître 
le blâme que j'exprimais sur cette colère poétique qu'il 
pouvait regretter, mais non atténuer. Il fit ce qu'il put 
en ne laissant pas paraître les vers Su7' une morte dans 
aucune édition publiée de son vivant. A tort, il s'était 
imaginé que la princesse, seule, en pénétrerait l'appli- 
cation. S'il eût pu en être ainsi, le pardon eût été aisé : 
Vne furia a/^oroj^a portait en elle son excuse. Mais l'envie 
veillait, et tout fut mis en œuvre pour exciter le courroux 
de la femme, tandis que je m'efforçais de radoucir. Le 



212 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



temps devint mon auxiliaire et celui du poète, qui 
regrettait ses vers; mais il cherchait à se disculper en 
donnant les premiers torts à la princesse. N'est-ce pas 
là une marche accoutumée ? 



« Lundi. 

« Il faut que je vous aime terriblement, madame, 
pour vous pardonner de me deviner et de venir me dire, 
à mon nez, exactement ce que je pense. Convenez au 
moins, à votre tour, que nous valons quelquefois mieux 
que vous autres; car je n'ai jamais vu ni ouï dire qu'une 
femme ait pardonné en pareil cas, encore moins qu'elle 
se soit rendue. Et moi je pardonne, et je me rends. 
Voyez comme je suis bon prince; et vous osez m'appeler 
Prince grognon! 

« Je confesse donc que l'intention réelle de faire le 
conte dont je vous parlais n'existait pas dans mon esprit, 
et môme que c'est impossible. La chose est peut-être 
faisable autrement en la prenant en plaisanterie, sans 
détails trop marqués , et en tournant la chose d'une 
manière favorable. Ce sera pour une autre fois. Quoi 
qu'il en soit, c'est un peu fort qu'une personne de votre 
taille ne veuille avoir peur quand un monsieur de ma 
stature est en colère. Per Baccof je mets mon fusil en 
joue, et une fauvette se met à me rire au nez ! Je vous 
pardonne, mais vous me le payerez. 

« Quant à mes vers, je ne sais pas trop si je dois les 
regretter ou non. Ce n'est, comme vous disiez, madame, 
qu'un portrait de circonstance. Personne ici ne l'a 
reconnu. Les uns ont cru y voir, comme toujours, cette 
pauvre M™' Sand. Je vous demande un pou à propos de 
quoi maintenant ? Et ne voilà-t-il pas Bonnaire, qui sort 
de chez moi tout à l'heure, et qui mo dit qu'on devrait 
écrire mes vers, savcz-vous où? sur le tombeau de 



ALFRED DE MUSSET. 213 



Rachel. « Mais, lui ai-je dit, vous croyez donc que j'ai 
pensé à elle? — Je ne dis pas cela, a-t-il l'épondu de l'air 
du Misanthrope; mais enfin... — Le bon public est bien 
méchant; mais je le crois plus bête encore, » ai-je répliqué 
avec douceur et modestie. Et l'entretien en est resté là. 

« Il n'y a qu'une chose sur laquelle je ue céderai pas, 
parce que j'ai raison, et c'est bien le moins, puisque j'ai 
tort dans tant d'autres choses. Vous vous trompez dans 
votre comparaison de miss Chaworth et de lady Byron; 
vous vous trompez. Songez donc qu'entre ces deux 
extrêmes il y a des milliers de sentiments. 

a Lady Byron a fait briser le secrétaire de son mari, 
et a fait faire une enquête pour qu'on l'enfermât comme 
fou. 

a Marie Chaworth lui a dit une injure sur son pied 
boiteux, il est vrai, chose assez ignoble, et l'a traité du 
reste assez doucement. Mais 3Iarie Chaworth en aimait 
un autre. Tout est là. Au temps de mes plus enragées 
passions, je n'ai jamais songé à en vouloir à une femme 
qui m'a dit qu'elle en aimait un autre. Je puis même me 
vanter, en pareil cas, d'avoir fait acte de courage et de 
résignation; ce n'est pas une grande gloire, c'est ma 
manière de sentir. 

« Quant à une femme qui m'aurait dit tout bonnement 
qu'elle ne m'aimait pas du tout, je n'aurais rien dit, 
mais je ne m'y suis pas exposé. 

« Mais j'ai des lettres d'Uranie, où elle me dit : « Je 
croyais que mon amitié pouvait vous être bonne à quelque 
chose »; où elle me dit encore : « Près de moi vous au- 
riez souffert, mais non pas sans adoucissement. » J'ai tenu 
sa main, je l'ai baisée pendant une minute entière, et 
elle me laissait faire. Je lui ai répété cent fois que je ne 
cherchais pas près d'elle une bonne fortune, que mon 
amour-propre n'y était pour rien, que je ne lui demandais 
qu'un mot d'amitié pour être heureux toute une journée. 



214 SOUVENIRS DE M"* C. JAUBERT 



Elle y croyait et elle le voyait, et elle m'a gardé huit 
jours chez elle, affectant à chaque instant d'éviter l'oc- 
casion de me parler, me traitant comme un étranger. 
Elle ne peut avoir eu pour cela que trois raisons : ou 
elle se défiait d'elle même, et je ne le crois pas; ou elle 
me faisait souffrir par plaisir, sachant qu'elle ne courait 
aucun risque à me rendre tranquille; ou bien elle agis- 
sait froidement avec orgueil et indifférence, ce que je 
crois. 

« Or, ceci est méchant et haïssable. 

« J'ai plus de quinze lettres d'elle où elle me parle 
d'amitié. L'amitié consiste-t-elle à donner le bras à 
quelqu'un pour aller à table? Quelle plaisanterie ! 

« Et, outre cette main qu'on me livrait, il y a mille 
'.'hoses qu'on ne peut pas dire, vous le savez, parce qu'on 
ne peut pas les expliquer aux autres. Mais, soyez-en 
sûre , elle m'a attiré à elle par désœuvrement , pour 
s'amuser de moi et me faire jouer purement et simple- 
ment le rôle de patito. Vous savez ce que c'est. Je n'ai 
pas voulu, et alors elle m'a maltraité. Quant à moi, 
je croyais réellement à ce faux semblant d'amitié qui 
n'était qu'une comédie, un pur passe-temp.*, et qui s'est 
arrêté net dès qu'e'le m'a vu revenir et céder. 

« Voilà ce qui m'a blessé! Elle n'avait pas le droit, 
d'abord, de me traiter ainsi, et ensuite elle se trompait 
sur moi d'une manière blessante en essayant de le faire. 
Cela est le vrai, et je ne l'oublierai qu'avec peine, pour 
en garder en tout cas une méchante impression. 

« Pardon, marraine, de cette longue explication. Puisque 
%ous avez, vous, quelque amitié pour moi (et celle-là j'y 
crois), ilfautbien quevous en portiez lapeine. Je m'ennuie 
encore horriblement, malgré tout, et il faut bien que je 
bavarde, quand je sens que je parle à qui peut et veut 
bien m'entondre. N'en parlons plus, 

« Je ne sais pas encore si je pourrai entendre Pauline.J 



ALFRED DE MUSSET. 21: 



J'ai demandé à avoir une stalle, je ne sais pas si on me 
la donnera. Si j'y vais, ne doutez pas de lexactitude de 
mon compte rendu. Vous aurez un feuilleton, 

« Adieu 1 marraine, quand vous ouvrirez votre fenêtre 
pour fumer un cigare le matin, regardez le pont du 
Pecq et dites-vous : il est bien bète, mon fieux, mais on 
s'en moque bien ici, et lui il souffre là-bas. 

(1 Alfred de Musset. » 

« Voilà mon frère qui me dit 
« Aujourd'liui vendredi, 
« Que vous lui avez dit 
« Que je devrais renvoyer au Port-Mariy 
« Les traductions de Leopardi, 

« Pardi! 
« Si la princesse les veut, 
« Je ne demande pa? mieux. 
« Mais qu'est-ce qui la presse 

« Cette princesse? 

u Et dites -moi un peu ce qu'elle compte faire de ces 
papiers ? Si elle a l'idée de charger quelque autre de 
l'article, cela me paraît fort sage, mais c'est assez inutile, 
attendu que la Revue ne le mettrait pas, parce que j'ai 
dit que je le ferais. 

« Je fais des vers dans ce moment présent, et Leo- 
pardi est mort depuis assez longtemps pour me faire la 
grâce d'attendi-e. Est-ce que les Italiens sont enragés? 
Dans ce cas-là, il faut leur recommander les gousses 
d'ail, qui sont très bonnes contre l'hydrophobie; mais il 
ne leur servira pas à grand'chose de vouloir qu'on aille 
plus vite que les violons. 

« Je n'ai pas suivi votre conseil de l'autre jour, ce qui 
n'empêche pas du tout, du tout, du tout, que je vous 
remercie beaucoup fort, attendu que, quand même vous 
n'auriez pas raison, vous ne pouvez avoir tort. Mais j'ai 
pensé à une chose que je crois juste, c'est que. du mo- 



216 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



nient qu"est convenu qu'on sait l'adresse de mes vers, 
il ne me servirait à rien de revenir dessus. C'est fait, et 
j'aurais peut-être encore plus mauvaise grâce à avoir l'air 
de retourner la girouette, sans en retirer le moindre 
profit. 

« Vous savez sans doute que le vertueux conspirateur 
Leopardi est venu m'apporter ici une pièce de vers 
italiens, où il s'est amusé à retourner les miens comme 
une manche de veste, ce qui se trouve fort ingénieuse- 
ment faire le plus pompeux éloge d'Uranie. Il voulait 
que je les fisse insérer dans la Revue, et j'ai cru d'abord 
qu'il se moquait de moi, mais point. Il m'a écrit deux 
lettres dans cette idée, au moins baroque. 

« Décidément, ils sont tous un peu fous. 

« Vous devez savoir déjà des nouvelles de Frédégonde. 
Je n'ai vu que la seconde représentation, c'est pourquoi je 
ne vous en ai pas écrit. En tous cas, dites, maintenez et 
soutenez que Janin est un méchant être et que Raciicl 
est charniantissime. (Je crois que je vais nous raccom- 
moder ensemble.) 

« On m'a dit que votre frère était malade? est-ce que 
c'est vrai ? 

« Shake Iiands heartly. 

« Le Fieux. » 

Vous remarquerez, messieurs la dernière phrase, où 
s'attache au nom de Rachel l'épithète de charman- 
tissime. En la relisant, je ressentis un véritable plaisir, 
car toute distraction était le meilleur remède à l'état de 
guerre qui venait d'éclore dans un camp ami; si Alfred 
de Musset se reprenait d'enthousiasme pour le talent de 
Rachel^ la veine poétique réveillée nous permettrait de 
beaucoup espérer. Cependant la colossale folie de Leo- 
pardi, qui voulait à toule force s'instituer le champion de 
la princesse, n'était pas encore terminée. Il ne faut pas 



ALFRED uk MUSSET 217 

confondre un instant cet exilé politique, un des nom- 
breux habitués familiers qui encerclaient la princesse de 
Belgiojoso, continuant en France les usages de la no- 
blesse italienne, avec l'illustre poète Leopardi. mort en 
1837, auquel Alfred de 3Iasset voulait consacrer tout un 
travail, dont il avait donné l'avant-goiit aux lecteurs 
dans la pièce de vers intitulée : Api-ès une lecture, no- 
vembre 1842. 

Leopardi provocateur est le sujet de la lettre sui- 
vante : 

« Dimanche. 

« Je ne suis pas content, marraine, je suis ennuyé el 
dérangé pour cette sotte et pitoyable histoire de Leo- 
pardi. Ceux à qui j'en ai parlé m'ont dit que cela n'avait 
pas le sens commun, que je ne trouverais même pas de 
témoins pour une atfaire aussi bête, que je ne devrais 
pas y faire attention sous peine d'être aussi fou que 
Leopardi. Et que voulez-vous que je fasse? 

«Voici où en sont les choses : M. Riciardi, ami de Leo- 
pardi, m'a écrit ce matin pour se plaindre de mon 
silence et pour me dire que le susdit Leopardi a pris 
pour lui et s'est appliqué les deux vers suivants : 

« Mais ce n'est rien auprès des versificateurs, 
« Le dernier des humains est celui qui cheville. 

« Je vous demande un peu s'il y a rien de plus bête 
au monde? ce serait à ne pas le croire, si on ne le voyait 
pas. Trissotin n'a jamais fait mieux. 

« J'ai répondu ceci : « Monsieur, je n'ai pas pensé, je 
« ne pense pointa M. Leopardi. Je ne sais absolument pas 
« quel est le motif qui l'a blessé. Les vers dont vous 
(( parlez ne désignent personne. » 

« Voilà toute ma lettre. Maintenant, voici le service 
que vous pourriez me rendi'C. Ce serait de tâcher de 

13 



218 SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT. 



deviner et de me dire si c'est la princesse qui fait agir cet 
animal, oui ou non. Si c'est de lui-même et en son 
propre nom qu'il agit, je m'en moque complètement. Si 
c'est une vengeance de la princesse, Leopardi n'est ni 
son frère, ni son amant, et je renverrai promener, mais 
je ne le prendrai plus au sérieux. Tâchez, madame, de 
me dire cela positivement. 

« Rappelez-vous, je vous en prie, un service du même 
genre que vous m'avez rendu, et ne craignez pas de 
parler vrai. 

a Je vous ai écrit hier un mot, vous croyant encore à 
Paris. 

« Adieu, chère et bonne marraine. Tout l'intérêt que 
vous me montrez dans ce paquet d'absurdités sera un 
des cent mille et un souvenirs charmants que je gar- 
derai de vous. 

« Le Fielx. » 

Au point où les choses étaient arrivées, il fallait 
absolument débrouiller ce tissu d'absurdités. 

J'allai joindre ^1™*= de Belgiojoso à la campagne, et 
j'obtins d'elle de faire cesser ces aboiements d'impru- 
dents et maladroits qui tendaient à appeler l'attention du 
public, précisément sur ce que nous désirions etiacer. 
La princesse finit par accepter avec indulgence la forme 
inaccoutumée et poétique dune désespérance amou- 
reuse. 

Puis, des deux côtés, la blessure se cicatrisa surtout 
par l'absence. Parfois, dans la correspondance, quelques 
mots réveillaient les souvenirs, comme ces éclairs qui, à 
longues distances, survivent à l'orage. 

« Une note de vous, ma petite et blonde marraine, est 
et sera toujours à mon ditipazon. Nous nous sommes 



ALFRED DE MUSSET. -219 

donné notre la assez en toute chose pour que, l'instru- 
ment étant de bonne facture, l'accord survive à tout 
"Votre coquelicot m'a touché. Le pauvre bonhomme ! 
vous auriez dû m'en envoyer une feuille; mais c'est à 
moi que vous auriez dû le comparer. Tergiversant, 
tournaillant, débraillé... c'est ma parfaite image. 

ce Mais, hélas, et hélas ! ce n'est plus le vent des pas- 
sions qui me tournaille et me débraille. Je ne suis même 
plus un coquelicot. Mon vieux cœur, qui a toujours quinze 
ans, s'aperçoit si bien qu'il est bête qu'il n'ose même 
plus vouloir des coquelicoquettes. Vous souvenez-vous 
par hasard, madame, d'une lithographie de Charlet oii 
un grognard blessé sort de la bataille. « Je n'en joue 
« plus, » dit-il, en se frottant. Hum! hum!... Enfm n'im- 
porte, comme jadis disait votre frère. 

« Vous êtes encore bien loin, petite marraine, de 
l'affreux calme auquel je me résigne. Mais vous grandirez 
infailliblement. Vous êtes toujours bonne en ne m'en 
voulant pas de ce que je ne suis pas allé vous voir, mais 
cette bonté n'est que justice. — Le monde! les petites 
cancanneries, les gros riens, s'"agiter sur une chaise qui 
craque, en tendant son dessous de pied et en regardant 
sa botte, cette vie de coups d'épingles ! Ohime! il y a eu 
quelqu'un avec un front penseur et deux yeux trou- 
blants qui m'a persuadé et fait croire pendant quelque 
temps que je pourrais vivre dans ce baquet... Vous 
m'avez donné l'exemple des petits points. Et, au fait, 
pourquoi ne pas cultiver cette réticence écrite? C'est un 
moyen (voir les Mémoires de la comtesse Merlin). 

« Votre petit mot, madame, sur la réponse à Becker, 
m'a fait plaisir et m'a été plus sensible que ne me le 
seraient les reproches de feu Becquet, mort glorieuse- 
ment, comme le frère de Glocester, dans un tonneau 
quelconque. 

« Mais toutes mes Omphales, créoles, Amandines. vous 



220 SOUVENIRS DE M- C. .lAURERT. 

m'en donnez, il me semble, un peu beaucoup. La ca- 
pitale phosphore ne saurait avoir, sous aucun prétexte, 
tant de sous-préfectures. Je ne fais cependant point diffi- 
culté de vous dire que j'ai rencontré une créature d'une 
laideur fantastique, qui ressemble comme deux gouttes 

d'eau à et voyez un peu, qu"est-ce que le bon Dieu 

penserait, si je lui disais que c'est à peu près la même 
chose? 

« J'ai écrit à Uranie, et fort écrit. Mais il y a une 
destinée. Cela n'a pas pris jadis, et cela a beau vouloir 
prendre; mais, décidément : « Thou cans not speak of 
lohat thou dost not feel, » dit Roméo. 

« Je joue beaucoup aux écliecs. Vous devriez apprendre 
(juelque jeu, je vous assure, le whist ou les honchets. 
c'est très calmant et très sain en été. 

« Farewell, ma chère marraine. Quand vous vous sou- 
viendrez de moi, 

<■<■ Songez queje vous aimerai toujours. 



« Alfrki) ue Mlsset. » 



« Madame, 



(( Je rentre de ma garde, et à propos d'une baliverne 
trouvée dans un journal, je suis furieux, indigné, pérorant 
à déjeuner. Voulez-vous fiiire une bonne œuvre? J'ai 
le cœur et la tête pleins à rase. Si vous vous portez 
mieux, prenez une plume un de ces soirs, et comme vous 
le sentirez, au hasard, mais bien net, écrivez-moi re- 
proches sur reproches de ma paresse. 

« Voilà une drôle de proposition. Ayez, je vous en 
prie, le courage de l'accepter. Je veux répondre à votre 
lettre par des vers {wit/iout awj nanie, bien enleinlu) ; 
mais j'ai besoin d'un coup de raquette qui m'envoie le 
volant, et il n'y a que vous qui puissiez le donner. H 
faut que je parle en conscience pour parler, et je ne sau- 



ALFRED DE MUSSET. 221 

rais supposer. Commencez par rire de cette folie, e poi 
envoyez-moi un battement de votre cœur; je vous le 
rendrai. 

« Alfred de Musset. 

« Lundi matin. » 

Ce fut avec un vif sentiment de plaisir que je lus cet 
appel, qui me rappelait ses élans les plus favorables à 
la poésie. A cette même époque, M'"'= Kalergis paraissait 
occupée d'Alfred de 3Iusset, coquettement. Or, je savais 
bien que son vieux cœur à lui, ainsi qu'il l'écrivait, avait 
toujours quinze ans, et que les coquelicoquettes en agi- 
taient la flamme. 

Ici je suspends toute lecture : ma curiosité veut avoir 
son tour. « Dites, je vous prie, comment se fait-il, mon 
cher Berryer, que vous, sensible à la beauté, à la grâce 
de l'esprit, à la qualité de musicienne, comment Ates- 
vous demeuré absolument inaccessible aux charmes et 
aux agaceries que vous a prodigués la comtesse Kalergis? 

— Ma mémoire lui nuisait, et m'a préservé . Précisément, 
madame, cette réunion multiple de séductions m'a rap- 
pelé involontairement une certaine M"® deB..., sa compa- 
triote, de l'enlacement (le laquelle j'ai eu bien de la peine 
à me retirer intact. Celle-là n'était pas une beauté splen- 
dide, éclatante, mais délicate, flexible, enivrante. 

«Ma cour étant bien accueillie, je souriais en comptant 
les étapes amoureuses qui me restaient àparcourir,lors- 
qu'un matin, trop empressé, m'étant présenté à une 
heureinaccoutumée, je crus saisir quelqueembarras dans 
le maintien.de M'"® de B... Il me fut promptement expli- 
qué; une porte s'ouvrit doucement, et, sans se faire 
annoncer, se présenta Pozzo di Borgo, l'andjassadeur de 
Russie. Celui-ci fit quelques pas, nous regardant atten- 
tivement tous deux. 

« M""" de B... s'était vivement emparée d'un métier à 



SOUVENIRS DE M""- C. JAUBERT. 



tapisserie, et tirait l'aiguille avec activité. L'ambassadeur, 
en appuyant sur les mots, répéta lentement le proverbe 
sicilien : « Donna che fila cattiva cosa! » (Dame qui file, 
mauvais signe.) 

« L'air narquois de Son Excellence, sa politesse aisée 
dans une situation qui pouvait paraître embarrassante, 
tout m'éclaira sur le jeu présumé de la dame. Elle pour- 
suivait près de moi le goût des positions politiques très 
accentuées. Me dégageant à mon tour du rôle où J'étais 
surpris, je saluai courtoisement M. l'ambassadeur et 
d'une façon assez expressive, je crois, qui signifiait : Je 
vous cède la place ! 

« Quelques mois plus tard, je me rencontrai à dîner avec 
le prince de Belgiojoso, et, comme après le repas je fai- 
sais la guerre à son cigare, tout en nous promenant -dans 
un beau jardin, je portai la causerie sur M"'' de B..., près 
de laquelle je l'avais vu assidu. J'eus alors la confirmation 
de ce que j'avais deviné. 

«Après séduction accomplie, le prince me conta qu'un 
beau jour ou une belle nuit, il vit les épancbements 
prendre le chemin de révélations politiques. A titre 
d'exilé, il était très avisé des soucis de la police; aussi, 
quelque fine et habile que pût être la grande dame, le 
llair de l'émigré éclaira Belgiojoso. Or, quoique la situa- 
tion fût aussi engagée que pressante, sans avoir égard à 
l'heure tardive, le prince s'échappa, s'expliquant en quel- 
ques mots durs et nets. 

« De cette double aventure me sont demeurées des pré- 
ventions contre les beautçs conquérantes du Nord. Je 
m'accuse pas, ne soupçonne même point, continua lîer- 
ryer, mais... 

— Je vous comprends, mon cher ami; sans vous donner 
tout à fait raison, souvent je me laisse influencer dans mes 
jugements par les analogies que ma mémoire me fournit. 

« Mais, puisque vous avez constaté qu'Alfred de Musset 



ALFRED DE MUSSET. 223 



se laissait amoureusement charmer ou éblouir par l'éclat 
des étoiles mondaines, ne pouvez-vous admettre que notre 
beauté russe fût de même attirée par les étoiles poli- 
tiques? Ainsi tout s'explique : repoussée par le champion 
du royalisme, elle devient républicaine par réaction, et 
s'enthousiasme du rôle héroïque que remplit le général 
Cavaignac à travers les terribles journées de juin 1848. 
M™° Kalergis laissa voir à tous venants la passion que lui 
inspirait le héros du jour. Eh bien ! la résistance que le 
général opposa à cette flamme n'était-elle pas humiliante 
pour son amour-propre? Elle l'aimait donc? 

— Comprenant que la position politique du général lui 
imposait ce sacrifice, elle se résigna, expliqua Ernest 
Picard. 

— Ce fut M™' de Cavaignac mère qui l'exigea, monsieur. 
Elle avait, paraît-il, par sa sagacité et sa tendresse, la plus 
grande autorité sur son fils. Très malade, se sentant mou- 
rir, elle fit jurer au général de ne plus revoir la comtesse 
Kalergis. 

«En apprenant cet ordre d'une mère mourante, la com- 
tesse se livra à des transports de douleur. Elle perdit le 
sommeil, marchant des nuits entières, soutenant sa vie 
et son désespoir à l'aide de thé vert et de cigarettes. 
Toutefois le caractère de femme du monde dominait et 
colora de convenance cette désolation. Dans les range- 
ments de mes papiers j'ai trouvé un billet qui donne bien 
la note de l'état de son âme à la veille du coup d'État. » 

« Chère madame, m'écrit-elle, je vous ai dit hier fort 
étourdiment que j'irais vous narrer les « escargots» mer- 
credi soir. J'avais oublié un diner et une soirée chez 
Poniatowski,oùje figure comme pianiste. Voulez-vous me 
recevoir mardi entre neuf et dix heures ? Je dlnc à l'Elysée 
et aurai bien besoin de vous voir, pour me consoler de ces 
corvées réactionnaires. Ma pauvre lettre n'est pas partie: 



224 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERT. 

je l'ai brûlée dans la crainte de gâter quelque chose. Le 
matin, en ouvrant les journaux, j'ai eu un affreux serre- 
ment de cœur. Concevez-vous qu'on se laisse aller ainsi? 
et la fortune, et l'ambition, et l'avenir ! Il repousse tout, 
comme il a repoussé mon affection I 

« Au revoir, chère madame, la vie est dure. 

« Marie Kalergis. » 

A ce dernier dîner de l'Elysée, encore président, le 
futur empereur avait placé près de lui la lumineuse com- 
tesse; le soir même elle me confia qu'il lui avait adressé 
un compliment charmant sur son regard en comparant 
ses prunelles à deux violettes de Parme. « Il suit parler 
aux femmes )>, ajouta-t-elle d'un air réfléchi. 

Puis, comme je lui demandai de venir dîner avec moi 
et faire de la musique, elle me pria de la réunir à M. de 
Musset, 

« J'essayerai, lui dis-je, mais il me paraît en veine de 
sauvagerie. « 

A mon invitation il répondit : 

« Oui, marraine, mais je ne pourrai probablement pas 
rester longtemps après; me le pardonnez-vous? 
« Compliments de saison. 

« Alfred de Musset. » 

Ce fut à dater de 1854 que je remarquai des alterna- 
tives dans la santé d'Alfred de Musset, et, par conséquent, 
dans son humeur, souvent de l'abattement. La maladie 
de cœur qui l'a enlevé s'accentuait. Les rayons deve- 
naient plus rares. Cependant, parfois il s'animait encore, 
et je le vis très brillant un jour où la conversation porta 
sur la durée éphémère de ce qu'on nonune la gloire, 
sujet qu'il se plaisait souvent à traiter avec un grand 
artiste de ses amis, auquel toutes les questions philoso- 



ALFRED Di: MUSSET. 



•chiques sont tamilières, heureux de se trouver d'accord 
avec lui sur le fond même de la discussion, à savoir que 
la supériorité d'un homme se mesure sur l'impression 
qu'il impose et non sur la quantité de ses œuvres. 

Alfred répétait complaisammenl après Ghenavard : 

« Voilà Léonard de Vinci, qui, par un seul tableau, 
la Cène, détruit presque aussitôt que produit, tient une 
aussi grande place dans la mémoire que Raphaël avec 
des miniers d'ouvrages. » 

G était pour notre poète une sorte de point d'appui à 
ce farniente, qui, par moments, écartait soigneusement la 
muse. 

« Remarquez, ajoutait Musset avec véhémence, cette 
disposition du public à traiter l'artiste en ouvrier; il doit 
produire sans cesse, sans repos, sans rémission ! Est-il 
donc frappé d'impuissance, demande-t-on, que depuis 
huit jours il n'a rien livré aux critiques ? » 

Gomme il achevait ces mots, entrait Ghenavard lui- 
même, que ce genre de critiques avait longtemps pour- 
suivi, ce peintre dont, en trois années, le cerveau put 
enfanter, et le crayon, sous sa dictée, exécuter l'œuvre 
prodigieuse de la décoration du Panthéon, monument 
rendu ainsi à l'histoire des peuples. Déjà trente-deux 
immenses cartons, placés auxMenus-Plaisirs,étaientlivrés 
à la curiosité et à l'admiration du pubHc, quand, sans nul 
souci de l'art. Napoléon III anéantit l'œuvre autant qu'il 
était en son pouvoir récent, en rendant par décret le 
Panthéon au clergé. 

Mis promptement au courant de notre conversation, 
Ghenavard s'y relia par une heureuse citation : 

« Voyez d'Assas, dit-il. Avec un seul cri : « A moi Au- 
vergne, c'est l'ennemi ! » il s'est taillé une statue aussi im- 
périssable que nulle autre. La calamité redoutable, conti- 
nuait-il, est d'être médiocre par le fond ; aucun nom nCst 
immortel, qu'à la condition de signifier quelque chose 

13. 



226 SOUVENIRS DE M"^ C. JAUBERT. 

d'éternel, de vivant en chacun de nous, œuvre même mise 
à part. Ainsi, quand je prononce le nom de César ou Jésus, 
je n'ai pas besoin d'aller chercher ce qu'ils peuvent avoir 
écrit pour les comprendre; il faut que je les retrouve en 
moi, dans l'idée représentative de ces puissances : Do- 
mination, Humiliation. Ainsi s'explique la diversité de 
nos dieux ou de nos héros. 

« Mais je me souviens, madame, fort à propos, reprit 
Chenavard, que vous m'avez reproché d'être de la nature 
des bulldogs^ qui ne savent plus lâcher ce qu'une fois 
ils saisissent, et j'abandonne le thème. 

— Or donc, dit Musset en riant et entraînant dehors 
avec lui son ami le major Frazer, je vais fumer une 
cigarette. » 

Me tournant alors vers le philosophe, dont la sagacité 
prend parfois la puissance d'une seconde vue : 

«Dites-nous, Chenavard, demandai-je , quelle sera 
l'idée représentative qui consacrera le nom du poète qui 
nous quitte? 

— A tout jamais, madame, Alfred de Musset sera la 
personnification de la jeunesse et de l'amour. » 

Est-il une façon de se survivre plus enviable? 



PIERRE LANFREY 



Les lettres d'Everard. — Les apôtres de la femme. — Portrait de Lanfrey. 

— 10 lettres de lui à sa mère ( 1846-1854). — Ses débuts comme écrivain 
politique. — Ferocino. — Deux lettres à M""' C. J. — Clienavard et les 
zouaves pontificaux. — Lettre à M""= *". — L'iiistoire de Napoléon I^--. — 
Les salons d'Ary Sclieffer et de d'Alton-Shée. — Lettres sur la paix de 
Villafranca. — Sainte-Beuve au Sénat. — Voyage au pays natal. •— Con- 
fidences. — Un amour de jeunesse. — Lettre à M™* C. J. — La guerre 
de 1870-71. — Lanfrey volontaire. — Lettre à M'»^ C. J. — Les mobilisés 
de la Savoie. — Triste campagne. — Lettre à M"= C. J. — Lanfrey député 

— Lettre au comité électoral des Bouches-du-Rliône. — Lanfrey ambas- 
sadeur à Berne. — Lettre de M'"<= C. J. — Relations avec Gambetta. — 
Appréciation de Clienavard sur Napoléon P''. — Lanfrey sénateur ina- 
movible. — Un aveu de M. Thiers. — Fin prématurée. 



Ce fut dans l'été de 1861 que je fis connaissance avec 
les .lettres d'Everard. Une Anglaise amie me vint faire 
visite en Touraine. « Je vous apporte, me dit-elle, un livre 
qui, je crois, vous plaira. » Dès le lendemain il était lu. 
Frappée du talent que je rencontrais sous un nom nou- 
veau, j'en parlai avec vivacité, en proposant après le dé- 
jeuner une lecture à haute voix. 

Je fus repoussée d'abord par cet esprit de paresse qui 
domine à la campagne, ou du moins se montre en liberté. 

« Ah ! bah ! il vaut mieux ramer sur la Loire, dit l'un ; 
tumer, disait un autre. — Laissons les dames faire de la 
musique, ajoutait un hypocrite. — Puisqu'on n'est pas de 
mon avis, m'écriai-je avec fermeté, je ne consulte plus 
et j'ordonne de former le cercle. Je lirai uniquement la 
Lettre XXX sur les femmes. » 



228 SOUVENIRS DE M-' G. JAUBERT. 

Tout en avançant des fauteuils, un mécontent mur- 
murait : 

— Nous allons entendre un dithyrambe sur ce sexe 
enchanteur, doigts de fée et cœur d'or! 

— Pas du tout, riposta mon Anglaise irritée; c'est au 
contraire une chose anière ! 

— Eh bien, contnma le mécontent, il faut se méfier de 
celui qui parle de sirènes, de serpent et d'inconstance. 
L'auteur doit être un bilieux, prunelles pain brûlé, sour- 
cils en broussailles, chevelure rousse flottant sur les 
épaules.... 

— Vous feriez mieux d'écouter que de deviner, dit la 
jolie Anglaise. On m'a montré l'auteur au théâtre; il est 
blond, très jeune, tout à fait un bouton de rose ! » 

Le ton sérieux dont cela fut dit provoqua parmi nous 
une folle joie, dont Lanfrey plus tard eut l'écho. 

Je commençai ma lecture, et peu de mots suffirent à 
me conquérir Tatlenlion de mon auditoire. Un vrai talent 
se révélait, une plume puissante stigmatisait le temps pré- 
sent. Son austère éloquence flagellait nos mœurs, et, d'un 
jugement âpre, sans pitié, Lanfrey traçait le rôle de ce 
sexe qui. dans la pratique de la vie, rencontra en. lui 
cependant un cœur accessible à tous les charmes fémi- 
nins, s'engageant dans les jfî/rtations, les complications, 
sans souci du lendemain; subissant toute loi d'attraction; 
éminemment jaloux, parce qu'il ressentait une défiance 
innée à l'égard delà fennne; en même temps plein d'iu- 
dulgence pour la diversité multiple des attachements chez 
riionnne. ' 

J'avais, dans le volume d'Everard, choisilaLettreXXX, 
où tout d'abord notre société est attaquée à propos de la 
prépondérance qu'y exercent les femmes. 

« Nous nous sommes désexés, dit Everard, nous assis- 
tons, non à une émancipation, mais à une véritable apo- 
théose de ce sexe intéressant. » De là, il trace le tableau, 



PIERRE LANFREY. 229 

poignant et piquant à la fois, « de l'abaissement individuel 
de l'homme sous le joug de l'élément féminin. Il raille 
les apôtres de ce culte qui, voulant, à tout prix, avoir la 
femme pour alliée dans leur guerre contre les institutions 
sociales, leur promirent dans la cité future une place 
égale à celle de l'homme..., un rôle à la fois politique et 
sacerdotal ; les appelant « les initiatrices de la régéné- 
ration humaine » . On rencontre un paragraphe entre 
autres, modèle de critique élevée, qui atteint certains 
ouvrages de Michelet difficiles à classer et qui sont carac- 
térisés sous la dénomination de Lyrisme physiologique. 
Le passage se termine en ne contestant pas « l'attraction 
immense que les qualités féminines ont exercée sur les 
hommes de ce siècle... » Puis, se reprenant, Everard 
ajoute : « J'ai tort de dire les qualités^ car ce sont les 
défauts surtout que les hommes ont le mieu.K réussi à 
s'assimiler. » 

Everard poursuit son analyse, et l'on y rencontre des 
traits d'une amertume éprouvée ; ainsi : 

« Ce qui plaît aux femmes dans l'amour, c'est le spec- 
tacle de la force vaincue... 

fi ... Cest la force morale, qu'elles sont comme impa- 
tientes d'humilier et de vaincre. Elles voient en elle une 
rivale qu'il faut faire fléchir à tout prix. Si vous avez en 
vous un sentiment profond, une amitié inviolable, une 
croyance respectée, elles n'auront pas de repos qu'elles 
ne les aient forcés à se rendre à discrétion, et elles y 
emploient très innocemment des ruses à bouleverser l'ima- 
igination. Il est rare que les meilleures d'entre elles n'im- 
posent pas, sous une forme ou sous une autre, cette dure 
rançon à l'homme qui les aime. » 

Ici une fois encore, la satire prend la forme ironique : 
« Si on accable les femmes de petits soins, c'est qu'on voit 
en elles des objets de luxe, d'agrément, qui coûtent fort 
cher, et qu'on craint de voir se détériorer; que si on les 



230 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

couche sur un lit de roses, c'est pour notre bonheur et 
non pour le leur; que si on écoute sans protestation tous 
les riens décousus qu'il leur plaît de débiter, c'est par la 
même raison qui fait qu'on ne songe pas à réfuter les 
réflexions d'une perruche ou d'un rossignol; que si on 
ne se permet jamais une remontrance, c'est qu'on ne les 
considère pas comme des êtres perfectibles; et mille autres 
choses aussi peu flatteuses pour leur amour-propre. — 
Voilà l'absinthe/ comme dit Hamlet, mais celles qui 
s'avoueront ces dures vérités seront toujours en bien petit 
nombre.» 

En cet endroit, l'un de nous fit remarquer une analogie 
entre notre écrivain et l'Allemand Jean-Paul Richter, lors- 
qu'ils prennent à partie le beau sexe. Chez l'un comme 
chez l'autre, l'ironie s'enflamme. Faut-il leur appliquer le 
proverbe « Qui aime bien, châtie bien? » 

Je rappelai à ceux qui m'écoutaient cette date des 
lettres, 1860; je leur fis observer que les griefs les plus 
passionnés d'Everard contre les femmes de ce temps se 
rattachent à la politique; et je repris ma lecture. 

« Je veux parler, écrit-il, du rôle corrupteur qu'elles 
ont usurpe dans nos dissensions politiques...; comme 
elles agissent et se déterminent en toute chose, sous 
l'inspiration du sentiment, presque jamais par des con- 
sidérations de justice, ou en vue de l'idée du bien, dont 
elles n'ont que des notions extrêmement troubles et con- 
fuses, on comprend qu'il leur est impossible d'avoir, en 
quoi que ce soit, des convictions fermes et arrêtées... Ces 
défauts et ces qualités les rendent éminemment propres 
au rôle de conciliatrices : elles ont l'esprit diplomatique 
au plus rare degré; elles excellent dans les transactions ; 
elles peuvent être arrêtées par des considérations de 
prudence, elles le sont rarement par des scrupules; 
elles ont des tempéraments infinis, des distinctions 
de casuistes, d'incroyables subtilités pour concilier les 



PIERRE LANFREY. 231 

opinions les plus contradictoires... Quand elles ont fait 
embrasser deux ennemis jurés, il leur importe peu que 
ce soit en les avilissant tous les deux : la réconciliation 
s'opère toujours à leur profit. « 

A partir de là, le mépris et la haine que lui inspire le 
gouvernement impérial éclatent dans toute leur force ; 
le chapitre se termine par un tableau en raccourci de la 
société de l'empire. Cette peinture est tracée avec le 
vigoureux coloris et l'accent indigné dont Juvéval est 
demeuré le type immortel. 

Une telle lecture ne pouvait manquer d'être suivie de dis- 
cussions animées. Nous étions toutefois tous d'accord 
pour reconnaître la supériorité du talent déployé par 
l'écrivain ; nous étions tous également désireux de le 
connaître. Au même moment arrivait de Paris le comte 
d'A..., qui d'abord ne compritrien à notre clameur litté- 
raire, puis, se moquant de nous, nous traitant de provin- 
ciaux, obtint Tattention en s'écriant : 

« Mes chers Tourangeaux, il y a plusieurs années déjà 
que le mérite de M. Lanfrey s'est révélé avec éclat au 
monde politique et lettré par la publication d'un livre 
sur l'Eglise et les Philosophes au dix-huitième siècle. A 
son apparition l'œuvre fut décrétée l'ouvrage d'un esprit 
mtir, et, comme on s'attendait à voir un historien en per- 
ruque et lunettes, peut-être même en haut-de-chausses, 
on vit paraître un tout jeune blondin, homme de bonne 
compagnie, passionné, je crois, de toutes les belles choses, 
savant en musique..., mais je ne connais pas le livre qui 
jvous occupe. Prêtez-le-moi; en échange, j'aurai l'hon- 
neur, à votre rentrée en ville, de vous en présenter 
l'auteur. « 

La chose se fit ainsi. A Paris, l'hiver suivant, l'auteur des 
^Lettres (T Everard vae îni présenté. Pour qui ne l'a pas 
connu personnellement, je veux chercher à reproduire 
ma première impression. 



232 SOUVENIRS DE M™' C. JAUBERT. 



Toute sa vie Lanfrey est demeuré d'une dizaine d'an- 
nées en arrière de son acte de naissance. Je ne lui donnai 
que vingt-quatre ans. Son visage avait un certain carac- 
tère suédois. J'appris plus tard que la Suède avait été le sol 
originaire de sa famille. Blond de complexion, il était de 
taille moyenne; si sa tournure manquait d'élégance, elle 
n'avait rien de vulgaire. Sans choquer son libéralisme, on 
pouvait remarquer qu'il avait pieds et mains de race aris- 
tocratique ; il inclinait volontiers la tête en avant, attitude 
familière aux esprits méditatifs; puis, tout enlapenchant 
un peu à gauche, tortillant sa moustache, il relevait légè- 
rement les sourcils, et lançait, de ses petits yeux gris bleu, 
un regard qui dardait au loin, comme une sorte de jet 
électrique, et rendait son silence parlant. Un front élevé, 
des boucles blondes, un nez insignifiant, mais de jolies 
dents, un bon rire, une bouche agréable, tel me paraît 
être le croquis exact de l'historien à celte époque de sa 
vie. Une voix caressante confirmait eh douceur l'ensem- 
ble de sa personne. Les yeux seuls, étonnants par leurs 
expressions diverses, trahissaient à l'observateur attentif 
une volonté de fer, mais rarement on y rencontrait l'in- 
dulgence. 

Ce mélange de douceur et de fermeté faisait du célèbre 
écrivain quelque chose, — je demande pardon au lec- 
teur pour la comparaison, — comme une sorte de crème 
au piment, dont le contraste pouvait être une séduction. 
On lui attribuait dans le monde de nombreux succès. 

Avant d'aller plus loin, je voudrais éviter au lecteur les 
incertitudes auxquelles donne d'abord lieu l'étude d'un 
caractère, hésitations par lesquelles j'ai dû passer avant 
que des relations purement mondaines ne prissent l'allure 
d'une liaison amicale. 

On m'a communiqué quelques lettres de Pierre Lanfrey 
à sa mère. Il y en a qui portent la date de l'époque, plei ic 
d'angoisse pour tous deux, où se décidait par la publi- 



PIERRE LANFREY. 233 

cation d'un premier ouvrage, Vêb'e, ou le n'e/.'-e pas. du 
jeune écrivain. N'est-ce pasaux jours de crise que se con- 
naissent et se jugent les hommes ? Je vais donc étayer mes 
souvenirs de ces curieux autographes. On y constate entre 
le fils et la mère des natures analogues : courage, fermeté, 
énergie, générosité, l'héroïsme du cœur enfin! 

L'intérêt de ce début littéraire est préparé par une 
lettre de 1846, où l'on voit s'affermir la vocation de l'his- 
torien chez l'écolier, et grandir en même temps l'appui 
que lui donnera cette mère dévouée, confidente de tous 
les soucis de Pierre, mère à laquelle il ne cache que sa 
faible santé, tandis qu'il laisse parler devant elle son 
légitime orgueil, ce qui implique, croyons-nous, le plus 
haut degré de confiance. 

Paris, 19 juillet 184G. 

... Qu'importe! Dans vingt-cinq jours je vais revoir ma mère, je 
ne veux qu'elle, Elle seule! Je fais fi de tout le reste! Oh! les 
délicieuses vacances que je vais passer ! Comme j'ai besoin de 
respirer cet air pur de la Savoie ! de boire cette eau fraîche de 
nos fontaines, au lieu de l'eau alambiquée de Paris I de respirer 
les roses embaumées de notre jardin! de voir nos montagnes 
vertes et notre ciel bleu ! et notre bon lait chaud, et notre bon pain 
bis, et les fruits de notre Sainte-Claire. Voilà, voilà ce que j'y vais 
chercher! et non pas des monuments, des musées, des palais et des 
théâtres. J'ai besoin de repos, de solitude, et c'est là que j'en trou- 
verai : Au lieu de ces études furibondes et par soubresauts, où mon 
imagination travaille autant que mon esprit, telles que je les fais à 
Paris, je pourrai là-bas vaquer à des études calmes et paisibles. 
Tout mon plan de travail est déjà fait pour les vacances, jusqu'aux 
promenades que je vous ferai faire trois fois par jour pour votre 
santé; puis, les vacances terminées, je reviendrai à Paris, rempli 
d'une nouvelle sève, continuer l'œuvre que j'ai entreprise. Les 
quatre ans qui vont suivre feront encore partie des temps de sacri- 
fices , delà semaine, si je puis ainsi parler; puis après viendra 
le jour de la moisson... Pensez-vous qu'en quatre ans encore de 
travail, avec ce que j'ai acquis, je ne pourrai pas faire une œuvre 
solide et durable ? Quatre ans, c'est une éternité, quand on les veut 
bien employer. Je sens en moi une voix qui me crie : Aie con- 
fiance I 



234 SOUVENIRS DE M"^ G. JAUBERT. 

J'ai déjà marqué pour ces vacances les ouvrages que je dois étudier 
à fond ; maintenant je ne lis plus un ouvrage, j'entreprends la partie 
intime, la fleur, la chair, et j'en fais ma propre substance; j'aban- 
donne le squelette... Je jette un coup d'œil sur l'année qui vient de 
s'écouler ; elle a été pour moi aussi bonne qu'elle pouvait l'être. 
Il y a eu de bien tristes heures, même de mauvais jours et des 
moments de désespoir : mais à quoi bon dire tout cela à vous, 
chère maman, puisqu'en dépit des vents et des tempêtes, me voici 
sur le rivage, le front serein, le cœur plein d'espérances et le corps 
sans blessures? Que d'autres auraient fait naufrage à ma place ! 
J'ai eu de rudes combats à soutenir! Mais c'est une âme de forte 
trempe que j'ai reçue de vous, ma mère ! Intellectuellement, j'ai 
fait de grands progrès. Moralement, je suis pur comme le jour où je 
vous ai quittée. — Savez-vous que je suis d'une rare continence 
pour un jeune homme de di.v-huit ans qui a vécu à Paris ? C'est à 
un tel point que mon correspondant, honnête homme s'il en fût 
jamais, en est tout ébloui... Je pense quelquefois aux révérends 
Pères jésuites, et je n'ai plus même de haine pour eux. Il y a 
tant de gens qui les détestent pour moi! Ma joie serait d'avoir un 
quart d'iieure de conversation avec celui qui voulait me mettre le 
froc l'an passé. 

P. Lanfrey. 

APRÈS LES VACANCES 

Paris, novembre 1846. 

Ma chère mère, 

Tu as l'imagination si ardente et le cœur si maternel qu'il me 
tarde de te rassurer sur les péripéties du voyage... Je n'ai ressenti 
que le mal du pays. Le cœur se serre affreusement au moment 
où les montagnes de la patrie s'effacent dans l'éloignemcnt. 
cher coin de terre! A l'heure où sur le pont du vapeur, au travers 
de la pluie et des vents, je l'ai vu disparaître sans retour, il s'est 
fait en moi un déchirement pareil à celui que j'avais éprouve en 
m'arraciiant à ton étreinte maternelle. 



Paris, 1840. 

Après avoir erré six jours comme une âme en peine pour trou- 
ver une chambre convenable, j'en suis à peu près venu à bout; 
elle est située sur un emplacement élevé, sain et spacieux. La 
rue est paisible et solitaire ; on se croirait en province; elle longe 
celle partie du Luxembourg qu'on appelle la Petite Provence, » 



PIERRE LANFREY. 235 



cause de ses airs champêtres, coquets, et de la pureté de l'air 
qu'on y respire. On y possède le soleil plus largement qu'ailleurs. 
C'est un aimal)Ie petit coin, avec des bocages pleins de mystère, 
de fleurs et de gazouillements d'oiseaux; les jeunes femmes y 
mènent leurs bambins et les étudiants leurs grisettes. — Moi, je 
n'y mène rien du tout. — J'y vais philosopher, le dos au soleil et 
un livre sous le bras. Cette promenade devient une dépendance 
de ma chambre ; il n'y a que la rue à traverser. Au delà du jardin, 
à côté du Panthéon, se trouve la bibliothèque où je vais travailler. 

J'espère que vous voilà rassurée sur mon compte. Vous, ma 
chère mère, vivez en bonne santé et sans trop d'inquiétudes. 
Confessez-moi vos craintes et vos espérances. Je vous défends de 
douter de l'avenir, cela ne sert qu'à amollir le courage et à para- 
lyser les activités. 

Je vous embrasse de tout mon cœur. Bien des choses à ma 
filleule, si elle est sage, 

P. L. 

Voici mon adresse : 36, rue de l'Ouest. 

Paris, décembre 1853. 
Chère et bonne mère, 

Mon livre est fini depuis quinze jours, et depuis quinze jours je 
fais le métier le plus infernal auquel un homme qui se respecte 
puisse être soumis : celui de solliciteur. Je sue tout le sang que 
je tiens de mon père et de vous, sang indépendant et généreux 
s'il en fut, et qui s'indigne de cette humiliation, nouvelle pour lui. 
Malgré ma bonne volonté, je suis si peu taillé pour cette besogne, 
que je n'ai réussi jusqu'à présent qu'à me faire un ennemi, et 
cela d'un homme à qui j'étais recommandé, et qui était plein de 
bienveillance pour moi. 

Voici le commerce récréatif auquel je me livre. Je me présente 
en grande tenue chez un éditeur, c'est-à-dire la plupart du temps 
un butor sans instinct ou sans éducation, poli tout juste ; puis je 
déclare l'objet de ma visite. Il regarde ma mine, et comme j'ai 
l'air beaucoup plus jeune encore que je ne suis, il sourit d'un air 
obligeant, puis me répond qu'il serait extrêmement flatté de 
publier mon ouvrage s'il n'imprimait pas dans ce moment môme 
un travail de M*** sur le même sujet, et dans un sens tout à fait 
contraire au mien. Là-dessus je lui tire ma révérence, d'un air 
aussi impertinent que possilde, et lui me reconduit jusqu'à la 
porte avec de grandes salutations ironiques. 

Aucun d'eux jusqu'ici n'a lu une seule ligne de moi. Ils sont 
trop occupé? ! 



53G SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT 

Merci, chère et bonne mère, de la joie que vous m'avez donnée 
n'eussions-nous qu'un morceau de pain, notre devoir serait; 
encore de le partager avec ceux qui sont plus maliieureux que 
nous. A plus forte raison devons-nous le faire avec des personnes 
qui nous tiennent de près. Dites à ma chère Blanche que sa déter- 
mination ne peut rien ajouter, etc. 

Je lui Laise les mains et la prie de penser quelquefois à son 
filleul. 

Je baise vos mains maternelles. 

P. Lanfrev. 



Paris, 1853. 

Voici, chère mère, la dernière de mes aventures. Un journaliste 
assez influent m'avait donné une lettre pour lèditeur Pagnerre, 
le fils même de celui qui avait édité ce Livre des orateurs, que 
vous m'aviez acheté il y a une huitaine d'années, et dont les gra- 
vures vous plaisaient tant. Pagnerre me reçut très bien, me fit 
entendre que la chose lui convenait, et me deniaïula un petit 
délai pour examiner mon travail. Sur ce, je lui envoyai mon ma- 
nuscrit. 

Après douze jours d'un mortelle attente, ne recevant pas de 
réponse, je retourne chez lui. Mon Pagnerre traversait justement 
son magasin, un grand plat d'eau à la main. En m'apercevant il 
laisse tomber son plat d'eau à terre, — triste augure ! « Monsieur, 
lui dis-je, je suis venu voir si vous aviez un commencement de 
réponse à me faire"? » 

Il m'avoua alors qu'il n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir le 
paquet, mais qu'il espérait pouvoir s'y mettre d'ici à peu de 
temps, et me rendre réponse avant quinze jours. 

Rentré chez moi. je lui ai écrit de me rendre le manuscrit. Je 
vais, chère mère, finir par où j'aurais dû commencer , c'est-à-dire 
faire imprimer à mes frais : car le temps est encore ce qu'il y a 
de plus précieux. Si je manque l'occasion, je suis perdu; or, 
'jamais elle n'a été si favoratde. L'hiver va clore la campagne 
d'Orient en séparant lesarmées ennemies; mais il va en ouvrir une 
ici, beaucoup plus sérieuse selon moi. Le clergé s'agite, se remue 
et révolte tout le monde par ses prétentions. On comprend qu'il 
y a là un danger plus à craindre encore que les armées russes, 
et les journaux ne s'occupent plus (]ue de questions religieuses. 
Tous les gens de ma connaissance me conseillent de me hàler. 

Suivez donc, chère mère, la généreuse inspiration de votre 
cœur, et soutenez votre fils dans l'assaut décisif qu'il s'apprête à 
livrer. 

L'imprimeur pense à vue de nez que cela me coûtera 2,300 fr. 



PIERRE LANFREY. 2.37 

L'important est d'agir le plus vite possible. Je n'ai pas le temps 
d'attendre le bon plaisir de messieurs les éditeurs, comme un fai- 
seur de romances ou de sonnets. Je sens la poudre, corbleu I et 

il (mots effacés). Soyez sûre que je serai soutenu. Il y a des 

mille et des mille, qui voudraient faire ce que j'entreprends; 
seulement les uns n'osent pas et les autres ne savent pas. Moi 
j'ose, et je sais, et je ferai! 

Pas un mot de tout ceci à personne. 

P. Lanfrey. 

Paris, 1853. 
Chère et bonne mère ! 

Vous êtes une vraie Romaine. Je vous l'ai toujours dit, et vous 
vous montrerez Romaine jusqu'au bout. Surmontez ce reste d'in- 
quiétude, que rien ne justifie dans ma position. Ce qui peut 
m'arriver de plus fâcheux, en mettant les choses au pis, ne mérite 
pas même qu'on s'y arrête. Pour le moment, tout va le mieux du 
monde ; l'impression marche rapidement, et toutes mes disposi- 
tions sont prises. 

Les frais s'élèveront à la somme que j'avais prévue, c'est-à- 
dire 2,300 francs pour 2,200 exemplaires. Je les vendrai à peu près 
deux francs aux libraires et eux trois francs au public. Tout sera 
prêt dans trois semaines. 

Envoyez-moi le reste des fonds quand cela vous sera le plus 
facile 

Je me sens beaucoup plus tranquille à mesure que le grand 
moment approche; faites donc comme moi. 

Votre fils, qui vous aime de tout son cœur. 

P. Lanfeev 



Paris, décembre 1854 

Je suis enfin délivré, chère mère, des embarras qui m'ont si 
longtemps empêché de vous écrire, et dont je n'ai pas cru devoir 
vous parler, de peur d'effrayer votre imagination, déjà si inquiète 
et si susceptible. Mon livre une fois imprimé, voici la difficulté 
([ui se présentait : trouver uu libraire qui voulût bien se charger 
de la vente et mettre son nom comme éditeur, deux choses 
également nécessaires. J'ai longtemps cherché; aucun n'osait se 
risquer. Jugez de mon exaspiration, à la pensée de me voir 
chargé de deux mille volumes, sans aucun moyen de m'en dé- 
faire. Enfin, hier, j'en accroche un à la baionnelte (car c'était mon 
Sébaslopol, il fallait vaincre ou périr), et il est tout bûonement le 



'238 SOUVENIRS DE M™^ C. .lAUBERT. 

premier libraire de Paris. Il m'a fort bien accueilli et augure 
beaucoup de mon œuvre. Si je n'avais imprimé quà quinze cents 
au lieu de deux mille exemplaires, il m'aurait acheté la chose en 
bloc et payé d'avance en me donnant un bénéfice de douze cents 
francs; mais je suis persuadé qu'en le vendant comme nous 
sommes convenus, au fur et à mesure, j'y gagnerai plus. Il no 
sera mis en vente qu'après le 1"" janvier... 

Ma chère mère, l'horizon s'éclaircit; me voilà en bon chemin. 

P. Laxfrey. 



Paris, 185i. 
Ma chère mère, 

J'en suis à la répétition monotone et souvent fastidieuse de ce 
que je vous ai écrit il y a quinze jours : des compliments, et puis 
des compliments, des présentations, des invitations, des visites, 
des soirées, où je joue uniformément le rôle de petit prodige, que 
chacun vient regarder sous le nez. Somme toute, beaucoup de 
gants usés. 

Il n'y a guère là, comme vous voyez, de quoi faire de moi le 
plus heureux des hoiiimes; mais cependant c'est une améliora- 
tion dans ma position. Je vais faire mon ciioix au milieu de tout ce 
monde et circonscrire mes relations. Puis je reprendrai mon travail 
au même point où je lai laissé, et planterai un second clou à 
l'endroit où j'ai enfoncé le premier. 

J'irai probablement vous faire une visite cet été. D'ici -là, je 
compte louer un petit coin à la campagne. 

Ma santé va toujours cahin-caha; mais en somme elle est 
supportable. 

Adieu, ma chère mère, ayez Lien soin de vous; conservez-vous 
à l'affection d'un fils qui vous aime plus que lui-même et ne vivra 
désormais que pour vous rendre heureuse. 

P. L.V.NFREY. 



Paris, 1854. 

Donnez-moi de vos nouvelles, chère mère. Je remets toujours le 
plaisir de vous écrire dans l'espoir d'en jouir plus à. mon aise et 
de pouvoir allonger le ciiapilre des confidences. .Mais je m'aperçois, 
au moment d'aborder ce sujet, que pour mille motifs il m'est ira- 
possible de le faire dans une lettre. Qu'il vous suffise de savoir 
en gros que mon succès va toujours croissant; que je suis re- 
cherché et flatté par de très grands personnages, et que j'ai reru^é 
des positions extrêmement brillantes. 



PIERRE LANFREY. 239 

Dans quel but? 

Ce serait un peu long à vous expliquer d'ici ; mais je crois que 
ma politique a acquis quelque droit à votre confiance depuis trois 
mois, et je vous demande de suspendre votre jugement jusqu'à 
l'époque où je vous dirai mes plans. 

Tous les partis, sans exception, qui ont gouverné la France de- 
puis dix ans, m'ont fait faire des avances très évidentes, dans le 
but de m'attirer à eux. Je n'en ai accepté aucune. Je veux conser- 
ver mon indépendance à tout prix. 

(Gardez tout ceci pour vous : on y verrait des forfanteries 
invraisemblables.) 

Adieu, chère mère, il me tarde de vous embrasser, et pourtant 
il me coûtera beaucoup, je le sens, de me séparer des amitiés 
anciennes éprouvées, et des affections nouvelles que je laisserai 
ici. Ne me sera-t-il donc jamais accordé de réunir dans un même 
lieu les deux moitiés de mon cœur? 

Ma santé a bien besoin de l'air des montagnes et du lait de nos 
vaches. — Je baise vos mains maternelles. 

P. Laxfrey. 

Paris, 1854. 
Chère mère. 

Le succès dépasse mes espérances. Les journaux n'ont pas 
encore parlé, parce qu'il faut le temps de me lire, et que, comme 
le disait l'autre jour un homme illustre, il répugne aux journa- 
listes de délivrer un brevet de supériorité a un inconnu, qui 
n'était rien hier, et qui sera demain plus fort que beaucoup d'entre 
eux. Mais j'ai reçu d'hommes distingués dans le monde littéraire 
des lettres on ne peut plus flatteuses et sympathiques. Mon livre 
devient un événement dans le monde des salons; il y est cliaude- 
ment patronné par des hommes que leur esprit met à la mode. 
I Dimanche soir, dans une réunion, un critique bien connu, Jules 
Janin, a dit : « Messieurs, nous sommes ici quarante hommes de 
lettres et journalistes célèbres à divers litres. Eh bien ! pas un 
de nous n^aurait fait ce livre. » 

Et il disait vrai, ma chère maman ! 

J'ai été le voir chez lui. Il m'a fait un accueil extrêmement 
chaleureux, et sa première question a été pour me demander mon 
âge. 11 s'attendait, d'après mon livre, à voir un homme dans la 
maturité de l'âge. 11 m'a prédit les plus hautes destinées. Je ne 
vous dis pas tout, mais assez pour vous montrer que je ne puis 
partir. 

On m'a fait des offres trè brillantes; mais je n'ai point hâte de 
me faire absorber dans uîio coterie quelconque. 



n.'iO SOUVENIRS DE M-" C. JAUBERT. 

Je me sens assez fort pour garder mon indépendance et ma 
liberté d'action. 
Je vous embrasse de tout mon cœur. 

P. Lanfkey. 

Remarquons avec quelle fierté énergique Lanfrey envi- 
sage l'avenir. 

Après avoir parcouru cette correspondance, une sorte 
d'intimité d'outre-tombe s'établit entre le lecteur et l'his- 
torien. Celui dont on va l'entretenir n'est plus un étranger. 
Cette conviction permet de courir avec plus d'abandon, de 
ci de là, dans les souvenirs. Un compatriote savoisien a 
écrit : 

'( Lanfrey se fit remarquer de bonne heure par cette net- 
teté d'esprit qui sait éloigner l'équivoque dans l'idée, 
l'embarras dans l'expression, par une force supérieure 
et une justesse parfaite dans la pensée, enfin par cette 
admirable docilité de mémoire qui tient toujours aux 
ordres de la parole le mouvement et renchaînement 
des réflexions'. » 

On ne saurait dire plus juste. J'ajouterai, comme coup 
de pinceau au portrait, qu'il jouissait amoureusement de 
la campagne, de la musique et de la société des femmes. 

11 ne recherchait pas les réunions d'hommes. Si ceux-ci 
n'avaient pas une grande valeur présumée, l'intérêt chez 
lui ne s'éveillait pas. 11 s'inquiétait de l'estime qu'il pou-, 
vait accorder aux gens, ayant souvent le tort d'exiger au 
delà de la perfection humaine. 

Ce trait de caractère est saillant dans l'histoire de 
Napoléon I°^ On peut y regretter de surprendre la pas- 
sion à la poursuite de faits qui amoindrissent l'impression 
générale. Historiquement, les détails ne doivent pas nuire 
à l'ensemble, comme en peinture la lumière doit ménager 

1. Noies sur P. Lanfrey, par un conlemporain. 



PII' RUE LANFRRY. 041 



les demi-teintes. Lanfrey, lui, ne savait rien abandonner 
de ce qui indignait sa conscience. 11 fallait voir dans la 
discussion sa passion éclater, si l'on touchait à l'alliance 
de l'honneur et de la politique, matière si délicate dans la 
pratique. 

Un soir, dans un salon ami, je fus témoin de l'âpreté, 
de la véhémence avec lesquelles le jeune historien sou- 
tenait son opinion. En se retirant, comme il me tendait la 
main : 

« Eh ! mais, fis-je, cette patte de velours a des grifles 
de chat-tigre. Une jolie Anglaise vous appelle Bouton de 
^•ose; mais moi, je vous déclare un ferocino! 

— J'ai eu tort dem'animer ainsi, répliqua-t-il, et c'est 
la dernière fois queje me laisse entraîner à discuter hors 
du tête-à-tête. » 

Je crois qu'il s'est tenu parole; du moins je ne l'ai jamais 
surpris rompant le vœu. Certes, on y perdait quelque 
chose, à ce silence imposé à la passion, mais l'importance 
du personnage politique y gagnait. A dater de cette 
époque, il se plut à signer Ferocino ses billets et souvent 
ses letUos. 

Il aimait à rappeler en badinant ses titres à ce surnom, 
Ayant rencontré un chat-tigre parmi des bronzes japonais, 
il s'était fort diverti à me laisser un jour cet objet comme 
carte de visite. Lanfrey était donnant, généreux, exact 
dans ses comptes, très honorable en toute circonstance; 
vivant dans un monde beaucoup plus riche que lui, on 
ne put jamais connaître les privations secrèles qu'il dut 
s'imposer, alors même que le modique revenu que lui 
taisait sa mère se trouva augmenté par ses publications 
littéraires. Jamais ses œuvres ne furent rétribuées selon 
leur valeur. Le côté commercial lui était antipathique, lui 
échappait, dirai-je. 11 est mort sans avoir été guidé en 
aucun acte de sa vie par un mobile intéressé. Il aimait le 
bieu-clre, l'élégance en toutes choses; donner était un 

14 



SOUVENIRS DE M"'' C. JAUBERT. 



plaisir qu'il goûtait vivement, mais le respect de lui-même 
dominait toutes ses impulsions ; et l'honneur, comme il 
le pratiquait, ne transigeait point. 

A l'appui je citerai un fait venu par hasard à ma con- 
naissance. 

Un matin, comme Lanfrey prenait congé de moi, je 
vois entrer une personne appartenant à la rédaction du 
Journal des Débats. 

« Ne connaissez-vous donc pas celui qui sort d'ici ? 
demandai-je à l'arrivant. C'est M. Lanfrey. 

— Vraiment? Âh ! combien je regrette de ne pas l'avoir 
deviné ! Nous faisons aux Débats le plus grand cas de 
l'homme et de son talent. M. Bertin répète que. parmi les 
jeunes politiques, H tient la corde. Le premier-Paris lui à 
été offert ; il nous a refusé, parce que le journal est teinté 
d'un orléanisme qui ne cadre pas avec sa ligne politique. 

Tout le caractère de Lanfrey est là. L'offre dune posi- 
tion qui apportait argent et crédit, l'emploi trouvé de ses 
facultés, une prépondérance politique, — il devenait tout 
de suite un personnage, il assurait un avenir à toutes ses 
ambitions, — rien ne put ébranler ou séduire sa fière 
indépendance. Il demeura isolé dans la lutte, vivant à la 
fumée de cette politique qui le passionnait et de ces élé- 
gances pour lesquelles il semblait né. Autour de lui, son 
refus si simple, dans sa dignité, demeura ignoré; le hasard l 
seul me l'apprit. 

Par son désintéressement Pierre Lanfrey n'était paS' 
vraiment de son temps. Je lui reprochais quelquefois eni 
cela d'être excessif, je prétendais le matérialiser; mais, h 
l'expression satisfaite de sa physionomie durant la répri- 
mande, il devenait évident que mon blâme lui causait tout , 
le plaisir d'un éloge. 

Je me souviens de l'avoir grondé vertement, lorsqu'un! 
matin il me conta dun air enclwn?,é Tagréable surprise 
qu'il venait d'éprouver à la rencontre dun oillet de cinq 



PIERRE LA>;FREY. 243 

cents francs entre les feuillets d'un livre dans lequel il 
poursuivait une recherche historique. 

« Comment! vous ne tenez pas mieux vos comptes? 
m'écriai-je; vous ne mettez pas sous clef votre argent? 
vous exposez votre servante à la tentation? 

— Urne faut avouer, madame la présidente, que l'inat- 
tendu du trésor m'a causé plus de plaisir que ne m'en ferait 
le livre le mieux tenu. Cependant je veux vous obéir et 
j'inscrirai la trouvaille avant de courir l'utiliser. — Notez 
bien, en outre, que si on m'eût volé le billet, je l'aurais 
toujours ignoré. » 

Sur ce beau raisonnement, il me quitta, prêt à réci- 
diver. 

Il lui fallut déployer la fermeté naturelle de sa volonté 
pour triompher de tous les projets de mariage qui se for- 
mèrent autour de lui. Plusieurs amis, tels que Charras ou 
Ernest Picard entres autres, nouèrent des relations en 
vue de l'intérêt bien entendu du jeune historien; mais 
toujours il trouvait la future trop jeune ou trop riche; 
sous cette menace d'hyménée, suspendant toutes visites, 
il disparaissait, et par cette tactique protégeait sa liberté. 

Dans une conversation à ce sujet, Ernest Picard, cœur 
ouvert, esprit charmant, invoquait, comme un argument 
en faveur du mariage de Lanfrey, la délicatesse de sa 
janté, délicatesse dont je n'avais pas encore à cette 
époque pénétré le secret; 

« Je prétends marier Lanfrey, répétait-il, il lui faut 
un intérieur, des soins, une vie régulière. Les hommes 
de sa valeur sont rares, secomptent, il faut les conserver. » 

Entre Parisiens il est de bon goût de ne point pénétrer 
dans le secret des santés. Il y aurait naïveté à répondre 
sincèrement à l'apostrophe accoutumée : — Comment 
vous portez-vous ? — Cependant, une fois mon attention 
éveillée, je constatai un état très variable et une toux assez 
fréquente. Peu à peu je l'amenai à me faire la confidence 



2-44 SOUVENIRS DL M- C. JAL-riERT. 



de l'état souffreteux de sa santé. Il m'écrivaitde la Savoie, 
où il était allé passer Tautomne près de sa mère : 

11 septemhre 18G7. 

Je vous réponds bien tard, et avec toute autre personne que 
vous, je serais bien confus; mais pourquoi avez-vous reçu en par- 
tage tant de bonté et d'aimable indulgence si ce n'est pour qu'on 
en abus3 un peu? Car j'établis en principe que sur ce point 
l'usage équivaut à l'abus. Il va sans dire que j'ai les meilleures 
raisons à faire valoir pour m'excuser ; mais en pareille matière 
on a toujours tort, et les bonnes excuses ne sont pas celles que 
vous avez à alléguer, quelque justes qu'elles puissent être, mais 
celles dont on veut bien vous -faire crédit avant de vous avoir en- 
tendu, et c'est sur ces dernières seules que je compte avec vous, 
l'amitié étant du domaine de la grâce et non du domaine de la 
justice, comme dirait un théologien. Donc, vous avez deviné 
combien j'ai été ahuri et bousculé d'occupations pendant le der- 
nier mois de mon séjour à Paris; et votre bon cœur m'a par- 
donné. Je connais même un moyen de l'attendrir en confessant 
une lutte incessante avec ce vilain mal névralgique que vous 
connaissez si bien. J'espère du changement d'air, ce qui f,Tit que 
je ne vous demande pas encore de m'ordonner une ordonnance. 

Pour me remetlre, j'ai trouvé ici mon petit marécage natal, si 
paisible d'ordinaire, dans un état des plus violents, par suite 
d'une visite du clioléra. Il s'est emparé d'un malheureux petit 
faubourg de la ville, et Ta presque dépeuplé en quelques jours. 
Vous pensez si ce procédé a paru choquant à dos gens habitués 
à mettre en toutes choses une sage lenteur. Ils en poussent les 
hauts cris et trouvent les raisons les plus extraordinaires pour 
expliquer l'apparition du fléau; il ne peut pas leur entrer dans 
l'esprit qu'il soit venu ici comme il serait allé ailleurs, pour 
changer de place et voir du pays. . 

Au reste, dans le moment où je vous écris, j'entends les dernier.s 
coups de tonnerre d'un orage magnifique qui vient d'éclater sur 
la ville, et j'espère qu'en renouvelant l'atmosphère, qui était d'une 
stagnation étoulTante, il soulagera les maux de ce pauvre pays. 

Je suis installé ici, avec ma chère vieille mère, dans un ermi- 
tage un peu moins réussi que celui de l'année dernière, mais en 
somme très passable, et où je puis reposer sur la verdure des 
yeux fatigués do cette sempiternelle fixité sur des caractères 
d'imprimerie. Il faut convenir (|ue nous tous, auteurs et lecteurs, 
nous leur faisons faire là un drôle d'exercice et que la nature 
n'avait guère pu prévoir. J'ai eu le plaisir de voir, avant de 
quitter Paris, notre excellent ami Chenavard, que j'ai trouvé en 



PIERRE LANPREY, 



bien meilleur état que je ne l'espérais. Un mois, de séjour dans la 
douce France le rendra plus robuste que jamais, et il pourra 
aller aciiever ce tableau que je suis bien impatient de voir, pour 
beaucoup de raisons. S'il réussit, ce sera un rajeunissement pour 
notre ami et peut-être le début d'œuvres nouvelles qui le met- 
tront à sa véritable place... Il m'avait promis de passer par ici 
pour aller en Italie, mais notre triste état sanitaire ne me permet 
plus guère de l'espérer. En tout cas je compte sur vous pour 
avoir de ses nouvelles, ainsi que des d'Alton, en attendant que je 
leur écrive. Remei'ciez, je vous prie, M"= de L. G. de son bon et 
aimable souvenir. Avez-vous vu la photographie de d'Al... ? Est- 
elle réussie ? Quant à moi, qui ai posé en unième temps que lui, 
je viens d'en recevoir une énormément flattée, un jeune premier 
un peu avarié, mais encore très potable. 11 n'est pas permis de se 
moquer à ce point de la vérité. 

Je ne vous ai pas encore remerciée de votre lettre ; elle était 
délicieuse d'un bout à l'autre, et l'histoire du chapeau de soie ad- 
mirable et d'une vérité éternelle. Je crois qu'en etTet, dans 
l'espèce dont nous nous occupons, le petit dieu malin s'était 
déguisé en couturière. Il a laissé là ses flèches et agi à grand 
renfort de toilettes, coifi"ures, cosmétiques et accessoires de tout 
genre, car tout lui est bon, pourvu qu'il arrive à ses fins. 

Adieu. Gardez un petit brin d'amitié à votre fidèle et alTectionné 

Ferocîno. 

A Piochet (quel nom fatal !), maison de Mégère, par Ghamtéry 
(Savoie). 

Piochet, le samedi 12 octobre 18G7 (Savoie). 

Quant au grand panetier, on peut dire que ce pauvre 

être a cherché avec une sorte d'acharnement tous les moyens 
possibles d'abréger son inutile existence. A toutes les représenta- 
tions qu'on pouvait lui faire sur ce sujet, il répondait d'un air de 
suprême commisération, comme s'il était tout à fait inaccessible 
à ce souci des petites gens. Puis, le jour où il s'est senti atteint 
sérieusement, il n'a plus su se défendre contre la maladie, que 
par des larmes d'enfant, qui coulaient nuit et jour. Alas poor 
Yorick ! Quel parfait bouffon de cour il aurait fait ! 

Si j'avais eu le bonheur de vous avoir pour voisine , j'aurais 
bien mis à profit votre science médicale dans ces derniers temps; 
j'ai eu un mal de tète très aigu, qui m'a tenu pendant quinze 
jours sans interruption. J'appelle cela un choléra cérébral. Je n'ai 
jamais rien éprouvé de ce genre, et j^ai vraiment cherché quel- 
qu'un qui consentît à me couper la tète. A la fin, différents poi- 
sons qu'on m'a fait absorber m'ont à peu près délivré, mais pas 

14. 



•246 SOUVENIRS DE M"--' C. JAUBERT. 

encore définitivement, et je compte là-dessus pour vous faire 
excuser le peu de lucidité de mes idées, s'il y a lieu. 

Il me semble que c'est du même mal que se plaignait Tan der- 
nier nolreami Chenavard, et je suis effrayé de l'idée que cela puisse 
devenir une ciiose normale et duralde, car j'ai encore grand besoin 
de ma tête, et je ne prendrais pas volontiers mon parti de m'en 
passer. Il faut avouer que notre ami n'a pas eu de chance dans son 
inspiration d'aller chercher le calme et la tranquillité à Rome. Le 
choléra et GariLaldi se l'arrachent tour à tour. Qui sait si nous ne 
verrons pas quelque jour notre philosophe enrôlé de force parmi 
les zouaves pontificaux ? Chenavard consacrant sa force hercu- 
léenne à défendre le pouvoir temporel, — ce serait drôle! — mais 
il propagerait le découragement parmi les soldats du pape. « A 
quoi bon? on ne sait plus faire la grande guerre, leur dirait-il; il 
n'y a plus d'art militaire. Il y a eu sept grands capitaines qui 
ont accaparé toutes les façons originales de détruire les hommes. 
Toutes les places sont prises. On ne peut plus être qu'un imita- 
teur. » L'armée du pape se débanderait immédiatement, et c'est ce 
qui préservera notre ami de ce destin funeste et nous le rendra. 

Je connais le nouvel époux dont vous m'annoncez le bonheur. 
Il n'est pas précisément récréatif; mais c'est un très savant 
homme, très fort sur le sanscrit et autres blagues orientales, 
à ce qu'assure Renan, et je le crois sur parole. Cela pourra lui 
servir à être heureux en ménage. J'ai remarqué souvent combien 
il est imprudent de la part des maris de parler à leurs femmes 
une langue qu'elles comprennent. J'oserais même affirmer que 
leurs malheurs viennent presque toujours de là. La femme étant 
un être qu'il faut prendre par l'imagination, on ne saurait être 
trop mystérieux avec elle. C'est ce que les prêtres ont merveilleu- 
sement compris. Aussi lui parlent-ils toujours en latin. Et les mé- 
decins! non pas seulement ceux de Molière, — quel empire ils 
exercent sur elles! Avec une dose de sanscrit convenablement 
administrée, un mari peut durer indéfiniment, — je veux dire 
l'espace d'un malin, — ce qui est énorme. 

Mes douleurs me reprennent. Je crois que j'ai tout le congrès 
de la paix dans la tête. Cela seul peut expliquer ce que je ressens. 
Vous me pardonnerez donc si je prends congé, au lieu de vous 
ennuyer do mes doléances. Mais je suis sûr que je guérirais subi- 
Icment si je recevais une petite lettre de vous, non toutefois à 
dose honueopaliiique : voire bon c(rur vous fait donc un devoir de 
me l'écrire, quoi qu'il vous en coûte. 

Avec celle espérance, je me dis et je prétends rester, madame 
la Présidente, le plus tendrement dévoué de vos amis. 

Ferocino. 
A Piochcl, par Gharabéry (Savoie). 



PIERRE LANFREY. 247 



Ce hindi 2 novembre 18G7, à Piochet, par Cliambéry. 

Ma névralgie était déjà en pleine retraite au moment où 

vous avez eu la bonté de me proposer vos aimables petits poi- 
sons, sans quoi j'y aurais eu certainement recours. J'ai admiré 
surtout vos définitions des efTets du mal ; on voit que vous avez 
sur ce point une belle expérience très artistement analysée. 

Je suis très heureux d'avoir votre approbation et votre sympa- 
thie pour mon second tome. Faites-moi l'honneur de croire que 
je fais infiniment plus de cas de l'avis d'une femme intelligente 
et spirituelle que des jugements motivés de tous les pédants 
de la terre réunis en congrès. 

Si vous m'avez lu jusqu'au bout sans sourciller, c'est un vrai 
triomphe pour moi , et je monte au Capitole remercier les dieux ; 
car j'ai traité dans ce volume une foule de questions des plus dif- 
ficiles à digérer, et ma grande crainte était d'avoir été ennuyeux. 

Pauvre mistress d'A..., il faut l'avoir vue faible comme elle 
[était peu de temps avant mon départ de Paris, pour imaginer 
ce que cela doit être maintenant. ÎN'est-ce pas à en égorger tout 
:1e corps médical qu'on n'ait pas inventé un philtre quelconque 
pour rendre un peu de force à cette pauvre fleur languissante? 

Adieu, chère madame et amie. Merci encore de vos bonnes et 
précieuses lettres, qui ont un charme infini pour moi. J'espère 
vous trouver à Paris vers le 20 novembre. 

P. Lanfrey. 

Une fois de retour à Paris, le temps de Lanfrey était 
tellement envahi par les relations politiques et sociales 
que, seule, la fermeté de son vouloir put lui permettre 
d'accomplir ce travail si sérieux de V Histoire de Napo- 
lléon I". Son grand délassement, le soir, était la mu- 
sique; il en jouissait si intelligemment que l'entendre 
avec lui ajoutait au plaisir, comme pour lui le plaisir 
se complétait si la musicienne était jolie. Toujours dis- 
posé près des femmes à fai)-e la cour (cela se dit ainsi 
dans les salons), un peu de coquetterie, semble-t-il, ne 
lui pouvait déplaire. La pratique, toutefois, n'était pas 
sans danger; et l'on pouvait sortir grifï'ée d'un jeu qui 
eût dû plutôt éveiller sa reconnaissance. Un trait, une 
préférence marquée, n'avaient-ils pas leur prix? Non! 
si l'on s'arrêtait sur la pente, l'acte de raison se pouvait 



248 SOUVENIRS DE M'"' C. .lAUBEUT. 

transformer en casus belli. Ainsi advint-il à ma connais- 
sance lorsqu'une charmante personne, sentant le cou- 
rant l'entraîner, lui adressa une épUre pleine de bons 
arguments sans doute (je ne l'ai pas lue), implorant un 
changement dans leurs rapports fréquents. La réponse 
me fut comnmniquée, et je n'hésite pas à la transcrire. 
On y trouvera un modèle de ce genre ironique qu'il 
applique toujours avec succès. 

A Madame *** 

Comljien vous avez raison ! Il n'y a de vraiment Iteau en ce 
monde que les sentiments calmes, et pour ma part j'en raffole! 
Ils sont commodes, portatifs, point compromettants ni gênants. 
Ce sont les seuls, en un mot, que puisse avouer une personne 
prudente, et tenant comme il convient au repos de son existence. 
Hors de cela il n'y a qu'imiuiétude, comijat et déception. Les mal- 
heureux que la tendresse a ciioisis pour ses victimes assurcnl, 
il est vrai, qu'ils lui doivent des lieures qui résumaient pour 
eux l'infini, et ils l'adorent jusque dans les tourments qu'elle leur 
inflige ; mais il faut les plaindre, car ils ne savent ce qu'ils disent. 
S'ils pouvaient goûter un seul instant les délices qu'une âme 
bien faite trouve dans une estime partagée, ils n'en voudraienl 
plus connaître d'autres. Les afTcctions déréglées sont, comme dit 
le Psalmiste, semblal)lcs à ces fruits remplis de vers que le voya- 
geur cueille sur les rivages de la mer Morte. Elles sont en outre, 
ainsi que vous me le faites remarquer avec non moins de piiilo- 
sophie, destinées à finir tôt ou tard, ce qui leur donne un carac- 
tère tout à fait à part au milieu des choses humaines. Quant aux 
sentiments calmes, s'ils prennent fin, c'est par pur accident. 

En elTet, il n'y a guère de raison pour ijuMIs finissent. Ils se 
co^îiportcnt avec une si sage économie, ([u'on ne conçoit pas 
qu'ils puissent jamais dépenser leur capital. 

A cela, j'ajouterai avec les saints l'éres que les passions font 
rendre à la créature un culte qui n'est dû qu'au Créateur, — con- 
currence criminelle ! — et qu'elles reposent invarinldemeiit sur l;i 
très fausse idée (ju'on a des perfections de la personne ainiéi-, 
qui n'est que mensonge, poussière et fratrilité, comme nous le 
voyons par l'Ecriture. Quelle est l'amante et (luel est l'amoureux 
dont les illusions n'aient été emportées parle temps implacaiile? 
Dès lors, ne vaut-il pas mieux commencer par la fin, devancer la 
destinée, voir les choses d'un œil impartial et froid. dev(Miir vieux 
avant d'avoir été jeune, aimer avec la modération d'un esprit po- 



PIERRE LANFREY. l'iO 

silif, et selon votre méthode, mettre son cœur dans le bain-marie, 
dont la température, d'une éternelle tiédeur, est à l'abri des 
variations du ciel capricieux, et où il n'aura jamais à craindre ni 
les orages de l'Océan, ni les fascinations de l'abîme? Oui, vous 
avez raison, le monde est un tombeau, l'amour une effroyable 
mystification, et la sagesse consiste à ne pas vivre. Je vois cela 
très clairement, et je vois aussi que je suis très malheureux 
parce que j'aime et parce que je vis. 

P. Lanfuey. 

Voyant fréquemment Lanfrey, on pouvait constater 
que, s'il n'avait été très intelligent, son caractère l'eût 
entraîné à une grande susceptibilité. Mais, quand on 
comprend tout promptement. clairement, sensiblement, 
l'esprit domine <îetle secrète disposition. Dans un cercle 
intime, on avait plaisanté sur un refus de dîner que 
Lanfrey avait motivé par douze autres invitations placées 
à la môme date. La chose, répétée, l'avait piqué. Il me 
croyait parmi les rieurs, je lui prouvai qu'il se trompait. 
Il m'adressa aussitôt le billet suivant : 

Eh bien, mettons que je n'ai rien dit. Vous comprenez qu'on 
n'est pas Ferocino pour rien. Mais quand cela serait vrai, comme je 
l'ai supposé, où serait le mal ? 

II me semble que vous avez bien le droit de rire quelquefois à 
mes dépens, et je ne vous en voulais pas le moins de monde, ni 
à vous ni à M"'= X... Mais l'histoire des douze invitations m' élail 
revenue de deux ou trois côtés à la fois, et je me suis senti en 
goût d'exhaler ma petite vexation, histoire de nerfs. Vous avez 
toujours été si excellente et si parfaite pour moi que si je pou- 
vais seulement me soupçonner de nourrir l'ombre d'un sentiment 
de rancune à votre égard, je me conduisis sur-le-champ moi- 
même au poste le \)his Yirochaiin. Juge: un peu s'il m'est possible 
de vous en vouloir ! Oubliez donc cette fugue du terrible Fero- 
cino. Il croyait murmurer une faible plainte. Il paraît que c'était 
un rugissement ! Pauvre animal formidable et digne de pitié. 
Plaignons-le. Faut-il que je me jette à vos pieds ? 

J'y suis. 

A vous, F. 

Le succès du deuxième volume de V Histoire de IVapo- 
léon Z^' ne faisait qu'ajouter à l'envahissement que le 



250 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 

monde exerçait sur le jeune historien. Il y avait toute- 
fois quelques foyers intimes qu'il ne négligeait point. 
Je citerai entre autres celui de Tillustre peintre Ary 
Scheffer. où il fut admis dès ses débuts à Paris; un peu 
plus tard celui du comte d'Alton-Shée. ancien pair de 
France, où il était accueilli comme un membre de la 
famille. Les deux chefs de ces intimités étaient hommes 
de courage, d'esprit et de sentiment; autour d'eux se 
groupaient des femmes belles, intelligentes et douées de 
facultés artistiques. — A l'une d'elles, Lanfrey adressait 
.sa plainte indignée en 1859, en apprenant lu paix de 
Villafranca 

Cette paix est une grande infamie, écrivait-il, et il faut avoir 
un dilettantisme de lâcheté pour s"en réjouir en présence des 
douleurs et des déceptions de tant de nobles cœurs. 

Néanmoins elle est, je crois, ce qu'on pouvait redouter de moin? 
fâcheux d'une telle situation et d'un tel homme. Elle aura, en 
somme, plus d'un résultat utile. Le Deux-Décembre n'en est nul- 
lement consolidé comme on le croyait. 11 y a plutôt perdu que 
gagné. En France, il est moins populaire qu'avant la guerre. En 
Europe il est déconsidéré: et par une défection si pusillanime après 
de si formels engagements, et par de si pauvres avantages, ache- 
tés au prix de si grands sacrifices, et par la solution pitoyable, 
chimérique, impossible, que cette pauvre tête a imaginée aux dif- 
ficultés de la question italienne. En outre, les Italiens auront ac- 
quis un noyau ferme et résistant, qui leur permettra bientôt de 
recommencer l'entreprise à leurs propres frais. Ils auront appris 
à ne plus compter que .«ur eux-mêmes, et l'idée de l'unité na- 
tionale ne pourra que faire de grands progrès en présence de 
l'impuissance de nouvelles combinaisons. 

Quelque regrettables que soient leurs mécomptes, il y eût eu de 
grands inconvénients à ce que leur libération s'accomplit par des 
mains étrangères et trop vite : les peuples ne tiennent qu'à ce 
qu'ils ont payé très cher. Songez, en revanche, quel deuil el quel 
outrage c'aurait été pour le malheur, la vertu, le génie, pour tout 
ce qui pense, souffre, aime, espère, croit à la justice et à la vérilc, 
si ce misérable Bonaparte avait pu à si bon marché passer grand 
homme! Songez au mal qu'il aurait fait à la liberté en Europe, 
une fois quil aurait eu entre les mains cet énorme accroisse- 
nient de puissance ! ^VJors il vous sera difficile de ne pas accepter 
cet ajournement non comme un bienfait, mais comme un pis- 



PIERRE LANFREY. 251 



aller, qui, loin de compromettre l'avenir, le prépare et lui ouvre 
la voie... 

Chez Ary Scheffer, Lanfrey rencontrait aussi les 
Viardot; il était aussitôt devenu fervent admirateur de 
la grande artiste. A tout ce monde relié d'opinions et de 
goûts, il faut joindre l'illustre exilé Manin. Celui-ci, par 
cette franc -maçonnerie qui existe entre les natures 
d'élite, avait tout de suite apprécié la valeur du jeune 
écrivain, et il lui donna ce glorieux témoignage d'estime, 
de l'instituer l'un de ses exécuteurs testamentaires. 

Les réunions intimes dont je parle ne ressemblaient 
pas cependant à ce qu'on nommait autrefois un salon. 
Cette forme de la société s'est éteinte à la révolution de 
qi.iaramte-huit. Pour être comprise dans quelques années, 
il faudra que la fortune fasse retrouver un Cuvier, dont 
les facultés s'appliqueront à reconstituer le squelette de 
nos salons à l'aide de pièces et morceaux rassemblés 
av<^c art, j'entends les mémoires et les correspon- 
dances. 

Toutefois, aujourd'hui encore, les auteurs ayant de la 
célébrité sont très recherchés, mais non pour augmenter 
par une brillante recrue un cercle d'habitués; non! ce 
n'est point là le but poursuivi. On recherche une célé- 
Jjrité qui donnera un éclat éphémère à une soirée, pure 
satisfaction de vanité. Parfois un mouvement de curiosité 
nous fait chercher à connaître le visage d'un auteur, 
pour savoir que penser du livre; mais ce qui est vrai- 
ment rare, c'est cet instinct intellectuel qui cherche à 
établir un rapport entre le livre et l'écrivain. Il arrive 
alors qu'une foule de préceptes, de maximes, de pensées 
doublent d'intérêt; la connaissance de l'auteur vous fait 
saisir le germe et l'éclosion de l'idée : il arrive ainsi i 
de rencontrer dans l'expression involontaire d'un senti- |^ 
ment un trait préférable dans sa sincérité à tous les 
portraits étudiés. Lorsque Lanfrey écrit : « La résigna- 



252 SOUVENIUS DK M"" C. JAUBERT. 



tion est la défaite de l'âme, » ne sent-on pas qu'il exhale 
le soupir d'un esprit militant? Et, quoiqu'il fût facile 
d'établir de profondes différences entre son caractère et 
celui de Mirabeau, n'est-ce pas dans le même esprit 
toutefois que le grand tribun s'écriait : « Patience, vertu 
des ânes ! » 

Les écrits de notre historien sont éclairés de traits 
nombreux qui le peignent. 

« Mon héros est la liberté, » répète-t-il à toutes les 
époques de sa vie. 

« L'orgueil n'.est un défaut que quand il se contente 
trop facilement. 

a La créature est faite pour agir. 

« Le mépris est un souverain consolateur ! » 

Le mépris à son usage était vraiment efticace. Je 
m'arrête; ces maximes se présentent en foule à ma 
mémoire, évoquées simplement par le souvenir de 
l'écrivain. Quand il tenait une plume, il écoutait parler 
sa conscience et s'inspirait de la vérité. En accordant au 
mot style sa plus large acception , on peut appliquer 
à Lanfrey la définition de Bullbn : a Le style, c'est 
l'homme. » 

C'est du désir d'établir un rapport entre l'œuvre et 
l'auteur que naît la fortune des bons critiques. Modèle 
on ce genre, Sainte-Beuve a ouvert une voie nouvelle. 
Il pratiquait cette science baptisée ethnology en Angle- 
terre , et qui consiste à prendre en considération 
l'époque, le pays, le climat, le tempérament, les mala- 
dies, les ancêtres des deux branches, etc. Un jeune et 
habile critique des Débals me remettait en mémoire 
dernièrement toutes les exigences de Vcthnologij, science 
anglaise, qu'il se plaît à appliquer à la critique alle- 
mande. Ma pensée retourna ainsi vers Sainte-Beuve et 
l'antipathie que professait Lanfrey à son égard. N'ai-Je 
pas dit déjà combien chez lui ce genre d'impression était 



PIERRE LANFREY. 253 



tenace ? Elle se fondait toujours sur un trait de carac- 
tère. Populace en habits dorés était sa façon de désigner 
les courtisans. Or, au dossier du critique, il avait posé 
l'étiquette de courtisan. Aussi on ne pouvait lui arracher 
son éloge, quelque bien fait que pût être l'article nou- 
veau qui venait de paraître; en 1867, cependant, après 
les deux vigoureux discours de Sainte-Beuve au Sénat, 
Lanfrey m'accorda qu'il avait été courageux. 

« Il a été héroïque, continua-t-il souriant; j'en suis 
d'autant plus touché que je n'ai pas toujours été tendre 
à son endroit. Voilà deux discours qui rachètent bien 
des choses. Cet être corrompu a une partie de lui-môme 
qui sera toujours incorruptible, c'est son esprit. Le feu 
lui-même s'éteint dans certains milieux; mais la flamme 
de l'esprit reste allumée dans ce sénat méphitique ! » 

Une époque qui marqua agréablement dans la car- 
rière de l'illustre écrivain fut celle d'une excursion qu'il 
fit en Angleterre, en mai 1870. Il y fut accueilli avec un 
véritable enthousiasme par la haute société; traduite, 
son Histoire de I\apoléon /" était connue de tous. Il arri- 
vait donc précédé par sa réputation. Des formes cour- 
toises et distinguées, un tact délicat assurèrent son 
succès. Il fut, dans le monde aristocratique, à l'état 
de lion pendant quelques semaines. La connaissance 
d'hommes politiques célèbres était pour lui d'un grand 
intérêt, il en profita; son temps se trouva aussi très 
utilement occupé à explorer les bibliothèques et les 
archives. La correspondance du duc de \yellington lui 
fournit les plus précieux documents pour Ihistoire de la 
guerre d'Espagne , et, dans ces riches bibliothèques, il 
put recueillir, pour son Histoire gé7iérale, des trésors de 
faits. Il revint donc de ce voyage enrichi pour un travail 
auquel il se reprit avec ardeur. 

Cependant il était appelé dans sa ville natale. Une ques- 
tion d'élection se jetait au travers de son labeur de cabinet. 

15 



234 SOUVENIRS DE M"» C. JAUBERT. 

Aux premiers jours de juillet 1870 je partais pour 
Saint-Cergues, dans le Jura, et Lanfrey pour Chambéry. 
Je voulais respirer l'air sapine des montagnes, et lui, en 
allant voir sa mère, se retremper dans l'air natal et 
répondre à l'appel de ceux de ses amis qui désiraient le 
porter à la députation. 

Il vint me faire ses adieux, sans préciser l'époque de 
son départ. De mon côté, je laissai dans le vague la date 
de mon prochain voyage. Tous les deux nous avions le 
même goût pour l'isolement en chemin de fer. Aussi, en 
nous retrouvant le lendemain soir à la gare, nous partîmes 
d'un éclat de rire moqueur au sujet de notre mystère ré- 
ciproque. Nous eûmes vite pris notre parti de l'incident. 

Lanfrey se déclara mon protecteur et celui de ma 
jeune parente, jolie enfant de treize ans que je menais 
prendre des bains d'air sur les hautes montagnes. Nous 
mîmes la femme de chambre dans un autre comparti- 
ment, et nous passâmes tous les trois la nuit fort à l'aise 
dans un large wagon. C'était une nuit d'été, chaude et 
transparente. La conversation, qu'en règle générale nous 
fuyons en chemin de fer, nous parut cette fois agréable. 
Nous goiilâmcs le rare plaisir de quitter et de reprendre 
un sujet, sans être éperonnés par l'aiguille courant sur 
son cadran , comme l'exige à Paris la vie à grande 
vitesse. Ici le silence avait son tour, et le dialogue se 
renouait bientôt sur un sujet nouveau, éclos durant 
une courte méditation. Sobres habituolloment de détails 
personnels, nous fûmes conduits, en suivant celte route 
dont Chambéry était le but, à parler de l'enfance de 
Lanfrey, des Charmettes, où sa mère avait été élevée, 
puis du collège des jésuites placé dans la capitale de la 
Savoie, et où, jusqu'à l'âge de quinze ans, il avait fait ses 
études. Il nous conta d'une façon intéressante connncnt 
il avait, à cette époque, été misa la porte de l'institution 
par les bons Pères. 



PIERRE LANFREY. 



a Ma vocation historique, poursuivit-il, se dessinant 
dès lors, j'avais dans la bibliothèque du collège fait choix 
d'un livre d'histoire qui devint pour moi le point de 
départ d'un pamphlet, réfutation des audacieuses asser- 
tions jésuitiques que j'y rencontrais. Le mystère dont 
j'étais obligé de m'entourer pour écrire augmentait la 
difficulté du travail, mais en redoublait l'attrait. Je ne 
pouvais échapper à la surveillance attentive et policière 
de ces messieurs. Je fus mandé à comparoir devant le 
Père supérieur. 

« Là s'engagea une singulière lutte entre un garçon 
qui venait d'accomplir ses quinze ans, et un chef qui 
joignait à l'autorité de sa position tout ce que la quin- 
tessence jésuitique d'un esprit exercé pouvait apporter 
d'aide pour vaincre la fermeté de résistance de l'élève. 
— A l'époque du concours, le collège tirait vanité de 
mes nombreuses nominations. Ce moment approchait. 
Le supérieur fit donc son possible pour m'arracher 
l'aveu du crime, entouré de quelques regrets qui per- 
mettraient d'user dindulgence sur le fait même. Irrité 
par ma résistance, la menace fut essayée. — On allait 
me renvoyer à ma mère. — Oh ! c'était là un point sen- 
sible. Je connaissais les sacrifices que ce renvoi entraîne- 
rait. — Pour ne pas céder, je me répétais que, Romaine 
de cœur, ma mère approuverait ma conduite. — Une fois 
encore le ton doucereux succéda aux menaces : « Vous 
a devez, mon enfant, songer à l'avenir. Ici se continue- 
« raient vos brillantes études... » Puis, subitement, en 
face de cette obstination de l'élève, la colère du chef 
éclata. Appelant un des frères en sous-ordre, il lui com- 
manda de faire venir deux hommes de peine, et, se tour- 
nant vers moi, il dit: « Vous portez sous vos vêtements, 
a placé sur votre poitrine, l'écrit coupable que je ré- 
« clame. Si vous ne le remettez à l'instant, je le ferai 
« prendre de force. Choisissez ! » 



256 SOUVENIRS DE M""^ C. JAUBERT. 

« Je ne pouvais sortir vainqueur de ce pugilat; cette 
lutte ignominieuse n'était point acceptable, « Je cède à 
« la force brutale, » fis-je en remettant le manuscrit... 
Qu'est-il devenu? Peut-être un jour se retrouvera-t-il! 

u La vindicte des bons Pères, en me renvoyant, ne se 
tint pas pour satisfaite. En brisant le cours de mes études 
on imposait de durs sacrifices à ma mère, dont la fortune 
était limitée. On faisait plus encore : de bon Père à bon 
Père des notes secrètes furent expédiées en province, 
de manière à me fermer tous les établissements. Je sup- 
portai avec courage ces difficultés. Ma mère avait approuvé 
ma conduite, ma fierté était satisfaite. Je fus enfin admis 
à Saint-Jean-de-Maurienne, qui, à l'éloignement deCham- 
béry, joignait l'inconvénient d'un déplorable régime pour 
la santé, un manque de soins pénible pour qui possédait 
des instincts délicats; et, ce dont je gémissais par-dessus 
tout, les études y étaient très faibles. » 

Notre jeune compagne avait écouté avec un intérêt 
passionné l'épisode de cette lutte entre l'élève et le supé- 
rieur. De fait, c'était une action héroïque. Pierre avait 
fait preuve dès lors d'un courage civil plus rare chez les 
Français que le courage militaire. 

« Et dans ce nouveau collège, vous trouviez-vous bien 
malheureux? demanda la fillette. 

— Oui, miss Juliette, très attristé. Les élèves étaient 
des montagnards lourds de corps et d'esprit, dont j'aurais 
ri tout le premier si mon sort n'eût été si intimement lié 
au leur. Supérieurs ou abbés vous abordaient avec une 
familiarité grossière, \o\ s passant et repassant leurs 
mains sales et crasseuses sur la figure. La bigoterie y était 
pire encore qu'aux jésuites. A tous moments, à bâtons 
rompuSj on nous ordonnait d'élever notre âme à Dieu, 
absolument comme certain général qui répétait à ses 
soldats : « Messieurs, vous aurez à courir à la victoire: » 

— .Mon cher ami, dis-je en riant, voilà une compa- 



PIERRE LANFREY. 257 



raison qui, si elle eût été entendue, vous aurait encore 
fait changer de collège. 

— J'ai encouru ce danger, reprit Lanfrcy, et je l'ai 
évité en révélant tout d'abord au supérieur le motif véri- 
table de mon renvoi de chez les jésuites de Chambéry. 
Une petite dame à qui ma mère avait confié l'anecdote 
vint me voir à Saint-Jean et bavarda, répétant ce qu'elle 
devait taire. 

« Par ma véracité, le coup était paré. Je voulais faire 
des reproches à la petite dame ; mais, quand je revis ses 
yeux bleus si jolis, moi qui depuis trois mois ne voyais 
que de vilains museaux d'ours, toute parole d'aigreur 
expira, et des compliments enthousiastes les rempla- 
cèrent. En imagination, je vivais au temps des vacances. 
Sans cesse je répétais conuîie une litanie : « Ma mère, des 
livres et la campagne ! » Quand la verdure commença à 
renaître, je repris goût à la vie. Tout à la fin de l'année 
scolaire, je fus saisi d'une ardeur poétique. Je faisais des 
vers. Quels vers! Cela sonnait mes seize ans. Pour pro- 
fiter du passage d'un musicien ambulant, je commençai 
la musique. Je riais, je pleurais, j'enrageais, et j'atteignis 
enfin le jour d'ivresse où je me trouvai dans les bras de 
ma mère ! 

« Là ! à présent l'histoire est terminée, fis-je, » m'adres- 
sant à la belle enfant qui , accablée de fatigue, luttait 
contre le sommeil dans l'espoir de quelque autre récit. 

Nous commençâmes à parler à mi-voix, et comme il 
advient dans la première jeunesse, sous l'induence de ce 
murmure, Juliette tomba subitement endormie. La lune, 
éclairant cette nuit chaude, rayonnait d'un tel éclat, que 
je voulus tirer un des rideaux pour abriter la dormeuse. 

« En grâce, n'en faites rien, réclama avec vivacité 
Lanfrey. Ce charmant visage, en cet instant, fait revivre 
tout le passé de mes vingt ans.» 

Il est certain que les rayons lunaires donnaient un 



258 SOUVENIRS DE M-"= G. JAUBERT. 

singulier prestige à cette physionomie méridionale. Le 
visage, d'un blanc mat, encadré par les larges boucles 
d'une abondante chevelure, ces paupières frangées de 
longs cils qui dessinaient les grands yeux clos; ce calme 
profond qui prend ainsi l'aspect inquiétant de l'atmo- 
sphère chaude et pesante qui précède l'orage, tout cet 
ensemble retint longtemps pensif le regard de mon 
compagnon. 

« J'avais alors vingt et un ans, reprit-il brusquement. 
Après une maladie, qui me retint soixanle-dix-scpt jours 
sur un lit de soufïVance, je me rendis à Turin pour y 
subir des examens et me faire recevoir avocat. 11 fallait 
rattraper le temps perdu. Je réussis à terminer en une 
année cette fastidieuse besogne, qui souvent en exige 
quatre. Les sacrifices d'argent que j'imposais à ma mère 
me stimulaient singulièrement. J'eus la bonne chance de 
louer en arrivant une chambre chez les meilleures gens 
du monde, un bon docteur dont l'épouse était une Ita- 
lienne, distillant l'amour maternel, et qui, dès le premier 
jour, me nomma « figliolo ». Je me sentis fort disposé à 
accepter ce titre caressant, après avoir vu la belle per- 
sonne dont je devenais frère. Tout entre nous se passait 
avec bonhomie, à l'italienne. Le padre soignait ma con- 
valescence, la madré mon chocolat, et sa fille nous ser- 
vait d'interprète : elle parlait également le français et 
l'italien. Pour recourir à son savoir, je feignais d'ignorer 
l'italien; j'inventais mille prétextes pour lire dans ses 
beaux yeux et ne point consulter le dictionnaire ; mais 
bientôt, lorsque la mère me conduisait près de sa fille 
pour obtenir une traduction, je dus constater le trouble 
où me jetait cette présence, jusqu'à oublier le prétexte 
qui m'amenait; je ressentais une sorte de terreur i\ me 
reconnaître amoureux, et cela pour la première fois de 
ma vie, d'un être réel et non d'une création de ma 
fantaisie. 



4 



PIERRE LANFREY. 259 

« Jusque-là, mes rêveries ardentes avaient pour objet 
un être imaginaire. Notre beau pays dispose la jeunesse 
à ce genre d'idéal. Chateaubriand revenant de Grèce, 
rasant cette vallée de Chambéry, l'a trouvée digne d'être 
comparée à la vallée de Tempe ; nous sommes glorieux 
de le répéter. Oh! que je serais heureux, madame, de 
vous amener jusqu'à la Peisse, campagne que nous avons 
longtemps habitée. De quelle vue on y jouit! Au détour 
d'une allée favorite, on découvre un amphithéâtre de 
montagnes qui, selon l'heure du jour, s'harmonise avec 
votre disposition ; l'aspect en est tour à tour riant et 
sévère, et, tout au fond du paysage, l'œil se pose sur le 
délicieux lac du Bourget. Près de ce lac, j'avais adopté 
un endroit solitaire, mystérieux, d'où, sans être aperçu, 
je jouissais d'une vue très étendue. Je vivais là en plein 
roman, me livrant aux plus passionnés élans d'un amour 
imaginaire. Cette folie donna lieu à une singulière 
aventure. 

« Durant la longue maladie qui précéda mon séjour à 
Turin, déclaré en convalescence, pour me distraire, on 
m'apporta Kaphaël, livre nouveau de M. de Lamartine; il 
venait de paraître. Je m'en emparai avec avidité. Celte 
lecture me causa une grave rechute, sans que personne 
pût se l'expliquer. Retour de fièvre ardente avec délire. 
En donnant pour cadre au roman le lac du Bourget et 
ses environs, l'auteur était criminel à mes yeux; il m'avait 
volé mon bien et ma maîtresse, il outrageait l'objet de 
mon culte en exposant nue aux yeux de tous les hommes 
cette femme qui m'était plus chère que tout au monde; 
enfin mes sentiments exaltés ainsi que ma cervelle, me 
firent subir une torture dont je pensai mourir. 

« Il me parut donc qu'en m'attachant à la jeune Ita- 
lienne, mon cœur et tout mon être se reprenaient à la 
vie. La réalité devait cicatriser les blessures faites par de 
folles chimères. Tout était suave chez cette chère fille 



260 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

elle se nommait Lenora, nom transformé en celui de 
Léa. Avec une charmante simplicité très italienne, elle 
m'invita à supprimer toute cérémonie en l'appelant sim- 
plement (le son nom de baptême. Ma conversation l'amu- 
sait, l'égayait. C'était i)iaisir de la voir rire à belles dents ; 
alors une nuance de malice remplaçait le sérieux mélan- 
colique de son regard. — M'aimait-elle?... 

« Pour moi, les jours s'écoulaient uniformément entre 
le sentiment et l'étude. Un incident m'obligea à mesurer 
le changement progressif opéré en moi. 
• tt Le bon docteur fit une chute grave; on le rapporta 
chez lui sans connaissance, le visage couvert de sang. 
Saisie d'effroi à ce spectacle, Léa est prise d'une crise 
nerveuse qui devient le début d'une fièvre cérébrale. Le 
caractère poignant de mon anxiété s'exaltait avec le dan- 
ger que courait la vie de cette belle créature. Que de 
fois il m'est arrivé, pendant les nuits d'angoisse, de sortir 
de mon lit, et, couché à terre, de coller sur le plancher 
mon oreille attentive, pour saisir le moindre bruit qui 
pût m'indiquer ce qui se passait dans la chambre de la 
malade, placée au-dessous de la mienne. 

« Enfin, la chère enfant fut déclarée sauvée! 

« Pendant quelques jours, je fus tout entier à l'ivresse 
que me causait ce retour à la vie; puis un grand trouble 
m'envahit durant les mauvais jours de cette fièvre ; je 
me livrais aux projets les plus insensés. Je ne m'enga- 
geais pas à brûler des cierges à la Vierge si la santé était 
rendue à ma chère Léa, mais à lui sacrifier ce qui m'était 
le plus précieux au monde, ma liberté! Bientôt, cepen- 
dant, cette idée de mariage m'apparut dans toute sa 
déraison. Avec mes vingt ans, je n'avais à olfrir ni for- 
tune ni position. L'amour de l'indépendance, joint à la 
raideur de mon caractère, ferait longtemps obstacle, je 
le prévoyais, au succès que certaines facultés jointes à 
nne volonté ferme obtiendraient du travail. D'ailleurs, 



PIERRE LANFREY. 2G1 



qu'était au vrai l'amour de Léa pour moi? En me posant 
chaque jour cette question, je ressentais une vive irrita- 
tion, causée par l'essor qu'avait pris l'amour filial depuis 
le danger encouru par le père. J'étais jaloux! Je retrou- 
vais ces bizarres et douloureuses sensations éprouvées 
une fois déjà, dans mon fiévreux délire, au sujet du 
Raphaël me dérobant mon idéal. 

« Une année s'était écoulée. Je fus reçu avocat. Je 
retournai près de ma mère; de là à Paris, poursuivant 
toujours mon plan de travail historique; c'était mon idée 
fixe. 3Ion roman avec la belle Italienne se termina en 
pente douce, par une correspondance de plus en plus 
rare. » 

mon cher ami! pensais-je en l'écoutant, comme je 
constate une fois de plus l'identité de Pierre avec 
Everard! IN'est-ce pas le même homme qui a écrit dans 
ses lettres : 

Je ne veux et ne dois à aucun prix créer d'incompatibilités 
entre mon caractère et ma destinée, entre mes devoirs et mes 
goûts. Au point où je suis arrivé aujourd'liui, il m'arrive encore 
de les regretter, mais je ne les désire plus. 

Rompant un court silence : * 

« Votre nouvelle, fis-je, se termine à souhait dans 
votre intérêt comme dans le nôtre. — Depuis lors, mon 
cher ami, que d'attachements noués et rompus! je vous 
ai vu à l'œuvre, et l'ironie, arme redoutable quand vous 
l'appliquez à l'histoire, auprès des femmes, je crois, 
voltige fréquemment sur- vos lèvres. Vous en faites 
volontiers l'auxiliaire du doute et de la jalousie. — Mais, 
puisque la causerie à voix basse et le clair de lune m'en- 
traînent, dis-je en plaisantant, je veux vous confesser ma 
vive curiosité éveillée récemment, à la dernière séance 
du Conservatoire. Vous écoutiez la symphonie avec 
un tel ravissement que, nul doute, votre cœur battait 

15. 



262 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 



la mesure, et celui de la charmante personne, dans la 
loge de qui vous étiez, ne la battait pas à contre-temps. 
En sortant, vous donniez le bras à cette femme, qui m'a 
paru une llf;ijr délicate du genre tropical, car, décidé- 
ment, j'entrevois que vous goûtez les beautés brunes? 

— A moins qu'elles ne soient rousses ou blondes, me 
f it-il répliqué en riant. 

— Oui, oui, monsieur. Tout en déplorant l'absence 
d'individualitt'; qui s'étend sur le monde civilisé, vous 
aussi, vous généralisez volontiers vos tendres senti- 
ments. Je reviens à l'oiseau des tropiques. Les yeux 
étaient splendides. le regard fier et le sourire intelligent, 
le sourire... Tient-elle parole? 

— Hélas ! oui I 

— Comment, hélas ? 

— Vous me comprendrez quand je vous aurai confié à 
quel point je redoute les chaînes de (leurs. Comment les 
rompre, si je me laisse envahir par une passion que la 
raison ne combattrait pas? Celte femme paraît sincère, 
point coquette, aimante et dévouée; elle est délicieuse- 
ment jolie, spirituelle... Résultat? Enlacement inextri- 
cable! Je ne saurais exposer mon indépendance à une si 
rude épreuve. — Je fuis! oui, madame la Présidente, je 
fuis! je suis en rupture de banl et toutefois je me sens 
déchiré en m'éloignant. 

— Monsieur Ferocino, loin d'admirer votre courage, 
je vois en vous lliumble serviteur d'une chimère d'indé- 
pendance. Voyez, n'est-ce donc pas obéir à un mot 
d'ordre que de vous rendre à Chambéry, sur la dcmartde 
de vos amis, comme candidat aux prochaines élections? 

— En venant, madame, j'accomplis un devoir; mais ce 
mot, jamais une femme ne l'applique à la politique. 
Permettez-moi un instant de raisonner à votre manière. 
La preuve, sontiendrai-je, que ma conduite est louable, 
se trouve dans la récompense que mon sacrifice a tout de 



PIERRE LANFREY. 2G3 

suite obtenue. Je vous rencontre! et ma désolation de 
la première heure s'adoucit, au murmure d'un épanche- 

; ment. Une fois loin de Paris, n'ayant rien de cette phy- 
sionomie enchanteresse sous les yeux, je mettrai bientôt 

i en doute sa sincérité féminine. Je ruminerai mon passé 
pour soupçonner l'avenir. Tandis que près d'elle... Vrai- 
ment, elle est si différente des autres femmes ! 

— Eh bien ! mon cher Lanfrey, la vie est ainsi faite. 
On frôle le bonheur sans le retenir. A qui se plaindre 
plus tard? 

— La plainte n'est point une ressource, madame, à 
qui est persuadé, comme moi, que chacun porte en soi 
sa providence. Donc, quand on voit l'abeille et qu'on sent 
la piqûre, il faut en arracher le dard! » 

Ici, temps d'arrêt : demi-heure aux voyageurs. — 
.\"U5 éveillons Juliette; vite, sautons à terre. Ciel ! quelle 
poussière ! De l'eau ! de l'eau ! Le cas est prévu : nous 
trouvons des terrines pour plonger nos faces de ramo- 
neurs et les rafraîchir. Pendant cela, notre galant pro- 
tecteur a fait préparer un excellent café à la crème, et 
nous déjeunons gaiement, d'autant plus que, pour la fil- 
lette, le café était, par rigueur de régime, le fruit défendu! 
Cette petite orgie matinale a été depuis, entre nous, 
prétexte à de bonnes gaietés de souvenir. Férocino s'était 
conduit en berger modèle. Rien de plus aimable que sa 
simplicité, son naturel absolu, sa gaieté facile. Il avait 
l'esprit sagace, prompt, pénétrant, sympathique aux sen- 
timents, et pas la moindre prétention. Je le plaisantais 
I sur ses dispositions au rôle de père de famille en le 
voyant, aux stations, courir après les enfants, comme il 
lui arrivait de le faire après les chats dans nos apparte- 
ments. Ce goût de Lanfrey pour la race féline est noté 
dans un ouvrage de M. Michelet. A mesure que nous 
approchions du terme de notre voyage, à la pensée de 
revoir sa mère et d'anciens camarades, son émotion 



264 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

croissait. L'amitié était au cœur de Lanfrey un sentiment 
sacré ; il y apportait un choix sévère et la plus grande 
fidélité. Je ne crois pas qu'on puisse citer de lui un élan 
de poésie inspiré par l'amour, tandis que quelques vers 
charmants, impromptu très poétique, ont été adressés 
à un ami en réplique à ceux qu'il en avait reçus. Nous 
les copions dans les notes publiées par un de ses con- 
temporains : 

Hélas ! nulle étoile, ô poète ! 
Sur mon obscur berceau n"a lui ; 
Mais, du destin sombre interprète, 
Le ciel semblait pleurer sur lui. 

Alors, j'entendis une fée : 
Pauvre enfant, au malheur promis, 
Ne maudis pas ta destinée, 
Car je te garde des amis!... 

Le compagnon de voyage aurait voulu m' entraîner à 
Chambéry et me faire connaître plusieurs des amis qu'il 
allait retrouver. Je me souviens, entre autres, qu'il me 
parla de B..., chimiste de grand mérite, que j'aimerais, 
assurait-il, parce qu'il était, par parties égales, cœur, 
esprit et gaieté. 

« Ah! si celui-là voulait habiter Paris, comme sa 
réputation s'étendrait! Pour moi, cela serait vivifiant, je 
croirais en le voyant respirer l'air natal. » 

Ici le sifflet se fait entendre, le train ralentit sa marche. 
Nous atteignons Culoz. Là, nous nous séparons, non 
sans regrets. 

a J'écrirai la première pour vous donner mon 
adresse, mon cher ami ; peut-être vous déciderai-je à 
nous rejoindre. 

— Qui sait ce que nous réserve cet avenir troublé, ré- 
pondit Lanfrey; — nous faudra-t-il expier ce que nous 
avons subi? 

— Pas d'idées noires, mon cher Ferocino, et soignez- j 



PIERRE LANFREY. 



VOUS, criai-je de mon nouveau wagon. » Une petite voix 
douce ajouta : 

« Venez à Saint-Cergues, monsieur Lanfrey, je vous 
en prie ! » 

Après avoir pendant des heures et des heures monté à 
pic, nous nous trouvâmes à Saint-Cergues. L'air salu- 
taire y était, mais non le repos. La déclaration de guerre 
à la Prusse détermina subitement de nombreux départs. 
J'hésitai sur le parti à prendre. De Paris, on me suppliait, 
en persistant, de tirer un bénéfice de santé du voyage 
accompli. Que pouvait-on craindre dans la capitale? 
Toute sollicitude se devait porter vers le nord. — Je 
reçus à Saint-Cergues la réponse suivante à une lettre 
que j'avais adressée à Chambéry. 

Chambéry, 26 juillet 1870. 
A madame C. J ., Salnl-Cergues, canton de Vaud {Suisse). 

Que c'est aimable et méritoire à vous de vous souvenir de votre 
promesse, au milieu de vos bergeries assaisonnées de crème, de 
poésie et de musique! Mais comme vous êtes bien Parisienne dans 
rame, de regretter la rue de Penthièvre, dans un pareil moment! 
Que je voudrais pouvoir vous donner à lire les lettres que vous 
m'écririez de là, si vous y étiez. Quelles lamentations sur cette 
population de braillards ivres, dont les aboiements retentissent 
jusqu'ici. Je connais une dame qui habite le boulevard des Ita- 
liens, et qui, après quatre jours de résistance, a été forcée de partir 
à moitié folle d'exaspération. Croyez bien qu'il ne se passera rien 
d'intéressant à Paris d'ici à quelque temps, et peut-être bien d'ici 
à longtemps. Même pour un homme, il n'y a rien à y faire quant 
à présent. 

Notre ami d'Alton-Shée essaye bien vainement de lutter contre 
le courant. Ce sont là des efforts très généreux, mais parfaite- 
ment inutiles pour le moment. C'est comme s'il voulait faire 
entendre raison à un homme pris de vin. Plus tard, les événe- 
ments aidani, la réflexion viendra, et on commencera à déchanter; 
les hommes de bon sens pourront intervenir. Au reste, je crois 
que votre sollicitude s'exagère le danger. Le gouvernement a pris 
toutes ses précautions pour être en état de sévir, le cas échéant: 



2G6 SOUVENIRS DE M"' C, JAUBERT. 



mais il sait bien que les donneurs de conseils n'ont aucune chance 
d'être écoutés aujourd'hui, et il ne lui déplaît pas, sans doute, de 
les laisser prêcher dans le désert. Je ne vous parlerai pas de tout 
ce qui vient de se passer; il y a trop à en dire à tous les points 
de vue. Mais (sans être curieux) je voudrais bien savoir ce que 
notre ami X... pense, à l'heure qu'il est, de ses discours belliqueux 
au Parlement allemand. Je m'efTorçais alors de le calmer, de lui 
démontrer l'horreur et l'a^isurdité d'une pareille guerre après les 
énormes progrès qui s'étaient accomplis en Allemagne. A propos 
de cette guerre, n'est-il pas piquant que le président Schneider 
ait commencé son discours à l'empereur par une phrase textuelle- 
ment copiée dans un de mes volumes, à savoir : 

« Que l'auteur d'une guerre n'est pas celui qui la déclare, — 
« mais celui qui l'a rendue nécessaire. » Et que l'empereur ait ré- 
pété cette même phrase en ajoutant: comme l'a dit Montesquieu? 
Ils sont vraiment plaisants, ces deux bouffes. Et moi, qui m'aurait 
dit que je travaillais pour lui fournir des maximes ? Je mène ici 
la vie d'un pauvre ermite, absolument sevré de toute distraction 
et presque de toute causerie. Vous pensez si je vous envie vos 
concerts à quatre mains et votre pseudo-Krauss. Quant à moi, 
j'ai pour toute musique les gémissements désolés de quelques 
pauvres vaches, qui se lamentent de n'avoir pas d'herbe fraîche 
dans le pré voisin. Après une ou deux pluies que j'ai amenées de 
Paris, la sécheresse a recommencé de plus belle, et ce malheureux 
pays est complètement grillé. La guerre et la famine — cela nous 
prépare un délicieux hiver ! 

.\dieu, chère et excellente amie, mettez, je vous prie, mes res- 
pectueux hommages aux pieds de M"'^ Juliette, et rappelez-moi au 
souvenir des d'Alton, lorsijue vous leur écrirez. Je suis bien heu- 
reux d'apprendre que l'air des montagnes réussit à votre petite 
malade. Soyez sûre que vous-même vous en trouverez très bien. 
Mille et raille affectueux compliments. 

Ferocino. 



A partir de cette époque notre correspondance fut 
suspendue. Ma fille était venue me rejoindre, et nous 
nous étions installées à Lausanne. Une aimable et 
excellente Suissesse, au premier mot de guerre, avait 
mis sa bourse et son crédit à noire disposition, trait de 
généreuse sympathie dont, durant nos malheurs patrio- 
tiques, les Suisses donnèrent mille exemples. J'écrivis de 
Lausanne à Ghambéry sans obtenir de réponse. Je sup- 



I 



PIERRE LANFREY. 267 

posai Lanfrey rentré à Paris, — d'où bientôt les lettres 
n'arrivèrent plus. Je passe sous silence les angoisses de 
ce temps d'exil, durant lequel, confiées aux ballons, les 
lettres qui nous tombaient du ciel étaient reçues comme 
la manne au désert. Chaque jour, hélas! l'événement 
venait justifier les craintes exaltées de la veille. Rien de 
tout cela cependant n'était comparable aux épreuves des 
Parisiens, enfermés dans leur ville. Mais ces choses sont 
en dehors du cadre de mon récit, que je renoue en tran- 
scrivant deux lettres de Lanfrey qui me parvinrent enfin 
presque au terme de l'exil. 

Chambéry, lundi 9 janvier 1871. 

Chère madame et araie, c'est un grand bonheur pour moi de re- 
cevoir votre lettre. Je vous aurais écrit mille fois, si je vous avais 
cru encore à Lausanne. Ma dernière missive était du commence- 
ment d'octobre, autant que je puis en juger à distance. Aucune 
de vos réponses ne m'étant parvenue, j'ai supposé que vous étiez 
partie et que vous n'aviez pas reçu la mienne. Vous avez su com- 
ment mon attente au sujet des élections avait été trompée par les 
contre-ordres venus de Tours. 

Mon histoire, depuis lors, est des plus simples. Connaissant 
l'esprit bienveillant qui caractérise tout bon démocrate, et dési- 
reux de sauvegarder avant tout ma liberté d'opinion et mon droit 
de franc-parler sur toute chose, j'ai voulu faire strictement l'équi- 
valent de ce que j'aurais fait si j'étais resté à Paris, et je me suis 
engagé comme volontaire (hélas ! sans illusion) dans la garde 
mobilisée alors en formation. Il y a de cela deux mois et demi. 
Depuis ce temps, nous n'avons pas bougé d'ici faute d'armes, car 
on n'avait à nous donner que des fusils de Tannée 1792. Les fautes 
de tout genre que j'ai vu commettre par le gouvernement m'ont 
fait, par deux fois, reprendre la plume, et j'ai parlé, je puis le 
dire, bien malgré moi, car j'avais la certitude de compromettre 
gravement le succès de ma candidature qui était alors infaillible 
et certaine. J'ai naturellement été puni de ce bon mouvement par 
un torrent d'injures et d'accusations dont il serait difficile de 
vous donner l'idée. Ceux qui m'avaient le plus exalté ont crié à 
la trahison. J'ai été appelé « souteneur de Bonaparte, clérical 
vendu aux d'Orléans, etc. » Mon uniforme même de volontaire 
ne m'a pas protégé contre l'accusation d'avoir fui de Paris à l'ap- 
proche des Prussiens ; enfin mon succès a été aussi complet que 



SOUVENIRS DE M"' C. JAUDERT. 



je pouvais le supposer. — Je dois ajouter toutefois que les sympa- 
thies (les hommes éclairés ont un peu compensé ces petits désa- 
gréments. Des journaux de Bordeaux et des journaux anglais 
avaient reproduit mes articles. Gambetta les a lus, et à la suite de 
cette lecture, le préfet de Ghambéry est venu chez moi avec une 
lettre m'ofTrant la préfecture du département du Nord, au milieu 
de compliments exagérés. J'ai déclaré vouloir m'en tenir à mon 
fusil de volontaire, et ne voir de moyen de salut que dans un appel 
au pays. Vous pensez que je n'ai pas laissé ignorer cette circon- . 
stancc qui prouvait assez clairement que si j'étais, en effet, un 
homme vendu, je n'étais pas, du moins, un homme à revendre. 

Maintenant, je pars demain pour le camp de Sathonay avec ma 
brigade, et voilà. Je vous écrirai de là pour vous donner mon 
adresse exacte, car il est probable que nous serons cantonnés 
dans les environs. Vous allez voir le terrible Ferocino se révéler 
sous un jour nouveau. Ses talents pour la guerre ne s'étaient dé- 
ployés jusqu'ici que contre votre faible sexe. D'ici à peu, les 
Prussiens apprendront aussi à les apprécier. 

Notre pauvre Paris est, je le crains bien, aux dernières extré- 
mités. Une femme charmante de ma connaissance m'écrit, à la 
date du 30 décembre, que pour la première fois de sa vie elle a su 
ce que c'était que d'avoir faim et froid! Si elle en a souffert, qui 
est à l'aise et protégée de toutes manières, que faut-il penser des 
pauvres gens? Tout cela est navrant, et je ne crains pas d'affirmer 
que le gouvernement de Paris a commis une grande faute en 
n'acceptant pas l'armistice même sans ravitaillement, puisqu'il 
pouvait tenir si longtemps. 

Je vous suis mille fois reconnaissant des nouvelles que vous me 
donnez de nos amis d'.\l... et B... J'en ai reçu indirectement de 
notre ami Lind, qui est à Gonesse, non comme belligérant, mais 
commecorrespondant de journal, et désolé de tout ce qui se passe. 

Adieu, chère madame et aimaldc amie. Remerciez, je vous prie, 
madame de L... de rinlérét qu'elle veut bien prendre à ce qui 
m'arrive. Présentez-lui mes affectueux compliments ainsi qu'à 
miss Julielta, que je m'attends à revoir prodigieusement bien por- 
tante à la suite de ses courses alpestres. 

Croyez-moi toujours votre tout dévoue et affectionné 



P. Lanfrey. 



Peu de jours après avoir reçu cette lettre, les hasards 
de la guerre firent passer à Lausanne un ami intime de 
Lanfrey, qui ne l'avait quitté qu'au moment du départ 
des mobilisés, de Chumbéry. Par lui, je connus l'allocu- 



PIERRE LANFREY. 269 

tion de l'excellent maire de Chambéry, M. Python, qui 
proposa Lanfrey à ses compagnons d'armes comme 
modèle de conduite patriotique. J'insistai pour obtenir 
des détails sur ce départ, tandis que la mémoire en était 
toute récente. 

a Ah! madame, me fut-il répondu, en ce temps de 
malheur, tout est d'une tristesse navrante. 

« Nos Savoyards sont partis enfin, après être demeurés 
deux mois sur le qui-vive, criant sans cesse : des armes! 
des armes! et n'obtenant que de mauvais fusils de 93, ou 
des cannes et des parapluies . disait Lanfrey dans sa 
rage impuissante. Depuis le premier jour, il a fait partie 
de la brigade de mobilisés, sans que rien put faire 
changer cette volonté de fer. Aucun ne donnait la vraie 
raison de nos instances. Nous connaissions trop bien 
cette santé délicate, qu'une toux constante révèle en 
dépit des efforts du vaillant malade. Lui, qui aime si pro- 
fondément la Savoie, avait le cœur à vif en s'éloignant à 
la suite de l'injuste conduite de nos compatriotes à son 
égard, au moment des élections. Pour lui aussi la sépa- 
ration d'avec sa mère, qu'il trompait en l'assurant qu'il 
se rendait à Paris, était très douloureuse. La Romaine 
était devenue vieille, il voulut lui épargner l'épreuve du 
départ pour le camp de Sathonay. 

« Tous ces sujets furent touchés dans l'entretien de la 
dernière heure, que Lanfrey vint passer avec moi. Au 
mot d'avenir nous retournâmes involontairement aux 
rêves évanouis de nos vingt ans, aux temps d'espoirs 
grandioses de liberté et de progrès. Gomme nous diva- 
guions sur ce thème, objet de notre culte secret! « Est-ce 
que vraiment je vais mourir, s'écria Lanfrey, sans laisser 
ma marque à mon pays? Non, non! cette Histoire de 
■Napoléon /", il fautqueje l'achève. Tu verras la fin, ami. 
J'espère atteindre l'accent voulu; la poésie du désespoir ! 
je sens cela. Je pourrai, je crois, satisfaire ton ambi- 



270 SOUVENIRS DE M""^ G. JAUBERT. 

tieuse amitié pour moi. Nous nous reverrons! » Sur ce 
mot je le serrai dans mes bras. Mais, à la porte, je ne pus 
me séparer de lui; il était minuit, je l'accompagnai 
jusqu'à son logis. 

« Le lendemain avant le jour, je me levai. Une véri- 
table tourmante de neige ajoutait au caractère lugubre 
du départ des mobilisés. Je ne pus résister au désir de 
dire à Pierre un nouvel adieu. Je courus chez lui. Il était 
déjà en uniforme, et sous les armes. Mon Dieu qu'il 
faisait froid ! Je le trouvai stoïque, son petit sourire 
ironique sur les lèvres, entouré d'amis qui le regardaient 
les yeux humides. Personne ne croyait le revoir. Cepen- 
dant, non seulement il sert en volontaire, mais c'est 
comme volontaire qu'il vit. J'ai de ses nouvelles. 11 se 
défend contre cette saison rigoureuse plus terrible pour 
lui que le feu de l'ennemi. » 

Ce fut encore à Lausanne que me parvint de Bordeaux 
la lettre suivante qui me tenait au courant des princi- 
paux accidents de la vie politique de Lanfrey. 

15, cours (le Tourny. 
Bordeaux, lundi 27 lévrier 1871. 

Reçu les compliments avec un très vif plaisir, et une sincère 
gratitude. Cependant mon élection n'est pas encore validée, et je 
ne pourrai prendre part au vote, ni à la discussion de demain, à 
laquelle j'attache une énorme importance. On ajourne tous les 
élus des Bouches-du-Rhône (où je n"ai jamais mis les pieds, et où 
je ne connais pas un seul chat ', sous prétexte que le préfet Gent 
a manœuvré indignement contre une partie des élus, dont je suig. 
C'est là de la logique française, ou je ne m'y connais pas. D'ail- 
leurs très peu fier de tout ce que je vois ici ! 

1. Lanfrey répond ici à une plaisanterie qui lui avait été faite, 
à propos de son élection, dont le succès avait élé plaisamment 
attribué aux transports excités par un jeune électeur, citant ce 
qu'a éclit M. Miclielet sur l'amour de Lanfrey pour la race féline. 
— Mais en fait, ce fut à l'appui très chaleureux de M. Thiers que 
Lanfrey dut son succès. 



PIERRE LANFREY. 271 

Une majorité honnête, mais horriblement divisée ; une minorité 
qui ne voit dans tous ces malheurs qu'une occasion de battre la 
grosse caisse, au profit de sa popularité : c'est répugnant. Nous 
avons dans l'Assemblée beaucoup d'hommes qui ont bravement 
payé de leur personne et versé leur sang pour le pays, tous sont 
pour la paix. Il y en a d'autres qui sont restés tranquillement 
chez eux, ou qui ont pris des places, ceux-là sont pour la guerre 
à outrance. Fut-il jamais division plus accablante? Nous n'en au- 
rons pas moins la paix. Mais c'est triste d'appartenir à un pays en 
décadence ! 

Merci encore de toutes les bonnes nouvelles que vous me don- 
nez, de vous et des vôtres. Mettez mes hommages aux pieds de 
miss Juliette, et présentez mes compliments à madame la mar- 
quise. YoU'e ci-devant 

Ferocino. 

Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de nos amis de Passy à 
qui je compte écrire très prochainement. 

Ici était jointe la copie de la lettre adressée au comité 
électoral des Bouches-du-Rliône. 



Bordeau.x, 26 février 1871. 
Monsieur le Président, 

Le télégramme que vous avez eu l'extrême obligeance de 
m'adresser, au nom du comité libéral des Bouches-du-Rh6ne, ne 
m'est parvenu que par voie indirecte, et trop tard pour qu'il me 
fût possible d'y répondre. Veuillez, je vous prie, m'excuser auprès 
de vos collègues. 

Recevez, en même temps, mes plus vifs remerciements pour le 
concours si efficace dont vous avez bien voulu m'honorer. Je suis 
fier d'être le représentant de cette grande et généreuse cité qui, 
dans tous les temps, a servi d'initiatrice et de patrie adoptive à 
tant de citoyens illustres. Elle se plaît à aller, pour ainsi dire, les 
prendre par la main au sein de l'obscurité, de l'inaction, de 
l'oubli où les laisse végéter l'indifférence de leurs concitoyens 
pour les pousser dans la carrière où ils auront à soutenir les 
grands combats de la vie politique. Si je ne deviens pas semblable 
à eux, je vous devrai du moins la consolation d'avoir, de loin, 
suivi leur trace, et le privilège envié de pouvoir invoquer le 
même patronage. 

Je suis d'autant plus heureux d'avoir obtenu vos suffrages que 



272 SOUVENIRS DE M"" C. JAUDERT. 



je n'avais parmi vous aucun ami personnel, et que je dois en 
rapporter tout l'iionneur à la puissance des idées, à notre com- 
mun dévouement envers une juste cause, c'est-à-dire au lien le 
plus noble qui puisse unir les hommes. Si j'interprète bien votre 
pensée, vous avez nommé en moi l'ennemi invariable de tous les 
genres de despotisme, l'iiomme qui n'a jamais voulu séparer la 
cause de la démocratie de celle de la liberté. 

Je puiserai dans votre adhésion une nouvelle force pour dé- 
fendre ce grand principe, sans lequel la République ne se fondera 
jamais parmi nous. 

J'espère, monsieur, pouvoir avant peu visiter votre ville et vous 
renouveler à tous, de vive voix, l'expression de ma sincère et 
profonde reconnaissance. 

Recevez, je vous prie, en attendant ce jour, l'assurance de ma 
très respectueuse considération. 

P. Lanfrey. 



Après bien des tiraillements et des hésitations, Lanfrey 
accepta l'ambassade de Berne. La manière habile dont 
il remplit ce poste put faire regretter qu'il n'eût pas, de 
prime abord, été placé de façon à rendre des services à 
son pays dans la carrière diplomatique. En dépit de 
vieux préjugés accrédités sur la ruse nécessaire aux 
diplomates, sa droiture inspira confiance. 

J'appris qu'en novembre il avait fait une courte appa- 
rition à Paris. Étonnée de ne l'avoir point vu, j'adressai 
mes reproches à l'ambassadeur. Voici l'explication qu'en 
réponse il m'adressa : 

Berne, 18 décembre 1872. 

Oui, je suis sans excuse, je le proclame, et je suis prêt à le 
crier sur les toits et sur tous les tons! Je ne saurais vous dire 
combien d'injures intimesjc me suis décernées pour mon indigne 
négligence à votre égard. — Mais pour mon oubli? — non, — 
j'en atteste tous les échos auxquels j'ai demandé de vos nouvelles 
depuis que je n'ai eu la fortune de vous voir, — et aussi la façon 
dont je leur ai parlé de vous, — j'en appelle à MonlJMun, à 
Douhet, au blond Lcfébure, enfin au chaj'mant feu-follet lui-même, 
que j'ai eu l'iiunneur de voir ici et qui, je l'cspcre, portera témoi- 
gnage en ma faveur. 



PIERRE LANFREY. 273 

Pourquoi cependant ne vous ai-je pas vue, en ayant dans le cœur 
un si violent désir, que je suis allé un jour jusqu'à votre porte 
avec cette intention ? 

Pourquoi, grands dieux, pourquoi? 

Ma foi, je vous le dirai. — Car, par la sambleu ! je m'appelle 
Ferocino, et ce nom me donne des droits et même des privilèges. 

Je vous avouerai donc très simplement que c'est parce qu'on m'a 
assuré que votre sa!. - ne désemplit plus du citoyen Hugo, et que 
j'ai craint de vous mettre dans une fausse situation en l'y rencon- 
trant lui ou ses amis. Vous savez que j'ai le malheur d'avoir des 
aversions beaucoup trop prononcées pour ma tranquillité. — 
Celle-là en est une. Il me serait positivement insupportable de 
passer une demi-heure en présence de ce dieu. 

Mon attitude serait, je le crains, très loin d'exprimer ce respect 
plein de tremblement qu'on doit ressentir en présence de la divi- 
nité. Je me suis dit queje serais contraint, irrévérencieux, que je 
vous mécontenterais, enfin qu'il valait beaucoup mieux ne pas 
vous exposer à cet ennui. 

Voilà, chère et aimable amie, très franchement exposé le motif 
qui m'a détourné d'aller vous voir, lors de mes deux derniers 
ivoyages à Paris, en mars et novembre. Me pardonnerez-vous cet 
laveu bien peu diplomatique? 

I Quant à vous personnellement, vous savez assez quel charme, 
Iquel vrai et rare plaisir j'ai trouvé dans vos entretiens. Mais lais- 
sez-moi vous dire combien je vous suis et vous serai toute ma vie 
i reconnaissant de votre accueil si aimable, de votre amitié si bonne 
jet si bienveillante, malgré tant d'esprit! Vous avez mille fois plus 
|de mérite qu'une autre. 

Ecrivez-moi donc que vous ne me gardez pas rancune, et 
croyez-moi toujours votre tout affectueusement dévoué. 

Ferocino. 

Ayant donné sa démission d'ambassadeur après que 
Thiers eut donné la sienne comme Président, il me man- 
dait, au 2i mai, de Paris, les efforts que faisait le mi- 
nistère de Broglie pour lui faire garder son poste. A 
affirmation qu'on calomniait les ministres en leur prê- 
tant des projets de restauration monarchique, il répon- 
dait « que dans leur position on ne fait pas ce qu'on 
veut, mais comme on peut ». 

Il faudrait un volume, ajoutait-il, pour exprimer tout 
ce qu'il y a à dire sur ces derniers événements. On a été 



274 SOUVENIRS DE M™' G. JAUBERT. 

d'une ingratitude révoltante envers Thiers ; mais il faut 
convenir qu'il a perdu une bien belle partie par un entê- 
tement de vieillard ou d'enfant. Il eût suffi de deux ou 
trois concessions insignifiantes pour empêcher tout cela, 
et il n'a pas voulu les faire. Je doute qu'il retrouve 
jamais l'occasion qu'il a perdue. A son âge, la fortune 
ne pardonne pas ! » 

Le Conseil fédéral suisse chargea M. le docteur Kern, 
son ministre à Paris, de faire de pressantes démarches 
auprès du gouvernement français pour obtenir le retour 
de M. Lanfrey à Berne. Enfin il renonça définitivement 
à ce poste à la fin de l'année 73. 

De nouveau fixé à Paris, il reprit ses travaux histori- 
ques. — La Chambre, il est vrai, lui prenait une partie 
de son temps; mais en revanche il allait peu dans le 
monde. Les réunions étaient rares, et sa santé, très 
altérée par son séjour à Berne, dont le climat lui était 
ennemi, l'obligeait à renoncer aux veillées du soir, du 
moins fréquemment. Menant ce genre de vie, un instant 
sa poitrine parut se fortifier ; il en profita pour jouir de 
nouveau de la vie, pour redevenir mondain. 

Heureux du succès de sa dernière publication, — 
c'était au commencement de 1875, — entrant chez moi 
un matin, Lanfrey parut tout réjoui de me trouver seule. 
Mon premier mot fut pour le féliciter sur l'excellence de 
son cinquière volume de VHistoù'e de Napoléon J" que je 
venais d'achever; il était là précisément sur ma table, 

a Eh bien! dit-il, je veux répondre à vos compliments 
par une confidence. Devinez, madame, je vous le donne 
en mille ; devinez de qui, à ce sujet, hier à la Chambre, 
j'ai reçu les plus vifs compliments, et même une poignée 
de main ? 

— Je devine; je n'hésite pas : c'est de Gambetta? 

— Vous conviendrez cependant que la chose est aussi 
inattendue que singulière. 



PIERRE LANFREY. 275 

— Pour moi, répliquai-je, beaucoup moins que pour 
vous; par des préventions étayées de certains faits, vous 
vous êtes créé un personnage qui n'est point l'homme 
politique réel. Vous éclairer m'a paru ne pouvoir être 
que l'œuvre du temps. — Ce qui s'est passé, hier, mon 
cher ami, au sujet de votre livre, n'est que la répétition 
du mouvement d'eprit, qui, pendant la guerre de 70, 
porta Gambetta à vous faire proposer la préfecture du 
Nord, — position de si grande importance à cette heure 
suprême ! Vos publications hostiles lui révélèrent à la 
fois un caractère joint au talent et au patriotisme. — Il 
se sera dit : Voilà un homme comme il en faut au pays ! 
Laissant aussitôt de côté la question personnelle, ce qui 
lui était facile, étant en ce qui concerne les attaques 
personnelles aussi insouciant que M. Tliiers, il a voulu 
s'emparer de cet homme. Vous savez s'ils étaient rares 
alors les gens de valeur? 11 n'a pas été compris. Le 
temps n'était pas aux explications. Il est arrivé que cette 
démarche même, grâce à un malentendu, au lieu de 
vous rapprocher vous sépare depuis des années. Votre 
mauvais caractère, ajoutai-je en riant, peut faire durera 
perpétuité la situation. 

— Mais cela n'explique guère, répliqua Lanfrey, le 
compliment que j'ai reçu? 

, — Pardon. Je reconnais là encore une impulsion pa- 
triotique. Le chef du parti radical est fier dun historien 
qui fait honneur à la fois au parti et au pays. Pourquoi 
se conlraindrait-il pour l'exprimer? Nature optimiste et 
enthousiaste, il oublie tout net que vous lui avez été hostile. 
Tandis que mon sceptique et passionné Ferocino, tenant 
par ses ancêtres du chat-tigre et de l'éléphant, possède 
une rancune perfectionnée qui s'alimente de l'air du 
temps. Darwin vous expliquerait cela ! 

— Très bien, madame la Présidente. D'après cet 
exposé de conduite, vous me donnez tous les torts de 



276 SOUVENIRS DE M"" C JAUBERT. 

caractère. Je ne partage pas votre opinion. Cette désin- 
volture au sujet de l'offense peut aussi se caractériser — 
légèreté? — Mais je n'ai garde de plaider devant un juge 
partial. Seulement je prétends abattre votre amour- 
propre. — Vous croyez, faisant appel à tous les animaux 
de l'arche, plus Darwin, m'accabler par un aperçu neuf? 
Sachez que le vieux proverbe italien exprime beaucoup 
plus clairement votre pensée : Che offende non perdona! j 
Mais, puisque nous touchons à ce sujet, laissez- moi vous i 
dire que je tiens compte sans réticence de ce que l'expé- 
rience de sept années et une capacité politique incon- 
testable ont fait acquérir au leader républicain. A cette 
heure, je l'approuve souvent, et suis d'accord avec lui... 
en partie, du moins. 

— Vous êtes, répliquai-je, tous deux épris d'une 
même cause ! » 

En effet, un raprochement dans les idées et les senti- 
ments politiques s'accentua encore entre ces deux 
hommes. Aussi le /^?'</aro, ayant, en juillet 1877, cherché à 
réveiller d'anciennes dissidences : 

«Voilà, dit le malade avec impatience, qui n'est point 
exact. » Puis haussant les épaules, il continua : « Qu'im- 
porte, d'ailleurs! Est-ce qu'il ne faut pas tenir compte 
du cours des événements et du poids des années?» 

Lanfrey, comme je l'ai dit, fuyait résolument la discus- 
sion, afin de ne pas se laisser entraîner par la passion. 
Mais il n'était pas ennemi d'une petite guerre qui nais- 
sait parfois dans nos entretiens, et où il n'obtenait pas 
toujours le dernier mot. L'attraction qu'il ressentait 
pour ce genre d'escarmouche m'était indiquée d'une 
tout aimable façon. Il venait me trouver, le soir, quand il 
me devinait seule, donnant ainsi à une vieille amie la 
soirée promise ailleurs, là où il aurait rencontré de 
jeunes et attrayantes beautés. Jamais il n'avait plus de 
gaieté et d'abandon que dans ces conditions. 



PIERRE LANFREY. 27/ 

« Mon ami, lui disais-je quelquefois, connaissant que 
vous faites acte de liberté et preuve d'indépendance, 
vous jouissez vivement en dérobant cette soirée à mon 
profit. » Il était trop sincère pour le nier. 

En octobre 1875, Lanfrey fut nommé sénateur inamo- 
vible. Ce fut une véritable satisfaction pour ses amis. 
Dans cette position honorable, conquise par une capacité 
politique incontestable, on pensait qu'il pourrait achever 
son grand travail historique, et ne pas s'exposer, aussi 
assidûment qu'il le faisait comme député, à la fatigue 
des perfides et funestes voyages de Versailles. Parmi les 
compliments adressés au nouveau sénateur, il parut 
particulièrement sensible à celui de son ami Chenavard. 
La sincérité sans complaisance du caraclère de ce dernier 
y donnait du prix. Je le répétai au philosophe ami, qui 
sourit doucement, et me conta qu'en cette même ren- 
contre, Lanfrey l'interrogea sur le jugement qu'il portait 
de YHlsloire de Napoléon P^ dans son ensemble. Cinq 
volumes étaient publiés alors qu'il s'occupait du sixième 
et dernier. 

« Je fais grand cas de l'œuvre, répondit Chenavard ; 
l'exactitude des faits est merveilleuse; la conduite ainsi 
que les motifs déterminants de Napoléon sont stigma- 
tisés comme ils le méritent : c'est d'une plume inflexible, 
avec un grand talent d'écrivain; c'est buriné. Mais je 
vous reproche de n'avoir pas saisi chez cet homme extra- 
ordinaire le côté artistique ; car c'était avant tout un 
artiste, un très grand artiste, en l'art militaire et celui 
de gouverner les hommes. Là on reconnaît son origine 
italienne. Supposez un Français tentant la même partie? 
Il eijt été hardi, chevaleresque et ne l'eût pas gagnée. 
Napoléon ne fut ni comédien, ni tragédien, quoi qu'en 
ait dit un pape. Il fut artiste, et de celte organisation 
part le souffle poétique qui, à travers ses erreurs, ses 
fautes et ses crimes, assure sa domination sur tout ce 

IG 



278 SOUVENIRS DE M"° C. JAUBERT. 

qui l'approche, exaltant l'enthousiasme jusqu'au dévoue- 
ment. » 

L'historien écoutait attentivement, la tête inclinée, 
suivant son habitude méditative. La promenade se con- 
tinua silencieuse. Arrivé devant sa porte, rue Abba- 
tucci, il serra la main à Chenavard. « J'en tiendrai 
compte, dit-il, et cela dans le résumé de l'œuvre ! » 

Nul doute que le souvenir de cette conversation n'ait 
exercé une grande influence sur la résolution prise par 
Lanfrey avant son départ pour le Midi, de brûler le der- 
nier volume s'il ne pouvait l'achever. Sa conscience scru- 
puleuse ne pouvait supporter l'idée que son œuvre dût 
rester incomplète. 

Lanfrey, au Sénat, n'aborda pas plus la tribune qu'il 
ne l'avait fait à la Chambre des députés. Non, comme 
certains se plaisaient à le dire, empêché par un léger dé- 
faut de prononciation, lequel disparaissait aussitôt que 
sa parole s'animait : parole ardente, vigoureuse, d'une 
logique puissante et serrée. L'entrave venait, hélas! de 
cette afieclion de poitrine longtemps combattue, tou- 
jours renaissante, et qui nous l'a enlevé au moment 
môme où il était appelé à jouer un rôle important au 
Sénat. Le souffle et le son à la fois lui faisaient défaut. 
Que d'etforts faits par ses amis, durant cette dernière 
année d'existence, afin de lui éviter l'impression pénible 
qu'il aurait ressentie en constatant à quel point sa voix 
était affaiblie ! 

Je fus mise à ce genre d'épreuve lors d'une de ses der- 
iiièros visites à Paris au connnoncemcnt de janvier 1877. 

« Son dimanche n'était pas libre, me disait-il, il allait 
presque toujours chez 3L Thiers. 

— Je ne puis imaginer, mon cher Lanfrey, vos rapports 
de conversation avec M. Thiers. Quels sont-ils donc? 
demandai-jc. 

— Ils sont faciles, me fut-il répondu; je l'écoute atten- 



V 



PIERRE LANFREY. 279 

tivement, le trouvant prodigieux dans ses facultés variées 
— et ne répliquant pas. Je ne le contrarie jamais. 

— Lui avez-vous vraiment pardonné, continuai-je en 
plaisantant, votre terrible dissection de son œuvre sur 
l'empire? Lui, Thiers, j'en suis persuadée, n'en conserve 
aucune rancune. C'est une des précieuses facultés de cet 
homme politique. Mais je voudrais bien savoir si, entre 
vous deux, jamais l'historien ne paraît? 

— Votre question, ma chère amie, tombe singulière- 
ment. Il y a trois semaines environ, placé à ta])le près 
de lui, il se pencha tout à coup vers moi et, pour la pre- 
mière et seule fois, me dit : « Ah! mon cher! si je vous 
avais connu quand j'ai écrit mon histoire de Napoléon...» 

Impossible de distinguer ce qui suivit. 

«De Napoléon?» fis-je pour l'amener à répéter. Je 
voyais les lèvres s'agiter et pas un son ne les effleurait. 
Douloureusement affectée de ce triste symptôme, je fis 
comme si j'avais entendu. Devinant à sa pantomime ex- 
pressive qu'il y avait lieu de s'étonner^ j'articulai un : 
«c'est fort curieux ! « me proposant de reprendre ce sujet 
un autre jour. — Un autre jour! Mais les heures étaient 
comptées ; une seule fois encore il revint chez moi, et ce 
fut la dernière. 

Je lui avais arrangé un vrai plaisir musical. Moelleuse- 
ment, chaudement assis près du feu, il ne put épuiser la 
complaisance de deux excellentes musiciennes, attendries 
de le voir si malade, et cependant si heureux en les 
écoutant. 

Alternativement du Gluck et du Gounod délicieuse- 
ment chanté par l'aimable M"'^ Henri S...r; puis du 
Mozart exécuté à quatre mains avec la ci-devant miss 
Julietta, qui, devenue femme, justifiait la beauté que 
Lanfrey lui avait prédite. Il se laissait persuader au Schu- 
mann par l'expression avec laquelle elle le rendait. Lui 
servant une tasse de thé, elle ramena le souvenir du dé- 



280 SOUVENIRS DE M- C. JAUBEllT. 

jeûner en voyage et l'égaya. Puisque, sans fatigue, ce 
concert, en plein jour, à huis clos, se pouvait renou- 
veler, nous prîmes tous rendez-vous pour la semaine 
suivante. 

Le malade, ranimé, accepta, et, s'agenouillantsur une 
chaise basse, il sut dire avec tant de vivacité et de grâce 
sa gratitude, que l'expression maladive s'etfaça de ses 
traits. Ce fut, huit jours après, avec une surprise attris- 
téie, qu'en recevant sa carte, à l'heure où nous l'atten- 
dions^ nous pûmes lire écrit au crayon : 

a Je suis honteux d'être obligé de convenir que je ne 
peux plus monter un étage! » 

A dater de ce jour, j'allai voir souvent Lanfrey, qui ne 
sortait plus. Je le jugeais bien malade. Je m'étudiais h 
l'empêcher de parler, loin de chercher à ramener la con- 
versation dans laquelle, à mon vif regret, l'aveu histo- 
rique de M. Thiers m'avait échappé, anecdote qui aurait 
aujourd'hui un véritable intérêt rétrospectif. Le départ 
du malade pour le xMidi fut décidé, sans qu'un mot écrit 
ou parlé pût, dans ses adieux, témoigner le sentiment 
d'un prochaift danger; tandis que tous ceux qui le 
voyaient se demandaient : Ce long voyage dans cet élat 
faible et fiévreux, le supportera-t-il? 

11 arriva à Pau, mourant. Cependant, quelques se- 
maines plus tard, on put constater une remarquable 
amélioration. 11 m'écrivit une charmante lettre, en me 
priant d'être pour lui une correspondante généreuse. En 
môme temps, par un de ses amis, j'apprenais combien 
de fois il avait dû prendre et quitter la plume pour par- 
venir à tracer ces caractères tremblés. Je promis d'écrire 
souvent, ne demandant comme réponses que de courts | 
bulletins. Kn juillet, il se plut à m'annoncer lui-môme, ] 
comme grand progrès, un retour de forces. Son écriture 
était devenue celle de jadis. Près Pau, à Billôre, il habi- 



PIERRE LANFREY. 281 



tait le château de Montjoly. La situation en est char 
mante ; il s'y plaisait. J'avais mis le malade en rapport 
avec le jeune préfet des Basses-Pyrénées, qui, tout de 
suite, lui devint sympathique. Ses visites lui étaient une 
distraction. Lanfrey approuva la démission donnée par 
le préfet à l'époque des élections d'octobre. Il se conso- 
lait de cet éloignement par la conviclion d'un prompt 
retour. « L'état de choses ne peut durer, me mandait le 
malade, le pays est devenu républicain. Ce n'est pas à 
cette heure une question de partis ; c'est une pure ques- 
tion de personnes. » La satisfaction intime que donne 
une prédiction justifiée lui fut, hélas! refusée. Lanfrey 
mourut à Pau le 16 novembre 1877. Il est enterré à 
Billère, à la place même que, par une belle journée 
d'aoïjt, il avait désignée d'un geste de main, munnurant: 
« Il ferait bon reposer là ! » 

Une amitié dévouée y a fait construire un tombeau 
d'un style sévère et de bon goût. Sur le marbre sont gra- 
vées les paroles prononcées par M. le duc d'Audifllret- 
Pasquier, président du Sénat, en faisant l'éloge funèbre 
de Lanfrey, sénateur : 

UN MÊME SENTIMENT SEMBLE AVOIR DICTÉ SES ÉCRITS 

ET DOMINÉ SA CARRIÈRE POLITIQUE : 

l'amour du pays ET DE SES LIBERTÉS 

Tous ceu.x qui ont pu voir de près Lanfrey, durant cette 
agonie de dix mois_, se sont certainement demandé s'il 
avait conscience d'un danger inmiinent, s'il se faisait illu- 
sion, ou si son courage lui faisait supporter sans une 
plainte les rapides progrès de son dépérissement. 

L'ouverture du testament résout la question. Écrit en 
mars 1877, il fut déposé chez son notaire au moment de 
quitter Paris. Il y dispose de son petit patrimoine, sans 
oublier un des siens. Aux amis désignés comme exécu- 

IG. 



282 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 



} 



leurs testamentaires, il confie le secret de sa volonté, à 
savoir : « Brûler, sans le li7'e, le sixième volume de Z'His- î 
toire de Napoléon I". » Pour qu'il fût achevé, cinquante 
pages s'y devaient ajouter. 

A Paris, au moment des adieux, comme j'attachais 
mon regard sur le gros manuscrit placé en travers de sa 
table de travail, l'historien devina ma pensée. « Je vous 
comprends, madame la Présidente, dit-il, souriant mélan- 
coliquement, il manque au livre un résumé. C'est une 
partie indispensable. » 

Par un codicile ajouté cinq mois plus tard au testa- 
ment, la défense délire le manuscrit, et sa condamnation 
au feu, ont été renouvelées. Toute la fermeté d'esprit, la 
vigueur de caractère de l'historien se retrouvent dans 
cette décision. 

Grâce aux soins assidus et intelligents dont le malade 
était entouré, les souffrances des dernières heures lui 
furent adoucies. Lanfrey mourut sans que son esprit 
faiblît un instant. 

Jusqu'à son dernier souffle, sa religion fut le culte de 
l'honneur, entre toutes les religions, certes, la plus 
sévère et la plus exigeante. 

Avec l'houneur il n'est point d'accommodement! 



HENRI HEINE 



M. Heine et M. Gerusez, promoteurs d'Alfred de Musset. — Lettre d'en- 
voi à M""= C. J. du livre de Heine sur l'Allemagne. — Deux billets d'ex- 
cuse. — La princesse Belgiojoso. — Victor Cousin. — Le compositeur 
Bellini. — Jettatura. — Choucroute et ambroisie. — Malitourne pour 
J.-J. Rousseau. — M'"^ Heine. — Une dernière visite. — La voix de fau- 
vette. — Sur Théopliile Gautier et Gérard de Nerval. — M™' Kalergis. — 
L'Éléphant blanc. — Lettre de Heine. — La petite fée. — Béranger. — 
Une épithète mal comprise. — Moribondage et jalousie. — MM. Thiers, 
Guizot et Cousin en rêve. — Augustin Thierry. — La petite Véronique. 
— Oraison funèbre du perroquet. — La crise suprême. — La femme noire 
et le coin divin. 



Dans un bal donné à Paris durant l'hiver de 1835, 
Henri Heine me fut présenté. 11 parlait alors le français 
avec quelque difficulté, toutefois exprimant sa pensée 
sous une forme piquante; des cheveux d'un blond chaud, 
taillés droits, un peu longs, le faisaient paraître plus 
jeune que son âge, qu'il m'indiqua en riant. « Je suis, 
disait-il^ le premier homme de mon siècle. » A travers 
une conversation animée, je remarquai qu'il s'impatien- 
tait à rencontrer sans cesse notre admiration française, 
placée sur les mêmes noms de Goethe, Byron ou Victor 
Hugo. Aussi, apercevant Alfred de Musset dans un groupe 
de valseurs : « Je ne comprends rien aux Parisiens, dit-il; 
à vous entendre parler poésie, on vous croirait amateurs 
forcenés, et je vois là un poète par excellence, qui vous 
appartient par droit de nalivité... Eh bien, je constate 



■284 SOUVENIRS DE M"" C JAUBERT. 

que, parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme 
auteur que pourrait l'être un poète chinois! » 

A cette date, la critique était fondée; la Ballade à la 
Lune et la Chanson de la Marquise andahiise, d'Alfred de 
Musset, composaient le baaage littéraire des salons, 
bagage d'après lequel le jeune écrivain était plaisanté, 
jugé ou évalué. Nous avons encore présent l'étonncment 
de l'auditoire, lorsqu'un soir, au milieu d'une tren- 
taine de personnes réunies chez moi, ^I. Geruzez, pro- 
fesseur suppléant de M. Villemain au cours de littéra- 
ture de la Sorbonne, prit spontanément en main la 
cause du poète nouveau, et, à l'appui de son enthou- 
siasme, récita la belle tirade du duel, dans Don Paez^ 
une des premières poésies d'Alfred de Musset, combat 
qui commence par ces vers : 

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées, 
Deux louves remuant les feuilles desséchées 
S'arrêter face à face et se montrer la dent.... 

M. Geruzez, ensuite, commenta, avec l'esprit fin et 
délicat qui lui était propre, y joignant l'autorité de son 
savoir, la beauté de cette poésie, et osa dire : « C'est une 
étoile qui se lève. » 

La bonne fortune d'une rencontre avec Heine eut un 
lendemain. Je reçus de lui la lettre suivante : 

.l'ai l'honneur, madame, de vous envoyer ci-joint mon livre sur 
l'Allemagne. Je vous invile délire la sixième partie; j'y parle des 
ondines, des salamandres, des triiomes et des sylves. Je sais bien 
que mes connaissances par rapport à cette matière sont très incom- 
plètes, quoiciucj'aie lu, dans l'idiome original, les œuvres du grand 
Aureolus, Tlicoplirastus, Paracelsus, Bombastus de Ilohenlieim. 

Mais lorsque j'ai écrit mon livre, je n'avais jamais vu de ces 
esprits élémentaires; je doutais même qu'ils fussent autre chose 
que des produits de notre imagination, qu'ils n'habitent pas les élé- 
ments, mais seulement le cerveau de l'homme... ; cependant, depuis 
avant-hier, je crois à la réalité de leur existence. 



HENRI HEINE. 235 

.. Ce pied que j'ai vu avant-hier ne peut appartenir qu'à un dfl 
5es êtres fantastiques dont j'ai parlé dans mon livre; mais est-ce 
jue c'est le pied d'une ondine ? — je pense qu'il est glissant comme 
'onde et qu'il pourrait bien danser sur l'eau; 

Ou appartient-il à une salamandre"; 

« Il ne fait pas froid, dit Joseph Marteau à Geneviève, quand le 
)ied de la belle fleuriste embrase son imagination '. » 

Peut-être c'est le pied d'un gnome, — il est assez petit, mignon, 
în et délicat pour cela, — ou le pied d'une sylve ? La dame est véri- 
ablement si aérienne, si féerique... Est-elle bonne ou méchante"? 

Je n'en sais rien; mais ce doute me tourmente, m'inquiète, me 
lèse. C'est vrai ! je ne plaisante pas. 

Vous voyez, madame, que je ne suis pas encore assez avance 
lans la science occulte, que je ne suis pas grand sorcier; je ne suis 
jue votre très humble et très obéissant serviteur. 

Henri Heine. 
Le 22 avril 1835. 



ï 



Le plaisant qu'avait pour moi la fin de cette lettre, ou 
enri Heine exprimait par un doute son inquiétude sur 
ma bonté, venait de ce que précisément la première 
impression qu'il m'avait laissée était de manquer de 
jette précieuse qualité, qui n'exclut nullement la malice, 
ju'on peut regarder comme le hochet de l'esprit. Fré- 
quemment avivée par ses propos, cette impression 
empêcha longtemps mon amitié de répondre à la sienne. 
Toutefois l'attrait exercé par son imagination, l'amuse- 
ment qu'éveillait son esprit faisaient fort goûter sa 
présence dans une petite réunion; il animait, brillait; 
son esprit, pailleté en quelque sorte, devenait un élément 
précieux ; souvent , je lui demandais de se joindre à 
mes convives quand ils pouvaient lui plaire; il appor- 
tait une exactitude aimable dans tous les rapports de 
société. S'il était attendu, ne pouvait-il venir, un mot 
d'excuse vous prévenait à temps. Pour faire connaître la 
note de son tour familier, nous allons copier deux billets 
pris au hasard : 

1. Roman d'André, par George Sand. 



286 SOUVEiNIRS DE M- C. JAUBERT. 



Madame, 

Je vois avec grand plaisir que vous vous obstinez à ne pas ra'ou- 
Wier. Je vous en remercie ; vous ne savez donc pas que je suis mort 
depuis longtemps ? 

Cela ne m'empêcherait pas de venir dîner cliez vous aujour- 
dhui, vu que ma dépouille mortelle m'a survécu; mais je souffre 
dans ce moment d'une migraine posthume assez fastidieuse. Je ne 
peux pas venir, et soyez persuadée que je le regrette beaucoup- 
vous savez ce que c'est que la migraine, ce petit enfer qu'on porte 
dans le cerveau. 

Je viendrai, madame, ces jours-ci, vous remercier en personne 
En attendant, je prie les dieux immortels de vous prendre dan" 
leur sainte et digne garde. 

Lundi matin. 

He.nbi Heine. 



Petite Fée ! 

Comme un jeune étourdi que je suis, j'ai oublié hier qu'il est 
nécessaire que je sois encore aujourd'hui de retour à Montmo- 
rency; je ne poux donc pas dîner avec vous, et je ne vous reverrai 
qua Marly, ou j'irai probablement samedi. Je mentirais beaucoup 
si je disais que le plaisir que je ressens toujours en vous re- 
^ortTbir ^^^^ ^^^ ^^ ^^"^ '^"^ "^ rendent la vie quelque peu sup- 
Mercredi matin. 

Vôtre tout dévoué, 
Henri Heine. 

La campagne de Marly, rendez-vous indique dans ce 
billet, était habitée par la princesse de Belgiojoso, chez 
qui aussi nous nous retrouvions souvent. Henri Heine 
admirait beaucoup son genre de beauté, à la fois 
étrange et classique, son intelligence vive et sérieuse, 
son esprit passionné et piquant. Cette riche nature, 
fortement contrastée, préoccupait l'observateur. Prompt 
à l'enthousiasme, l'esprit de la princesse était trop 
pénétrant pour ne pas l'obliger souvent ;\ revenir sur 



HENRI HEINE. 287 



ses pas. A ce sujet, le poète allemand avait essayé quel- 
:|ues plaisanteries, en traitant d'engouement les opinions 
le la belle Milanaise. Mais la réplique, dardée sans 
[ïiénagement, le guérit bien vite de cette velléité. Désor- 
nais il préféra discuter ou ferrailler avec ceux que 
ie hasard amenait tour à tour, littérateurs, académiciens 
m philosophes, dans le cercle de M'"^ de Belgiojoso. 
Parmi ces derniers se rencontrait Victor Cousin, auquel 
alors Henri Heine était très hostile. C'était un faux savant, 
prétendait-il, qui se parait des plumes de tous les philo- 
sophes allemands. Sans cesse il s'ingéniait à le lui faire 
pentir. Entraîné par la conversation, Cousin commen- 
jait-il à systématiser sa pensée : « Je sais, je sais ce que 
irous voulez dire, interrompait Heine : c'est la théorie 
de Fichte, qui fut poursuivie par Schelling, » et il en- 
tamait la controverse comme s'adressant personnelle- 
ment au philosophe qu'il avait désigné. Une ou deux 
interruptions aussi déplaisantes coupaient court à la 
verve de Cousin, qui se retirait, préférant à ce pugilat 
philosophique l'auditoire enthousiaste auquel il était 
accoutumé. 

Une fois maître de la place, le caractère germanique 
du poète se retrouvait dans la persistance qu'il mettait 
à poursuivre son attaque. Cet esprit qui, pour le trait 
incisif, plaisant ou délié, a si souvent, avec raison, été 
comparé à celui de Voltaire, n'avait pas toujours dans la 
conversation la légèreté de touche vraiment française; il 
ne savait pas lâcher un sujet, mais s'y obstinait. Ainsi, 
pour continuer son attaque contre Cousin, il établissait 
tout à coup un parallèle avec M, Mignet, opposant aux 
plagiats du premier, qu'il détaillait d'une façon piquante, 
l'honnêteté, la droiture consciencieuse, le talent de bon 
aloi de l'historien. « Jamais celui-là ne cache les sources 
où il puise! à la bonne heure! voilà un écrivain! vrai, 
juste, sobre, une belle âme! » . 



2S8 SOUVENIRS DE M- C. JAUBERT. 

Après cet éloge sincère, la pointe accoutumée de per- 
siflage reparaissait : 

« Oui, je dis : une belle âme ! douée de cette beauté 
particulière comprise de suite par les femmes , parce 
qu'elle se manifeste dans la pureté des lignes du visage; 
elle saute aux yeux, peut-on dire, parle toutes les langues, 
constitue une âme cosmopolite! » 

Mais une victime sur laquelle la malice d'Henri Heine 
s'exerçait avec un véritable entrain était le charmant 
compositeur Bellini, comme lui au nombre des visiteurs 
qui, à la campagne, demeuraient parfois les hôtes de la 
princesse de Belgiojoso. — Blond, blanc, rose, et bon 
garçon, avec un parler et des manières enfantines, le 
jeune maestro, alors à l'apogée de sa gloire, fêté, adulé 
par les plus jolies femmes de Paris, à la mode en un 
mot, pouvait s'appliquer ce vers de la Jeune Captive : 

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux. 

Son existence s'écoulant dans ces conditions moel- 
leuses, la raillerie lui devenait d'autant plus sensible. 
Pour son malheur, il avait naïvement avoué qu'il était 
fort superstitieux. Or, notre poète allemand, qui, pour 
reposer sa vue déjà aflFaiblic, portait fréquemment des 
lunettes, se trouvait ainsi remplir une des conditions 
essentielles d'un jettatore. Il fallait le voir exploitant la | 
faiblesse avouée du jeune Italien, et toutes les mine.s de 
Méphistophélès dont il accompagnait cette petite guerre; 
quand le matin, .à la campagne, ils jouaient au billard 
l'un contre l'autre, de la main demeurée libre le craintif 
maestro faisait tout le temps des cornes afm de conjurer 
le mauvais esprit; Heine, qui le voyait en dépit de ses 
précautions, était fort réjoui de lu crainte qu'il inspirait, 
et, poursuivant son rôle : 

« Oui, oui, disait-il, faites la bille, carambolez, 
jouissez, vivez vite, mon cher ami : votre immense 



HENRI HEINE. 289 



génie vous condamne à mourir jeune , très jeune , 
comme Raphaël, Mozart, Jésus... 

— C'est affreux ! ne dites pas des méchancetés, 
s'écriait BeUini, ne parlez pas de mort. — Princesse ! 
défendez-le-lui. » 

En vain, M™^ de Belgiojoso répondait à l'appel; sous 
le prétexte d'explications, l'attaque continuait : 

« Mes craintes sont probablement chimériques. — 
Princesse, vous-même, pensez-vous qu'un génie nou 
veau se soit révélé ? » Et, comme dernière taquinerie, il 
ajoutait : 

« Du reste je ne connais pas une note des œuvres de 
votre charmant compatriote ; vous voyez donc bien que 
ma menace est innocente, » 

Puis, s'adressant-à BeUini : 

« Espérons, mon cher ami, qu'il y a de l'exagération 
dans la réputation que le beau monde vous fait. Votre 
visage de chérubin rassure mon cœur sur votre exis- 
tence. » 

Cependant le maestro n'avait point goûté cette plai- 
santerie funèbre, il en gardait rancune. Ce fut dans une 
pensée de réconciliation que je voulus les réunir de 
nouveau chez moi, avec la princesse de Belgiojoso et 
quelques amis. 

Le jour indiqué, l'heure du dîner sonnée, Bellini n'ar- 
rivait pas. Décidément il a peur du jettatore, disions- 
nous en riant. La porte s'ouvre, c'est lui ! Non : à sa 
place un mot d'écrit, par lequel l'auteur des Purilaim 
exprimait un vrai chagrin de se trouver trop malade 
pour se joindre à nous. 

« Gela m'inquiète, dit la princesse; pour renoncer, il 
faut que mon pauvre Bellini soit très souffrant. Il se 
faisait une fête de ce dîner. » 

Je me lamentais aussi, tout en relisant le billet. 

« Voilà bien les femmes, dit Heine ; s'inquiéter d'un 



290 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 



bulletin de santé écrit de la main du malade lui-même, 
et sur un papier glacé d'un jaune tendre ! Voulez-vous 
m'en permettre la lecture ? 

« Eh bien, selon moi, on ne peut rien lire de plus rassu- 
rant : caractères moulés , papier parfumé ; au ton des 
regrets, on les croirait tracés avec une canne à sucre... 
mais serait-ce vraiment un grand compositeur qui a 
confectionné ce billet? Je croirais plutôt que c'est l'œuvre 
du jeune Werther, qui s'est dégagé pour tenir compagnie 
à sa Lolotte. » 

Et, sur ce commentaire, il partit d'un large éclat de 
rire, car ses propres malices le divertissaient fort. 

Quatre jours plus tard, Bellini était mort, enlevé par 
une sorte de choléra. En apprenant cette nouvelle de la 
bouche d'un de nos amis, Heine dit en souriant : « Je 
l'avais prévenu ! » 

Il soutenait avec fatuité son rôle de prophète '. 

Des traits de ce genre me retenaient; le spectacle do 
ses sout^rances, la constance héroïque avec laquelle il 
les subissait parvinrent seuls à forcer mon amitié. Je 
ne pus non plus demeurer indifférente au plaisir que lui 
causait ma présence, tandis qu'étendu sur son lit de 
misère, il refusait d'admettre la plupart des visiteurs; à 
la longue, je devins même plus indulgente en consta- 
tant qu'il disait souvent des méchancetés sans autre 
intention que de les dire, et non avec l'intention de 
nuire. 

Les premières atteintes de paralysie se firent sentir 
chez Heine deux ou trois ans avant de l'envahir com- 



1. Voir édition Lévy, 1856, les Nuits florentines. La soirée, 
telle qu'Henri Heine la raconte, avait eu Heu deux mois avant la 
fin de Bellini. Elle a été rapprochée de la mort par un procédé 
artistiiiue; ce ne sont d'ailleurs ni confessions ni mémoires qud 
publiait le poète, mais d'exquises fantaisies, où s'alliaient et se 
confondaient la réalité et l'imagination. 



HENRI HEINE. 291 

plètement ; il parlait en badinant de son mal ; comment 
leussions-nous pris au sérieux ? 

« Je perds la vue, disait-il, et comme le rossignol je 
n'en chanterai que mieux, » 

Une autre fois, au travers de mille plaisanteries, il 
annonçait que le muscle facial du côté droit devenait 
d'une paresse déplorable. 

« Hélas ! disait-il, je ne puis plus mâcher que d'un 
côté, plus pleurer que d'un œil! je ne suis plus qu'un 
demi-homme. Je ne puis exprimer l'amour, je ne puis 
plaire que du côté gauche. femmes ! à l'avenir, 
n'aurai-je plus droit qu'à la moitié d'un cœur? » 

Tout cela, débité d'un ton tragi-comique, laissait 
croire à nous autres mondains que ce n'était qu'un 
thème, sur lequel s'exerçait la fantaisie du poète. Cepen- 
dant le temps s'écoulait, et bientôt il fallut constater que 
la paupière s'abaissait sur l'œil droit et que, de ce même 
côté, le visage était devenu immobile, ce qui formait un 
singulier contraste avec la physionomie animée du côté 
gauche. Par ce double aspect, sa figure semblait subir 
l'influence d'un esprit absolument partagé entre la prose 
et la poésie. II en était ainsi, et sans cesse il en four- 
nissait la preuve en conversation. Je me souviens com- 
ment un jour, stimulé sans doute par la présence de 
Malitourne, homme de lettres et d'esprit, il avait, par 
des images abondantes et poétiques, idéahsé son sujet; 
nous écoutions vivement intéressés, quand, sans tran- 
sition, il se prit à se vulgariser par des comparaisons 
grotesques. 
Indignée : 

« Peut-on ainsi créer des féeries pour les détruire ? 
m'écriai-je, pour les avilir? 

— Ma chère amie, une choucroute arrosée d'ambroi- 
sie, telle est mon image ! » 
Un éclat de rire accompafaa ce trait décoché contre 



292 SOUVENIRS DE M"" C. JAUBERT. 



lui-même, rire auquel Malitourne joignit le sien volon- 
tiers. 

a Eh bien! repris-je, si je suis en froid avec le poète, 
je ne le suis pas avec le bourgeois, et je lui demande de 
s'entendre avec M. Malitourne pour se trouver à table 
ensemble devant une formidable choucroute. 

— Aïe, aïe! ma santé! gémit Heine; sortir le soir, 
s'habiller en ce moment est au-dessus de mes forces. 

— Venez en robe de chambre ! 

— i\on, madame, vous ne me verrez jamais, comme 
Jean-Jacques Rousseau, costumé en Arménien pour me 
faire regarder, o 

A ces mots, devenu rouge cramoisi, se levant droit 
de sa chaise, comme mu par un ressort, Malitourne, 
d'une voix stridente, s'adressant au poète : 

« Monsieur, dit-il, ceux qui souffrent du même mal 
que Jean-Jacques ont seuls le droit de juger sa con- 
duite; je dirai plus: ceux-là seuls atteints de ce mal 
sont dignes de lire les Confessions!... » 
Puis, tout ému, il se rassit. 

Quelle plaisante physionomie avait prise Henri Heine 
durant cette sortie singulière : les coins de la bouche 
abaissés, le nez en l'air, regardant sous ses lunettes 
bleuâtres ! 
11 se leva à son tour : 

« C'est un point de vue dont je profiterai, fit-il en 
nous saluant, et je vais déposer ma carte à l'Ermitage en 
arrivant à Montmorency, o 

Quelques années plus tard, la mort de Malitourne devint 
le conmientaire de celte singulière anecdote. Atteint en 
effet de la même maladie que Rousseau, de cruelles 
souffrances amenèrent des désordres d'esprit et des 
bizarreries telles qu'il dut finir ses jours dans une maison 
de santé. 
Comme je l'ai déjà indiqué, les traces de la paralysie 



HENRI HEINE. 293 



chez Heine devenaient, à chaque rencontre, plus visibles. ' 
Il n'était plus possible de se faire illusion sur l'avenir 
qui le menaçait. J'aimais à penser alors qu'il était marié, 
quoique ce mariage eût paru singulier dans les condi- 
tions où il fut contracté. 

En 1835 ou 1836, un désespoir amoureux fit connaître 
aux amis du poète son attachement, sa liaison avec une 
jeune et jolie ouvrière, et la rupture de ce lien à la suite 
d'un violent accès de jalousie. Il en parlait à tous venants, 
au lieu de confier prudemment sa peine aux arbres et 
aux rochers muets, selon l'antique usage. Voulait-il nous 
dérouler ses griefs , on paraissait s'étonner de sa surprise. 
On lui rappelait ses propres paroles : « Le papillon ne 
« demande pas à la fleur : As-tu déjà reçu les baisers 
(t d'un autre papillon? et celle-ci ne lui dit pas: As-tu 
a déjà voltigé autour d'une autre fleur ? » 

Cependant, ne voulant pas mourir de douleur, mais 
bien guérir, il s'appliquait assidûment à devenir épris 
ailleurs. Pouvait-il plaire en ramenant sans cesse le 
souvenir de celle qu'il pleurait, de sa petite? On lui impo- 
sait silence. La terminaison de cette crise amoureuse fut 
que, ne pouvant ni se déshabituer ni se consoler, après 
plusieurs mois de séparation, on s'était raccommodé. 
Lequel des deux avait pardonné ? J'appris en même temps 
qu'il avait mis la jeune fille dans un pensionnat. Cette 
tentative d'éducation me parut indiquer que, dans son 
cerveau, commençait à bourdonner une arrière-pensée 
de mariage : aussi ne fus-je que médiocrement surprise 
lorsque plus tard le fait accompli me fut annoncé par 
lui. 11 crut devoir le présenter comme un cas de con- 
science; à la veille d'un duel, il avait trouvé du devoir 
d'un honnête homme d'assurer le sort de sa petite. A cet 
eff"et, la partie de pistolet fut différée jusqu'après la 
cérémonie du mariage. Tout cela fut débité avec une 
certaine gêne, contrastant avec son aisance accoutumée. 



294 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

Mais quel est l'homme qui ne témoigne quelque em- 
barras en annonçant qu'il vient d'engager sa liberté? Je 
ne fis aucune question, ne marquai point d'étonnement, et 
lui demandai en riant la permission d'aimoncer cet événe- 
ment à Rossini, que cela rendrait particulièrement heureux. 
(i Et pourquoi ? s'enquit d'un air inquiet Heine. 

— Par esprit de corps sans doute, répondis-je; il se 
plaît à compter d'illustres confrères. Ici même, il y 
a peu de jours, m'entendant nommer M™^ Berryer : 
« Conmient? demanda Rossini tout surpris, est-ce que 
mon ami Berryer serait marié ? — Vraiment, oui, dis-je, 
et depuis nombre d'années, avec une très jolie femme. » 
Alors le grand maestro, ivre de joie, s'écria: y Quel 
bonheur ! penser que lui aussi possède une femme légi- 
time, une légitime épouse ! Tout comme moi ! Voilà une 
idée qui me donne autant de satisfaction que la vue d'un 
excellent macaroni ! » 

— Eh bien, reprit bravement Heine, ajoutons à son 
bonheur celui de connaître que je suis désormais exposé 
comme lui à toutes les intempéries du mariage, et qu'il 
mette la chose en musique, tandis que je la poétiserai. 
Qu'il sache aussi que c'est le pistolet sur la gorge que 
mon bonheur s'est décidé. » 

Il revenait alors sur ce duel, où son adversaire était un 
Allemand. Il fit une charmante peinture de l'endroit du 
rendez-vous où le combat avait eu lieu et de la singula- 
rité de ses émotions. 

« Le ciel était si pur, si bleu! tous les pommiers en 
tlour! autour de moi s'exhalaient des parfums cham- 
pêtres qui centuplaient ma vitalité; j'adressai une invo- 
cation à Flore et Pomone. En face de la mort, tout mon 
paganisme m'est revenu au cœur. Dieu sans doute n'a 
pas voulu que je fusse frappé d'une balle au moment où 
je n'avais en tête que les belles choses de ce monde... 
celles qui parlent aux sens. » 



HENRI HEINE. 295 



Hélas! pauvre poète! le moment approche où tu ne 
retrouveras qu'en rêve ces splendeurs de la nature, par 
lesquelles ton génie se sentait si vivement éveillé. 

Une année s'était écoulée, tandis qu'absorbée par des 
inquiétudes de famille, j'avais perdu de vue tout autre 
intérêt. 

Ayant retrouvé quelque liberté d'esprit, je donnai signe 
de vie à Henri Heine, et cela sous la forme qui pouvait 
vraiment le toucher, en mêlant le nom de sa femme, de 
sa Juliette, à mon souvenir. Voici la réponse qu'il 
m'adressa : 

Ce 13 avril 1847. 

Je vous remercie, madame, de vos dernières petites lettres et de 
vos autres dragées. Juliette, comme vous l'avez prévu, a croqué 
presque toute la boîte. Que vous êtes aimable! 

J"ai passé un terrible hiver, et je suis étonné de n'avoir pas suc- 
combé. Ce sera pour une autre fois. 

Je suis enchanté de ce que vous me dites de madame votre fille; 
ça est jeune et rétablissable. Je viendrai très prochainement chez 
vous. Je suis curieux de voir M"" de Grignan comme reconvales- 
cente. 

Elle doit avoir beaucoup maigri, et la maigreur lui donne sans 
doute un charme tout nouveau. Au bout du compte, la chair cache 
la beauté, qui ne se révèle dans toute sa splendeur idéale qu'après 
qu'une maladie ait animé le corps; quant à moi, je nie suis ado- 
nisé, à l'heure qu'il est, jusqu'au squelettisme. Les jolies femmes 
se retournent quand je passe dans les rues; mes yeux fermés(rœil 
droit n'est plus ouvert que d'un huitième, mes joues creuses, ma 
barbe délirante, ma démarche chancelante, tout cela me donne un 
air agonisant qui me va à ravir ! Je vous assure, j'ai dans ce 
moment un grand succès de moribond. Je mange des cœurs; seu- 
lement je ne peux pas les digérer. Je suis à présent un homme 
très dangereux, et vous verrez comme la marquise Christine 
Trivulzi deviendra amoureuse de moi ; je suis précisément l'os 
funèbre qu'il lui faut. 

.\dieu, toute bonne et toute belle ! que Dieu vous préserve d'em- 
bellir à ma manière. Je vous recommande à sa sainte et digne 
gai de. 

ÏÏENBi Heine. 



29G SOUVENIRS DE M-"' C. JAUBERT. 

Ce trait adressé à la marquise de Trivulce ' sur le 
moyen de lui plaire, était une petite venj:fcance des raille- 
ries dont furent toujours accueillies les plaintes de Henri 
Heine, soit au sujet de sa petite, soit lorsqu'il prétendit 
changer l'admiration platonique dont la princessse était 
l'objet en flamme amoureuse. Ce n'était pas sans une 
certaine jalousie qu'il voyait le vif intérêt qu'éveillait 
dans ce cœur féminin le spectacle des souffrances phy- 
siques, et entre autres, le malheur de l'illustre aveugle 
Augustin Thierry devenu veuf. Elle l'attirait près d'elle 
et s'intéressait à ses travaux historiques avec une amitié 
dévouée. Plus tard, au contraire, Heine apprécia vive- 
ment cette charité amicale, et il gémissait souvent d'en 
être; privé durant le long exil en Orient de M""= de Bel- 
giojoso. 

Avant d'aller plus loin, je copierai une note écrite sous 
l'impression immédiate d'une visite que me fît le poète 
malade à la date du 26 novembre 1847. 

a Henri Heine est venu me voir... me voir? hélas 1 ses 
paupières paralysées tiennent ses yeux fermés. Le mai 
parait grandir. Son pauvre corps n'a plus que le souffle, 
mais l'esprit toute sa vigueur. 

« 11 m'a parlé de sa mère qui habite Hambourg. 11 
lui écrit tous les jours pour la rassurer, quelque pénible 
(jue soit pour lui cette tâche dans l'état de sa vue. Les 
gazettes allemandes ont publié le triste mal dont il est 
atteint. Alors Henri Heine a imaginé de persuader à sa 
vieille mère que le faire passer pour mourant était une 
ingénieuse spéculation, de l'invention de son libraire. 

« Tout ferme que je suis, a-t-il ajouté, hier je fus pris 
d'un attendrissement en recevant une lettre de ma mère, 
qui me niandait qu'elle adressait chaque jour du fond de 



1. Nom de fumillc de la princesse de Bclgiojoso. 



HENRI HEINE. 297 



son cœur ses remerciements à Dieu de ce qu'il conservait 
ù son cher fils la santé. 

« Et Dieu accepte cela sans remords! Ali ! c'est bien là 
un Dieu barbare, de la façon des Égyptiens. Ce n'est pas 
une divinité de la Grèce qui traiterait ainsi un poète, il 
le frapperait de la foudre ! Mais le faire mourir miséra- 
blement pièce à pièce... » 

« Que de pensées éveillées par ces mots ! Aussi un long 
silence les suivit, lorsque, continuant à haute voix sa pen- 
sée, Heine reprit : 

« Ce peuple égyptien ne connaissait pas les arts, ni 

n'en n'avait souci Pour être sincère, j'ajouterai qu'au 

travers de toute cette misère physique, dans la solitude, 
je suis moins à plaindre que bien d'autres. Je sens, je ne 
dirai pas ma valeur, mais mon essence, et je sors de moi- 
même. » 

c: —Eh bien, demandai-je, cette séparation entre lara;'- 
tière et l'esprit vous devenant chaque jour plus sensible, 
quel tour prennent alors vos idées sur l'immortalité ou 
sur le néant? 

« Longtemps Heine hésita, de cette façon qui témoigne 
une profonde incertitude. Puis, poussant un soupir, il ré- 
pondit : 

« Et pourtant il y a un coin de divin dans l'homme!» 

Ce fut au commencement de janvier 1 848 qu'Henri Heine 
me fit sa dernière visite. Il s'était fait porter sur le dos de 
son domestique, de la voiture à mon second étage. Après 
cet effort, à peine déposé sur un canapé dans le salon, il 
fut saisi par une de ces terribles crises qui ont persisté 
jusqu'à son dernier jour : des crampes partant du cer- 
veau et qui se prolongeaient jusqu'à l'extrémité des pieds. 
Cette souffrance intolérable ne cédait qu'à l'application 
delà morphine. On en saupoudrait des moxas, posés suc- 
cessivement et entretenus le long de l'épine dorsale; plus 
tard j'ai tenu de lui ce détail effrayant, qu'il était arrivé 

17. 



298 SOUVENIRS DE M"" G. JAUBERT. 

à absorber pour cinq cents francs par an de ce poison 
calmant. 

Durant la crise dont j'étais le témoin involontaire, 
toute tremblante à voir souffrir ainsi, je ne pouvais que 
répéter en moi-même: Quelle idée, quelle folie de se 
transporter dans un état pareil ! Aussitôt que le calme 
parut se faire, je le suppliai de suspendre ses sorties 
jusqu'à ce qu'un traitement intelligent eùl amélioré son 
état. 

«Mon mal est incurable, fut la réponse. Je vais me 
coucher et je ne me relèverai plus. Aussi suis-je ici, 
ma chère amie, pour vous arracher la promesse avec ser- 
ment que vous viendrez me voir chez moi et ne me 
délaisserez jamais. Si vous ne le jurez, je me fais 
rapporter, et vous cause de nouveau la belle peur de 
tout à l'heure. » 

Alors Henri Heine , bien revenu à lui-même, se mit à 
tracer un tableau lamentable et comique de l'embarras 
où j'eusse été s'il fût mort là sur mon canapé; le public 
aurait de suite mêlé l'amour à l'événement. « De quel 
charmant roman posthume je fusse devenu le héros ! » 
disait-il. 

« Faites-moi une nouvelle là-dessus, aurait com- 
mandé Buloz à l'un de ses lieutenants. » S'aiiétant : 
« Non, il eût désigné un habile capitaine, pour me lairc 
honneur. » 

iMille folies se succédaient, sans toutefois perdre de 
vue la promesse qu'il voulait m'exlorquer. Ayant grande 
hâte de le savoir chez lui, je me prêtai au badinage. A 
peine eus-je donné la parole réclamée qu'un nouveau 
jet (le plaisanterie éclata. C'était son habileté à tirer 
parti d'un incident funèbre qu'il vantait, ainsi que la fa- 
çon dont il venait d'établir un droit de moi-ibondage (ex- 
lircssion favorite). A dater de ce jour, effectivement, il 
lie se releva plus, et je répondis toujours à son appel. 



HENRI HEINE. 299 



Avait-il donc deviné que je serais esclave de ma pro- 
messe? J'éprouvais une pitié attendrie à voir la patience 
résignée avec laquelle il subissait sa cécité, ainsi que les 
cruelles souffrances engendrées par la paralysie. Ni le 
génie poétique, ni le prodigieux esprit de Henri Heine ne 
pouvaient faire pressentir qu'il possédât l'héroïsme du 
martyr. L'épreuve en faisait un homme nouveau pour 
moi. Ne voyons-nous pas le paysage changer d'aspect 
suivant le jour qui le frappe? Il est donc naturel que les 
gens nous paraissent différents selon que notre pensée 
les éclaire. 

Seule, la maladie qui l'a cloué huit ans sur un lit de 
misère nous a révélé son admirable fermeté. 

Quelques mois après la révolution de 1848, cédant aux 
prières de sa femme, le pauvre malade consentit à se 
laisser transporter à Passy. On voulait essayer d'un chan- 
gement d'air. De là me parvint le billet suivant, dont 
l'écriture incertaine laissait constater à première vue les 
ravages de la maladie : 

Paris, ce 16 juin 1848 

Citoyenne, 

Si vous êtes à Paris, et que vous vous promeniez un jour au bois 
de Boulogne, je vous prie de vous arrêter quelques moments à 
Passy, 64, Grande-Rue, où, dans le fond d'un jardin, demeure un 
pauvre poète allemand, qui esta présent complètement paralysé. 
Mes jambes sont devenues tout à fait inertes, et on me porte et on 
me nourrit comme un enfant. 

Salut et fraternité. 

Henri Heine. 

Après les terribles journées de Juin, je fis la visite 
sollicitée et je trouvai le poète couché sur deux matelas 
posés à terre. Ce système fut désormais adopté par lui. 
Une propreté recherchée témoignait toujours des soins 



300 SOUVENIRS DE M""« C. JAUBERT. 



dont l'entourait sa femme. Il était à Passy placé devant 
une porte-fenêtre ouverte. Un jardin plein de (leurs lui 
envoyait ses senteurs. Les événements récents fournirent 
amplement à notre causerie; avide de détails, il fut parlé 
de tout et point de lui. A quoi bon? il suffisait de le regar- 
der. Je n'eus pas le courage de lui avouer que je m'éloi- 
gnais pour quelque temps de Paris; je tardai jusqu'au 
jour du départ, et lui rendis compte des démarches faites 
pour lui sans succès au ministère des affaires étrangères, 
en y joignant mes adieux. 

A cette femme jeune, si vivante, aimant le plaisir en 
Parisienne, sans enfant, oisive d'esprit conmie le com- 
portait son éducation, la vie qu'elle menait était lourde 
à porter, et l'on ne peut que louer sa conduite dans ses 
rapports avec Henri Heine comme mari et comme ma- 
lade. Se promener à son bras, se montrer avec lui en pu- 
blic étaient des jouissances de vanité dont elle avait 
rarement joui; elle l'entraînait, avant sa séquestration, 
aux concerts payants, qui se donnaient dans les salles 
Herz ou Erard. C'était pour elle une occasion de voir et 
d'être vue; il nous est même arrivé de rencontrer le 
couple exécutant ce genre de partie fine, ce qui jetait 
Heine dans une perplexité plaisante : il voulait se com- 
porter en célibataire, et cependant ne pas quitter sa 
il'unno. Joignant à cela l'agacement que lui causait la 
musique, il avait vraiment l'air d'un diable dans un bé- 
nitier; il prétendait n'aimer que la grande musique. Ce 
qu'il entendait par là serait difficile à préciser, fuyant 
également l'Opéra, les Italiens et le Conservatoire. Peut- 
être ne goûtait-il que les symphonies qu'il entendait en 
rêve. 

Aimait-il davantage la peinture ? Oui, croyons-nous. 
Dans cet art, son esprit trouvait une abondante pâture. 
Par l'intelligence, il pouvait même suppléer en jugeant 
un tableau au sentiment, si celui-ci quelquefois faisait 



HENRI HEINE. 301 

défaut; les chefs-d'œuvre le touchaient d'une façon sen- 
suelle, ce qui pourrait expliquer une préférence pour la 
statuaire. Alors, l'imagination vibrant sous la sensation, 
toutes les facultés poétiques s'éveillaient et absorbaient 
des trésors de comparaisons, d'analogies et d'antithèses; 
il faut lui avoir entendu conter sa dernière visite à Vétius, 
ainsi qu'il l'intitulait, pour connaître la puissante fasci- 
nation qu'un beau marbre exerçait sur le poète. Au 
printemps de 1848, par les soins du docteur Gruby, 
l'état du malade s'était amélioré ; il avait recouvré 
l'usage des mains, la sensibilité du palais; une pau- 
pière demeurait entr'ouverte, quelque espoir semblait 
justifié. Heine voulut s'essayer, prendre l'air pour se re- 
poser : il entra au rez-de-chaussée, dans une galerie du 
Louvre où sont les statues ; il s'assit en face de la Vénus 
de Milo. Là, dans un demi-jour, sous l'influence de ce 
sourire divin, de cette beauté plastique qui désormais ne 
serait pour lui qu'un souvenir, il tomba dans un état ex- 
tatique Puis le passé, le présent, l'avenir, lui apparurent 
à la fois, et se confondirent dans un désespoir aigu. 

«Ah! que ne suis-je tombé mort, là même, en cet ins- 
tant! s'écriait-il. C'était une mort poétique, païenne, su- 
perbe, et que je méritais. Oui, j'aurais dû m'éteindre 
dans cette angoisse. » 

Après un court silence, reprenant un ton railleur : 
« Mais la déesse ne m'a pas tendu les bras ! Vous connais- 
sez ses malheurs? sa divinité est réduite de moitié; 
comme mon humanité. Or, en dépit de toutes les règles 
mathématiques et algébriques, nos deux moitiés ne pou- 
vaient faire un tout. » 

Un vif plaisir était d'entendre Henri Heine vous décrire 
un paysage. Il y excellait. Le spectacle de la nature 
l'enivrait, et l'empreinte lui demeura bien vive de tous 
les asf)ects sous lesquels les eaux, les cieux et la verdure 
lai étaient apparus. 



302 SOUVENIRS DE M""" G. JAUBERT. 



Les femmes pâles, aux traits réguliers, d'une beauté 
un peu fantôme, l'intéressaient particulièrement ; un vi- 
sage bizarre, tenant un peu du sphynx, l'attirait aussi. Il 
y eut en ce genre une célébrité dont oh parla quelque 
temps, désignée sous le nom de Reine Pommée. A son 
sujet la verve d'Henri Heine était intarissable, mais de 
ces amours-là il vivait. 

La passion qui l'a tué a été inspirée par cette fillette 
devenue sa femme, face ronde et pleine, aux grands yeux 
noirs, cheveux abondants, belles dents blanches dans 
une bouche rieuse, formes épanouies, vrai type d'ou- 
vrière parisienne, avec des mains d'une distinction aris- 
tocratique ; le son de sa voix était pour Henri Heine un 
enchantement perpétuel, sans cesse il y faisait allusion ; 
plusieurs fois, durant sa longue agonie, il m"a répété 
que cette voix avait rappelé son âme au moment où déci- 
dément elle prenait son vol vers l'inconnu. 

En y prêtant attention, il me parut qu'avec un profond 
dédain du médium, cette voix de fauvette se tenait tou- 
jours dans les cordes élevées, sûre ainsi de son effet sans 
doute; aussi le hasard faisait-il percer ses accents de 
rantichambre jusqu'à nous; il fallait voir le malade s'ar- 
rêter court de parler puis, d'un sourire complaisant, 

accompagner le son, tant il se prolongeait. 

Quoique séquestré et vivant surlui-mCnie, rien de plus 
facile avec Heine que d'animer la conversation; tout ce 
qu'il avait écrit, soit en vers, soit en prose, formait une 
galerie de tableaux vivants dans sa mémoire. Si la cau- 
serie ramenait un de ces souvenirs, il reprenait le sujet 
sous une forme descriptive, comme si la réalité eût été 
là, devant ses yeux, ajoutant des développements et des 
détails qui avaient été sacrifiés aux nécessités que l'art 
impose. Imaginez enfin une mémoire qui gardait pré- 
sents tous les traits que son esprit lui avait fournis de- 
puis qu'il était au monde. 



HENRI HEINE. 303 



Une manière d'échapper à sa prison forcée était pour 
Heine la lecture assidue de voyages lointains. Ce n'étaient 
point les découvertes scientifiques qu'il recherchait, mais 
bien plutôt les singularités de mœurs, les hommes et les 
animaux étranges, les bizarreries religieuses. Gomme 
délassement encore, il s'est fait lire tous les romans 
d'Alexandre Dumas. 

« Ce mulâtre m'amuse, s'écriait-il d'un air enchanté ; 
il est prodigieux! son imagination repose la mienne. » 

Après avoir en silence pâturé une vingtaine d'années 
sur les œuvres d'Henri Heine, force était aux écrivains 
qui le citaient de le nommer. Ses Reisebilder, traduits et 
publiés, des articles de lui insérés dans la Revue des Deux- 
Mundes, avaient peu à peu familiarisé le public français 
avec cette réputation si considérable en Allemagne. Il 
était très friand de la rencontre de son nom ou d'allu- 
sions à ses ouvrages. Je ne manquais jamais de l'avertir 
quand cela venait à ma connaissance ; souvent j'avais occa- 
sion de lui citer Théophile Gautier, qui était vraiment 
imbu des poésies et de l'esprit de l'illustre écrivain. 

« Oui, c'est un bon enfant que Théo, disait Heine, je 
crois qu'il a de l'amitié pour moi. » Puis, après une 
pause : « Avec celui-là je suis tranquille; celui-là du 
moins ne gâte pas ce qu'il touche ; s'il avait pu me tra- 
duire! » 

— Mais vous avez Gérard de Nerval ! 

— Je l'ai, je l'ai c'est très bon, quand je l'ai. Mais 

on ne sait plus où le prendre, et pensez, ma bonne amie 
(ici sa tfcte s'enlevait un peu de l'oreiller), pensez que je 
suis tamponné au fond de sa poche ! (la tête retombait 
accablée). 

— Vous ne pouvez exiger, mon pauvre Heine, qu'un 
homme qui n'a pas de domicile possède un portefeuille ? 

— petite Fée, que ne savez-vous l'allemand! par 
vous je mettrais mes vers en sûreté, à mesure qu'ils naî- 



304 SOUVENIRS DE M"' C. JAUBERT. 

Iraient; tandis qu'après les avoir gardés dans mon cer- 
veau, de la nuit au jour, il faut les dicter, à qui? — vous 
devinez le danger 1 Celte pensée était accompagnée d'un 
gémissement que la souffrance physique n'avait pas le 
pouvoir de lui arracher. Très défiant, il l'était avec redou- 
blement au sujet de son secrétaire. Cet homme pouvait 
prendre copie des vers, les envoyer en Allemagne, les 
vendre... Parfois il se décidait à en choisir un d'esprit 
borné, espérant qu'il ne comprendrait pas la valeur de 
ses dictées; mais des bévues successives le forcèrent 
bien vite à modifier ce système. Il refusait nettement 
parmi les postulants tout juif allemand, ce qui, en l'es- 
pèce, lui paraissait particulièrement redoutable. Un jour, 
(lurantuninterrègnedesecrétaire, je le trouvai tout misé- 
rable de ne pouvoir se faire lire même un journal. 

« Ne pourriez-vous, dis-je tout naturellement, deman- 
der ce léger service à M""= Heine? 

— Non, elle ne peut lire que les lettres choisies de 
M'^^ de Sévigné, et cela ne fait pas mon affaire. « 

On voit ici comment, entraîné par le tour plaisant, il 
lui arrivait de railler ce qu'il aimait le plus au monde. 

Involontairement, je lui fournis une occasion d'exercer 
ce penchant irrésistible de son esprit. La comtesse 
de K..., nièce de M. de Nesselrode, beauté russe très 
à la mode, sous la République de 1848 et les premières 
années de l'empire, avait pris à tâche de connaître toutes 
les célébrités. Esprit cultivé, goljlant dans l'original 
même les œuvres d'Henri Heine, elle désirait passionné- 
ment en connaître l'auteur. Elle me supplia de Ty aider. 
,roj)posai en vain la répugnance de l'illustre malade ;\ 
admettre une personne inconnue, c'est-à-dire nouvelle. 
Des touristes allemandes avaient-elles réussi à pénétrer 
jusqu'à lui, il ne tarissait pas en plaintes, sauf de bien 
rares exceptions, parmi lesquelles je citerai Fanny 
Lewald, dont la présence lui fut ufie joie. 



HENRI HEINE. 305 



Cependant l'insistance est une force, comme le démon- 
tra M""' de K... Je cédai, et entrepris la négociation, qui 
aboutit difficilement. Je cherchai à piquer la curiosité 
du poète, en lui lisant les vers de Théophile Gautier, 
chantant sous le titre de Symphonie en blanc majeur la car- 
nation éblouissante de cette beauté du Nord; Heine m'é- 
coutait, faisait la grimace, mais il ne consentit que de 
guerre lasse. Il lui arrivait, en soulevant une des pau- 
pières paralysées, d'entrevoir l'espace d'une seconde un 
objet vivement éclairé : 

« Je ferai effort, dit-il, pour percevoir les splendeurs 
que vous me vantez. » 

La présentation eut lieu Naturellement aimable et gra- 
cieuse, la comtesse le fut ce jour-là avec redoublement. 
En apparence on se sépara très satisfaits. La faveur d'une 
seconde visite fut sollicitée et accordée. Je refusai d'y 
assister, me réservant d'aller, le jour suivant, connaître 
l'impression définitive produite par tout l'ensemble de 
cette beauté sur le poète. 

« Eh bien, me remerciez-vous? lui demandai-je en 
enti-ant, ètes-vous sous le charme? 

— Ce n'est pas une femme, ma bonne amie, que vous 
avez introduite chez moi ; c'est un monument; c'est la 
cathédrale du dieu Amour 1 » 

Ce mot parti , je pressentis ce qui couvait. Au bout 
d'un instant il céda au désir de me réciter des vers tout 
frais éclos, et logés dans sa mémoire sous le titre de 
X Éléphant blanc. Il me les traduisait d'une façon pitto- 
resque et avec un enjouement juvénile. Je bataillai coura- 
geusement pour obtenir quelque atténuation à la rudesse 
des allusions. Mais c'était toujours le meilleur dont je 
demandais la suppression. Kien ne put le retenir d'en- 
voyer tout de suite ces vers en Allemagne pour être 
intercalés dans le Romancero, qui s'éditait alors, volume 
qu'il se hâta d'offrir à la comtesse de K... 



306 SOUVENIRS DE M™» G. JAUBERT. 

Il prétendait, par co procédé, parer à tout. En Alle- 
magne, l'allégorie avait, il est vrai, peu d'importance; 
mais, en donnant la traduction de ces vers (faite par lui- 
même) à la Revue des Deux-Mondes, c'était s'adresser 
précisément au cercle choisi que fréquentait M"'" de K... 
J'insistai sur cet inconvénient et dois avouer que je n'ob- 
tins que de faibles modifications. 

« Pourquoi cette femme aime-t-elle les bêtes cu- 
rieuses? Je veux lui en faire passer le goût, répondait-il 
obstinément. D'ailleurs ces vers ne sont-ils pas élo- 
gieux ? » 

Pour le prouver, il en augmentait ironiquement le 
grandiose en les commentant. 

La cousine de la belle étrangère, la baronne de S... 
(M"" de Nesselrode), sollicita aussi la faveur de pénétrer 
chez Henri Heine. Pour elle, il fut charmant, la trouva 
sympathique et crut à la sincérité de son émotion en 
face du « misérable poète». 

Au retour en ville, je trouvai des nouvelles de mon 
malade, dictées et non plus de son écriture. La signature 
seule était de sa main. Le contenu de la lettre donne un 
bulletin de sa santé : 

Passy, 19 septembre 1848. 

Petite Fée ! 

(C'est sous ce nom, qui vous a été donné par M"" Iloine, ([ne 
vous êtes connue ciiez nous), j'ai encore à vous remercier de la pic- 
mière gracieuse lellre que vous m'avez écrite au moment où vous 
alliez monter en voilure pour vous rendre aux /?oc/ics ou chez M"" de 
Grignan, je ne sais. Ce malin, j'ai reçu voire seconde lettre, dont 
le Ion alTectueux el compatissant me fait beaucoup de bien, quoique 
la nouvelle que vous me donnez n'est guère réjouissante. Pour dir^ 
la vérité, je suis tellement abasourdi de douleurs physiques (|iic 
cette mauvaise nouvelle, la non-réussile aux aiïaires étrangère, 
ne ne me fait pas grand'chose : un coup d'épingle à un homme (jui 
se trouve sur le brasier ardent delà torture du Saint-Office. 
En attendant, je vous remercie du zèle que vous avez montré à 



HENRI HEINE. 307 



ette occasion, et je vous prie aussi d'être auprès de monsieur votre 
frère l'organe de ma reconnaissance sincère. 
Je vous écris aujourd'hui pour vous dire que, demain, vous ne 
e trouveriez plus dans ma villa Dolorosa de Passy, que je quitte 
our rentrer à Paris, rue de Berlin, n° 9 (au coin de la rue d'Am- 
terdam); je n'y resterai que jusqu'à ce que M"" Heine ait trouvé un 
ppartement plus convenable à l'état de ma santé. Depuis que j'ai 
u la consolation de vous voir, mes maux ont augmenté, et des 

symptômes alarmants me décident à rentrer à Paris 

.Je ne veux pas être enterré à Passy; le cimetière doit y être bien 
ennuyeux. Je veux merapprociier de celui de Montmartre, que j'ai 
depuis longtemps choisi pour ma dernière résidence. Mes crampes 
n'ont pas cessé ; au contraire, elles ont envahi toute l'épine dorsale, 
et montent jusqu'au cerveau, où elles ont fait peut-être plus de 
dégât que je ne puis le constater moi-même; des pensées reli- 
gieuses surgissent 

.\dieu, petite Fée, que le bon Dieu vous pardonne vos enchante- 
ments et qu'il vous prenne sous sa sainte et digne garde. 

Hexri Heixe. 



A dater de ce retour à Paris. le poète subit son mal 
dans toute sa cruauté, c'est-à-dire sans aucun espoir de 
guérison, et avec l'effroi incessant, vivement senti, de 
l'envahissement du cerveau par la paralys'e; perdrait-il 
ses facultés intellectuelles? Il n'en fut rien. Heine de- 
imeura lui-même, conserva hi's self possessi m, expression 
ijanglaise qui peint juste. — Assurer par u i contrat "ïivec 
son libraire le sort de celle qui demeuï 3rait après lui 
devint le but qu'il poursuivit avec un ; indomptable 
énergie. 

Il aimait sa femme à la fois comme u le maîtresse et 
comme son enfant; le manque de prévoyance de Juliette 
le touchait; son ignorance du monde le charmait. 

« Elle n'a jamais rien lu de moi, me confiait-il en 
baissant la voix; elle ne sait pas ce que c'est qu'un 
poète! Cependant, j'ai découvert en elle une vague idée 
que mon nom est imprimé dans une revue, » et parlant 
plus bas encore : « mais elle ne sait pas laquelle. » 



308 SOUVENIRS DE M™' C. JADBERT. 

Toutes les fois qu'il était question de Gœtlie ou de sa 
femme, le malade se soulevait sur son coude et baissait 
le ton, comme s'il eût craint qu'on écoutât aux portes. 

Pauvre Heine! il était horriblement jaloux. Or, si Ju- 
liette n'était pas littéraire, elle avait en revanche un gotàt 
prononcé pour l'hippodrome et le théâtre. L'existence 
de la jeune femme était solitaire et triste. Parfois, elle 
obtenait de son mari l'autorisation de se joindre à quelque 
amie pour aller au spectacle; alors, s'il ne confiait pas 
les angoisses de son cœur, quelques mots échappés les 
laissaient entrevoir. Cependant, ce fut au hasard que je 
dus la connaissance du côté intime et douloureux de cette 
union. 

Un matin, je reçus la visite d'un médecin envoyé pour 
me prévenir qu'Henri Heine venait de ressentir une crise 
très grave et qu'il serait heureux de me voir; alarmée, 
je demandai au docteur si le malade était dans un danger 
imminent. Celui-ci, me croyant au courant des désola- 
tions de cet intérieur, parla ouvertement : 

(( Que peut notre art, répondit-il, luttant contre un 
amour insensé, une jalousie extravagante? Kien n'en 
peut distraire Heine, puisque l'objet de sa folie est sans 
cesse près de lui. Dans ces coivditions, le mariage était 
fatal; il a singulièrement hâté la marche de la maladie. 

— Cependant, repris-jc, sa femme le soigne parfaitement, 
et en l'état présent c'est pour lui une grande douceur.» 

Haussant les épaules, le docteur poursuivit : 

tt Ce n'est pas la faute de sa femme; mais quels soins 
pourraient compenser le dommage d'une nuit comme 
celle qui vient de s'écouler? J'ignore quels soupçons in- 
justes traversèrent l'imagination du malade: je constate 
le fait; se glissant ou plutôt se laissant tomber de son 
matelas posé à terre, se traînant sur le ventre à l'aide 
de ses mains, après des efforts qui furent le triomphe de 
a volonté, il est parvenu jusqu'à la porte de la chambre 



HENRI HEINE. 309 



de M""* Heine, où il est demeuré évanoui ; combien de 
temps? nul ne le sait. Comme médecin, il a fallu me 
mettre dans la confidence de cette lamentable aventure, 
m'expliquer pourquoi je trouvais mon malade sur le lit 
de sa femme. Elle s'en est acquittée d'un air véritable- 
ment navré. Il fut question ensuite des phases succes- 
sives, tortures et opérations qu'entraînerait la paralysie 
des organes intérieurs. Hélas! le cœur saignait à entendre 
ainsi dérouler l'avenir. 

« Heine connaît son sort, ajouta le docteur, et je le 
prévois, son courage ne se démentira pas. Cet homme 
est étonnant : dissimuler le présent à sa mère, assurer 
l'avenir de sa femme, telles sont ses seules occupations. 

— Mais cet homme est vraiment bon ! m'écriai-je, d'un 
ton de reproche qui s'adressait à mes doutes dans le 
passé. 

— Relativement, répliqua froidement le docteur. 11 faut 
se souvenir qu'il a l'esprit vindicatif. Sa bonté est restreinte, 
et gardons-nous de son inimitié. Mieux vaudrait mettre le 
pied dans un nid de guêpes. Voyez comme il s'acharne 
sur Meyerbeer! Sous ce titre, Monsieu7^ l'Ours, il vient 

«encore de publier en Allemagne des vers qui le déchi- 
rent; et pourquoi cette guerre contre l'homme dont il 
avait été l'admirateur et l'ami? Il avait demandé à l'au- 
teur du Prophète une loge pour une première représen- 
tation, et, le jour désigné, il n'a rien reçu ! 

— Remarquez, docteur, que, cette fois encore, c'est 
l'amour qui en est cause. La loge réclamée était pour sa 
Juliette, qui s'en faisait une grande joie, et jamais il n'a 
pu pardonner à Meyerbeer cette déception. Que voulez - 
vous? C'est un souvenir logé dans son fiel. » 

Une fois le docteur éloigné, je demeurai pensive, re- 
cherchant dans ma mémoire tout ce qui avait été dit. 
£h bien, lavouerai-je? je me sentis une sorte d'indul- 
gence pour les torts de Heine envers l'illustre composi- 



310 SOUVENIRS DE M"' C, JAUBERT. 



teur, ces torts dont son amour était l'excuse. Il aimait 
si fort! il était si malheureux! 

Je jugeais plus sévèrement les aitaques auxquelles il 
se livrait par partie de plaisir. Laisser couler l'ironie à 
plein bord, poursuivre d'un persiflage cruel ses meilleurs 
amis, la plume à la main, lui paraissait une récréation 
permise. Cherchiez-vous à éveiller en lui des regrets de 
ce procédé? II vous écoutait avec curiosité, comme s'il 
était étranger à la question. Puis, reprenant avec verve 
en sous-œuvre le sujet, il y ajoutait une foule de traits, 
qu'il n'avait pas osé imprimer, et qu'il exhalait avec 
bonheur. Telle était sa forme de repentir. J'imagine 
que, lorsque, après un examen de conscience, il se disait : 
«Le cœur n'y est pour rien!» il se croyait innocent. 
Ainsi s'expliquerait cette bizarrerie, qu'à l'occasion il 
n'hésitait pas à réclamer un service d'une personne qu'il 
avait blessée dans ses écrits. 

Surprise, je lui demandais alors s'il avait oublié tel 
passage que je citais : 

« Oh! comment aurait-il pu se fâcher? n'étions-nous 
pas amis? 

— Mais c'est pour cela même, répliquais-je. 

— Bah! on me connaît. Le pittoresque, l'imagé ou le 
comique m'entraînent, c'est ma nature. 

— Allons donc, lui dis-je une fois, impatientée; vous 
répondez comme dans une fable le ferait un champignon 
accusé d'être vénéneux : C'est ma nature. 

— Bravo! c'est cela même, ma i)onne amie, -n 

Et voilà le malade ravi, sans se soucier d'amitiés pré- 
cieuses qu'il s'était aliénées. . 

Cependant, je sentis, par quelques questions qu'il"' 
m'adressa sur Béranger, qu'il n'était pas indifférent à la 
négligence apparente du poète, qu'il tenait on grande 
estime. Il se l'expliquait d'autant moins, qu'il avait fait à 
son sujet un article très élogieux, assurait-il, puisqu'il 



HENRI HEINE, 311 

y avait mis son sentiment. Pour en juger, je lus l'article, 
et je découvris l'endroit où il avait accolé l'épithète de 
polisson au nom de Béranger. 

« Tout est là, mon cher Heine, m'écriai-je; il est évi- 
dent que vous ne sentez pas l'acception que nous autres. 
Français, attachons à ce mot. 11 aura été mal interprété. » 

Alors, mettant de l'entêtement dans sa défense, il ne 
voulut jamais convenir de son tort, prétendant s'auto- 
riser d'exemples puisés dans le vieux français. 

« Puisque vous aimez Béranger, répliquai-je, adressez- 
lui un mot d'explication. » 

Non, il s'obstina et bouda. 

Contrairement à ce tempérament personnel, fréquent 
chez les poètes, sa mémoire avait toujours présent dans 
nos relations habituelles ce qui intéressait mes affections; 
quel que fût l'état de sa santé, son accueil était charmant 
de vivacité. Souvent, m'entendant entrer, il s'écriait : 

N'est-ce pas plaisant de vous imposer une telle 
corvée au nom de tous les bons et beaux sentiments? « 

11 est à remarquer que de tous ses maux et de toutes 
les misères qui en découlaient, il parlait fort peu, et tou- 
jours avec simplicité; il se permettait quelquefois une 
raillerie à ses propres dépens, mais jamais une phrase 
tendant à émouvoir. Deux fois le feu prit à la cheminée 
Ijcontre laquelle était posée la tête de ses matelas : il sem- 
blait, à lui entendre conter l'incident, qu'il tfeîit pas 
couru plus de danger que toute autre personne. 

Son mobilier était celui d'un bourgeois aisé, tenu avec 
mne propreté recherchée. Un beau portrait de Laëmlin 
rappelait sa femme lorsqu'elle était absente. M™^ Heine 
se retirait discrètement à l'arrivée d'un visiteur dans son 
logis de la rue d'Amsterdam ; la chambre de madame 
était placée tout au fond de l'appartement. Je supposai 
que cette distribution des pièces avait été décidée par le 
jmalade, afin d'entendre aller et venir; il écoutait, l'oreille 



312 SOUVENIRS DE M"- C. JAUBERT. 



tendue, les voix et les pas de ceux qui circulaient au 
dehors. Demeuré amoureux et jaloux, rivé sur son grabat, 
qui peut dire si, chez cet homme de génie, le supplice 
de l'âme n'a pas été plus terrible encore que celui du 
corps? 

Une présence qui lui causa vraiment de la joie fut 
celle de la princesse de Bclgiojoso, revenant d'Orient. 
Elle avait été jusqu'à Jérusalem visiter les lieux saints. 
Or, c'était un de ces pays que le malade parcourail 
souvent en imagination depuis que la Bible était devenue 
une lecture favorite, Durant les dernières années de sa vie. 
ce livre fut pour lui une puissante distraction; s'il ne pou- 
vait goûter, tout comme Voltaire, le chapitre d'Ezéchicl, 
en d'autres parties il rencontrait une poésie dont la splen- 
deur le ravissait , le transportait. A entendre l'intérêt 
chaleureux avec lequel Heine se renseignait sur ce 
voyage en terre sainte, la princesse se méprit et ciut 
saisir une lueur religieuse chez le malade. Elle parla de 
l'abbé Caron, très en vogue à cette époque, comme d'un 
homme intéressant et de grand mérité. Elle proposa de 
l'amener; en accédant à la demande, je crains fort que 
la curiosité d'une double étude fût l'unique moMIo 
d'Henri Heine. 

Après deux ou trois visites de l'abbé, il me dit : 

« La princesse m'avait amené l'abbé Caron, vous le 
saviez? (prenant un air de componction) il avait éveillé 
quelques velléités religieuses... (puis en riant); maisdé-i 
cidément je reviens aux cataplasmes. Le soulagement 
est plus immédiat ! » j 

Pour se bien rendre compte de l'organisation du poète,- 
il faut se souvenir qu'il était ;\ la fois accessible à toute 
poésie religieuse, quel qu'en fût le prophète, Confudus 
ou Mahomet, Moïse ou Luther, et absolument réfractai le 
à l'esprit de dévotion; la foi, les pratiques, le cleiyo 
étaient pour lui une source intarissable de plaisanteries 



HENRI HEINE. 313 



et de sarcasmes, dont la mort même, alors qu'il en 
sentait le souffle glacé, ne pouvait arrêter le cours. 
Durant le dernier été qu'il passa dans ce monde, je 
bravai un jour une chaleur caniculaire pour l'aller voir; 
comme j'entrais : 

« Oh! n)on amie, s'écria-t-il, je viens d'avoir une belle 
peur ! Imaginez un peu; on avait ouvert ma fenêtre, et, 
par ce soleil brûlant, au lieu de songer aux tilleuls en 
fleurs, comme l'eût fait tout hunime raisonnable, voilà 
qu'il sort de ma mémoire successivement toutes les 
cathédrales que j'ai visitées en Italie pendant mes 
voyages. « Au secours! m'écriai-je, la paralysie gagne 
le cerveau ! — Ce n'est rien, monsieur, rien que la cha- 
leur, me répond mon flegmatique secrétaire. Le thermo- 
mètre marque à l'ombre trente-six degrés Réaumur. » 
Cette indication m'est devenue un trait de lumière. Je 
me souvins du passage des Reisebilder, où j'ai noté la 
religion catholique, comme bonne religion d'été, at- 
tendu la fraîcheur des églises. — Vous saisissez, mon 
amie, la liaison d'idées provoquées par la sensation. » 

Ce cri d'effroi, qu'il accommodait d'une façon bouf- 
fonne, était toutefois l'expression de sa constante ter- 
reur. Aussi, avide de détails qui pussent lui servir de 
points de comparaison, il aimait à s'enquérir des gens 
atteints du même mal que lui. Augustin Thierry ^e 
préoccupait particulièrement; si je venais de voir ce der- 
nier, les questions se pressaient : « Dormait-il, mangeait-il, 
comment travaillait-il?» Insistant avec émotion sur l'état 
du cerveau : « Est-ce que vraiment l'illustre historien 
conservait toute son activité, toute sa puissance intel- 
lectuelle? » M'entendant l'affirmer, il poussait un long 
soupir de soulagement. 

« Vous savez, ma chère amie, ajoutait-il, que notre ma/ 
a la même origine? ;> 
Puis sur un ton de persiflage : 

18 



314 SOUVENIRS DE M"' G. JAUBERÏ. 



« C'est excès de travail, disent les bonnes gens; excès 
est le mot juste. Est-il bien appliqué? « 

Il estimait très baut les ouvrages d'Augustin Thierry. 
C'est sous l'impression d'une lecture de la Conquête des 
Normands que lui, Heine, écrivit les vers intitulés : Le 
Champ de bataille d'Hastings, placés à la date de 1854, 
dans le livre de Lazare. Cependant cette pièce est beau- 
coup plus ancienne. Je crois que l'édition de Michel Lévy 
publiée en ISoo. sous la direction de l'auteur, renferme 
de volontaires transpositions de dates. Je partage à ce 
sujet l'opinion de Gérard de Nerval, qui disait de Y Inter- 
mezzo ^ daté de 1821 et 182-2: « A moins qu'on ne me 
montre une édition allemande d'ancienne date, je tiens 
le poème pour l'expansion beaucoup plus tardive de son 
cœur et sa passion. Une fois marié, Henri Heine regretta 
et voulut dérouter. » 

En eflet, quels que soient la précocité et le don d'in- 
tuition dont nous supposions un poète doué, ce que l'ex- 
périence ajoute à son talent, il ne saurait le créer. Ce 
n'est qu'à ses dépens qu'il acquiert certaine science. Le 
plus habile naturaliste n'aurait ni inventé, ni deviné la 
vertu délétère du manceniller. Pour la constater, il faut 
du moins s'en être approché. 

J'ai vu éclore par fragments les délicieuses pages du 
Romancero. L'auteur, sous forme de rêve, se complai- 
sait à me décrire ses elfes, ses nixes et ses g«iômes, qui 
cachaient leurs petites pattes de canard sous leurs longs 
manteaux rouges. 

« Pour ne pas les chagriner, je faisais semblant de ne 
les pas apercevoir. » 

Et disant cela, Heine se livrait aux plus drôles de 
mines, agitant ses mains pâles, satinées et fluettes, seule 
partie de son être qui fût demeurée libre. Je n'ai jamais 
pu démêler s'il appelait rêve une sorte d'excitation, 
compagne fréquente de l'insomnie, ou si c'était réelle- 



HENRI HEINE. 315 



ment en dormant qu'il enfantait une partie de ces mer- 
veilles qu'il se plaisait à conter et qui souvent sont 
devenues les plus charmantes pages de ses livres. D'au- 
tres fois ses imaginations étaient burlesques. Je le trouvai 
un matin m'attendant avec une impatience fébrile, 
parce qu'il voulait me conter, sous le vif de^^l'impression, 
le steeple - chase délirant auquel il avait assisté en 
songe. 

« Imaginez, dit-il, que je viens de voir, de mes yeux 
voir, des courses auxquelles tout Paris prenait part; et 
les coureurs n'étaient autres que MM. Thiers, Guizot 
et Cousin, montés chacun sur une autruche. Au lieu 
de mettre des costumes de jockeys, comme le bon 
goût l'exigeait, ajoutait gravement Heine, M. Thiers por- 
tait un uniforme de général; M. Guizot, coiffé d'une 
tiare, une crosse à la main en guise de cravache, avait 
son habit boutonné selon sa coutume, et M. Cousin 
s'était déguisé en philosophe allemand. Mais, dans le 
rêve, tout de suite, sans hésiter, je l'ai reconnu ! » Ici le 
conteur, faisant une puissante grimace, s'arrêtait, — puis 
riant à gorge déployée: « Voyez-vous, ma petite fée, 
si cette course-là avait lieu, je sortirais de mon lit pour 
voir courir sur leurs autruches ces trois écuyers ! » 

— 31on cher Heine, répondis-je, vos antipathies sont 
inaltérables, même en rêve; je retrouve vivace celle que 
vous a inspirée M. Cousin. 

— Mais convenez, petite fée, que le demi-philosophe 

chevauchant sur une autruche (Ici il fut pris d'un 

retour de gaieté.) Oui, je n'oublie pas, continua-t-il : 
ainsi j'ai présente comme d'hier la figure de l'illustre pro- 
fesseur, lorsqu'un soir, chez la princesse de Bclgiojoso, 
au moment où le dîner fut annoncé, il se précipita par 
enjambées au travers fauteuils et convives, pour offrir 
galamment la main à la maîtresse de la maison. 

« Oh! la comique expression que prit son air grazioso, 



316 SOUVKMRS DE M-^' C JAUBERT. 

lorsque la princesse, d'un sourire enchanteur encadré de 
fossettes, le refusa net, — avec ces paroles prononcées 
d'une voix harmonicale : «Pardon, monsieur Cousin, vous 
ne voudriez pas me brouiller avec la Russie, » — et d'une 
soudaine ondulation, elle se tourna vers l'ambassadeur, 
Pozzo di Borgo, dont elle prit le bras. Oh! la rude leçon 
de savoir-vivre ! y avoir assisté est un des meilleurs sou- 
venirs de ma jeunesse. » 

Après l'avoir laissé donner cours à sa malice, il 
faisait bon diriger sa mémoire sur les pays qu'il avait 
parcourus en imagination la nuit, tandis que ce corps 
indolore ne pouvait se mouvoir; il fallait entendre alors 
les charmantes descriptions qu'il en donnait. 

Cependant, sans lasser sa patience ni son courage, les 
maux s'aggravaient. Heine jugeait son état avec autant 
de précision que de fermeté ; il avait demandé à mon 
mari de vouloir bien accepter la charge d'exécuteur 
testamentaire et de lui indiquer, pour dicter son testa- 
ment, un notaire auquel il put se confier. — Cette pièce 
a été publiée, avec mon autorisation, dans un volume 
posthume édité par Michel Lévy : Allemands et Français. 

La conversation ayant, à cette époque, été amenée sur 
ces graves matières, le malade exprima de nouveau avec 
insistance la volonté d'être enterré silencieusement, et, 
comme il avait vécu, sans cérémonie. 

«• Mes œuvres doivent parler, et voilà tout ! et encore 
vous savez, ma bonne amie, que le laurier littéraire n'est 
point ce qui me touche. Non, je suis un hardi guerrier, 
qui a mis sa force et ses talents au service de la grande 
famille de l'humanité. — Posez, si vous voulez, en sau- 
toir sur la tombe une fronde et un arc. 

— Avec de bonnes flèches? » murmurai-je. 

11 sourit. 
Je ne vous demande décidément, continua-t-il, que 
li y porter un brin de réséda; vous souvenez-vous, mon 



I 



HENRI HEINE. 317 



;imie, que c'est la fleur que m'avait donnée la petite 
V^éronique?... 

— Et je me souviens aussi, répliquai-je, que, de cette 
passion enfantine, je n'ai connu que le commencement. 

— Il est temps a'ors de vous faire l'aveu que toute 
l'histoire est contenue dans ce prélude. En gravissant la 
montagne, l'enfant jouait avec la fleur qu'elle tenait à la 
main : c'était un brin de réséda. Tout à coup elle le porta 
à ses lèvres, puis me le donna. L'année suivante, j'accou- 
rus aux vacances. La petite Véronique était morte! 
Depuis ce temps, son souvenir est venu se placer au tra- 
vers de toutes les fluctuations de mon pauvre cœur. 
Pourquoi? Comment? N'est-ce pas bizarre, mystérieux? 
Parfois, songeant à cet épisode, la sensation devient 
douloureuse, comme le souvenir d'un grand malheur, » 

Le silence se fit entre nous. Les souvenirs, le pré- 
sent, tout parlait de mort. Je désirais changer l'allure de 
la conversation ; j'y réussis mal. Je promenais mes regards 
distraits autour du malade, et, remarquant pour la pre- 
mière fois une sorte d'appareil en corde, de la forme d'un 
étrier, cloué au mur en tête de sa couche, je lui deman- 
dai ce que signifiait cette nouveauté. 

« Oh! ça, c'est une invention gymnastique, soi-disant 
pour exercer mon bras droit. 3Iais, entre nous, je crois 
plutôt une invite à la pendaison : attention délicate do 
mon docteur. — Il y a pourtant des imbéciles, continua 
Heine, qui admirent le courage que j'ai de prolonger ma 
vie. Or, ont-ils jamais songé à la façon dont je m'y pren- 
drais pour me donner la mort? je ne puis ni me pendre, 
ni m'empoisonner, encore moins me brûler la cervelle, 
ou me jeter par la fenêtre; me faut-il donc mourir de 
faim? Fi! — un genre de mort contraire à tous mes 
principes. — Sérieusement, nous admettrons qu'on veut 
au moins choisir la forme de son suicide, ou ne point s'en 
mêler. » 

18. 



318 SOUVENIRS DE M"» G. JAUBERÏ. 

Jamais Henri Heine n'a songé à hâter sa fin, à se sépa- 
rer volontairement de sa femme. N'avait-elle pas besoin 
de lui? iS"était-il pas son protecteur? Ce rôle le flattait 
particulièrement; tandis que M"'" Heine s'occupait de ses 
fleurs ou de son perroquet, c'était lui qui, dans son état 
(le riion'bondage, ordonnait, réglait et soldait toutes les 
dépenses. Après avoir, étant garçon, fait quelques dettes 
([u'avait payées son oncle Heine, le riche banquier de 
Hambourg, il était devenu, depuis son mariage, très scru- 
puleux pour balancer recettes et dépenses. On ne pouvait 
1l' voir tirer de dessous son traversin un petit sac d'écus, 
qu'il déliait en tâtonnant, pour en sortir la somme que 
la servante réclamait, sans que la mémoire ne fiit traver- 
sée par le souvenir de ses ancêtres. 3Iais ce qui lui appar- 
tenait en propre, c'était une humeur généreuse, qui le 
rendait ingénieux à choisir les dons qu'il envoyait à ses 
amis aux époques autorisées, telles que fêtes et jour de 
l'an. Parmi ces souvenirs, devenus reliques d'amitié, je 
remarque un profil en bronze, œuvre du sculpteur 
David, d'une ressemblance parfaite. Pour me l'oll'rir, il 
le fil encadrer dans une guirlande de roses ciselées. Rien 
ne pouvait rappeler plus vivement la couronne d'épines 
dévolue au génie brillant dont on regarde l'image. Celte 
terrible antithèse provoque la mélancolie; cependant les 
yeux y retournent et on devient pensif. 

Nous avons parlé déjà du sentiment protecteur dont 
il entourait sa femme et dans lequel se complaisait le 
rnoribonda(je dlleine. Mais il faut dire aussi qu'il était 
fier de subir l'influence magnétique de sa Juliette, 
influence si grande, assurait- il, que le son de cette voix, 
le contact de cette main, plusieurs fois, l'avait rattaché à la 
vie. H faut citer à l'appui de ce pouvoir fluidique l'anec- 
dole du perroquet, qui se place précisément dans les 
derniers temps de l'existence d'Henri Heine. 

Pris au milieu de la nuit dune de ces crises meurtrières, 



HENRI HEINE. 319 



que cette fois on pouvait à bon droit croire la dernièrp. 
sa femme accourut près de lui pleine d'effroi ; elle saisit 
sa main, la pressant, la réchauflant, la caressant. Elle 
pleurait à chaudes larmes, et, d'une voix entrecoupée, au 
travers des sanglots, il l'entendit répéter : « Non, Henri, 
non, tu ne feras pas cela, tu ne mourras pas! tu auras 
pitié! j'ai déjà perdu mon perroquet ce matin; si tu 
mourais, je serais trop malheureuse! » 

a C'était un ordre, ajoutait-il, j'ai obéi, j'ai continué de 
vivre; vous comprenez, mon amie, quand on me donne 
de bonnes raisons » 

Le malade s'amusa prodigieusement à me conter cette 
histoire ; il la répétait complaisamment, en imitant l'in- 
tonation émue de M""^ Heine, et en soulignant le mot perro- 
quet; il était à la fois dans la nature humoristique du 
poète d'être vivement touché de la douleur qu'il provo- 
quait, et très amusé de la forme comique que le déses- 
poir empruntait. 

Cependant, dès le commencement de cette année 1855, 
tout présageait une fin prochaine. 

Les attaques de crampe se rapprochaient, et l'effet puis- 
sant de la morphine s'épuisait. 

Ce fut environ quinze jours avant la mort d'Henri Heine 
que, me présentant chez lui de bonne heure, ne rencon- 
trant personne dans la première pièce, et la porte de sa 
chambre étant ouverte, j'y pénétrai sans bruit. On faisait 
son ht, pendant qu'il était déposé sur une espèce de fau- 
teuil-chaise longue, qui avait exigé des mois entiers 
d'essais successifs avant qu'on fût parvenu à le satisfaire. 
Je demeurai là, debout, immobile, devinant qu'il eût été 
affligé de me donner le spectacle de sa destruction. 

Une des servantes occupées autour de lui l'enleva sur 
les bras pour le remettre du fauteuil sur les matelas 
à terre, enroulé de flanelle. Son corps, réduit par l'atro- 
phie, paraissait être celui d'un enfant de dix ans; ses 



3^0 SOUVENIRS DE M« G. JAUBERT. 

pieds pendaient inertes, ballottants, tordus, de façon que 
les talons se trouvaient placés devant, là où devait être 
le cou-de-pied. 

Quel spectacle, quelle révélation! quel caractère tra- 
gique et poignant prend à ce souvenir la magnifique poé- 
sie du livre de Lazare! 

« La femme noire m'embrassa, dit-il, et je fus paralysé. 

" Elle me baisa les yeux et je devins aveugle! 

« Elle suça, de ses lèvre sauvages, elle suça la moelle 
de mes reins ! » 

I^a strophe qui succède, ajoute : 

« Mon corps maintenant est un cadavre où l'esprit est 
emprisonné. » 

Une dernière fois, quatre jours avant sa mort, je revis 
Henri Heine; il causa avec sa liberté d'esprit accoutu- 
mée, seulement le ton était grave. 

« C'est une chose bien sérieuse que de mourir, écrit 
La Bruyère, ce n'est point alors le badinage qui sied bien, 
mais la constance. » 

Cette dernière vertu ne fit pas défaut un seul instant 
au courageux martyr. Lorsque, me séparant de lui, je 
mis, selon ma coutume, ma main dans la sienne, en 
manière d'adieu, il la garda quelque temps, puis mur- 
mura : a Ne tardez pas, mon amie, ce sera prudent. » 

Jusqu'au dernier soupir, sa merveilleuse intelligence 
ne subit aucune altération. A se sentir à la fois mort et 
vivant, sans doute le philosophe s'observait, et le poète 
se cherchait; cette conviction, exprimée une fois déjà par 
Henri Heine, a dû être sa pensée suprême : 

1 11 V a un coin de divin dans l'homme. » 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



BERRYER 

UN SÉJOUR A AUGERVILLE EN 1840 

Le fidèle Richomme. — M. le marquis de Talaru. — M. Roger 
l'académicien. — Comment M"« Duchesnois corrigeait Racine. 

— Le secret de M"° Récamier. — Une marquise originale. — Le 
chevalier Artaud. — M"' Berryer. — M^^de Rupert. — Un oncle 
terrible. — Berryer père-noble et la comtesse Rossi. — Un cou- 

* plet de Dupaty. — Eugène Delacroix. — Lettres de Berryer à la 
comtesse de T.... — Un mot regrettable de la princesse Belgio- 
joso. — Amédée Hennequin. — Le cas de Chopin et de M"" Sand. 

— Le chanteur Geraldy. — Le prince Belgiojoso. — Talent do 
lecteur de Berryer. — Un mariage sans dénouement. . . , 

1847 ET 1848 

L'atelier de peinture de. M. Sanders. — M"' de Portai. — M"° do 
Rutières et son amie M"" Doucet. — La comtesse Kalergis. — 
Le magnétiseur Marcisset. — Une séance de somnambulisme. 

— Alfred de Musset. — Le nom de Rachel deviné. — Berryer et 
M""' Esther Manby. — Le docteur Teste. — Une prière espagnole. 

— Le major Frazer. — Un mariage annulé. — Le capitaine de 
Montclar. — Le trousseau et le nez de M"'= de Mareuil. — La 
princesse de Lichtenslein. — Une séduction. — Mariage de M"» 
de Portai. — Le comte de Rosheim. — Sur une morte d'Alfred 
de Musset. — Une soirée intime. — Les peintres mélomanes. — 
Le prince de Belgiojoso. — La comtesse d'Alton-Shée. — Billet 



322 TABLE DES MATIÈRES. 

dAlfred de Musset. — La comtesse de Vergennes. — Un souper 
sérieux. — Une chute de chevaL — Le boléro d'Alfred de Musset. 

— Opinion de Berryer et de Ctiateaubriand sur la gloire. — Les 
moines de l'Abbaye-aux-Bois. — Le baron Charles de Rosheim. 

— Un bal costumé chez la princesse Lichtenstein. — La belle 
inconnv.i?. — Paul de Molènes. — Un méchant sorcier. — 
Lettres de M"' de Rutières. — Un père et son fils rivaux d'amour. 
— • Révélations. — L'approche d'un cataclysme. — Un morceau 
de musique du président Tropiong. — La fusillade de Février. 

— Un duel impromptu. — Avènement de la République. — Les 
élections. — Les élections de Berryer. — Les journées de Juin. 

— Mort tragique de M"^ de Rutières. — Une lettre venue trop 
tard 77 

ALFRED DE MUSSET 

Chez Berryer. — Sympathie du grand orateur pour Alfred de 
Musset. — l" lettre d'Alfred de Musset. — Son opinion sur son 
propre caractère. — Investigation sur la morte. — 2" lettre 
d'Alfred de Musset. — M. Michaud, de la Quotidienne. — Lettre 
de Berryer. — Ernest Picard, le député. — M"' Hamelin. Le 
canari de M""" Récamier. — 3' et i* lettres d'Alfred de Musset. — 
Portrait de la princesse Belgiojoso. — 5' lettre d'Alfred de Musset. 

— Pauline Garcia. — M. Osborne, pianiste. — 6*, 7* et 8* lettres 
d'Alfred de Musset. — La caricature de la princesse Belgiojoso. 

— 9' lettre et billet d'Alfred de Musset. — 10" et 11* lettres 
d'Alfred de Musset. — M"" de G..., la nymphe de l'Albane. — 
Billet de la princesse Belgiojoso. — 12* et 13' lettres d'Alfred 
de Musset. — La brouille avec M"« Rachel. — 14* lettre d'Alfred 
de Musset. — La s(cur Marceline. — Un étrange costume. — 
15' lettre d'Alfred de Musset. — La princesse Turandot. — 16' 
lettre d'Alfred de Musset. — Uranie. — 17* et 18' lettres d'Alfred 
de Musset. — Ne pas confondre Leopardi l'exilé et Leopardi le 
poète. — 19' lettre d'Alfred de Musset. — Un défi absurde. — 
Traité de paix. — 20* et 21* lettres d'Alfred de Musset. — La 
comtesse Kalergis. — Berryer. — M"" de B.... et le comte Pozzo 
di Borgo. — Dame (|ui file. — M"" de B... et le prince Belgio- 
joso. — Galanterie politique. — Le général de Cavaignac. — 
M"" de Cavaignac la mère. — Une grande dame russe convertie 
à la républi(iue. — Billet de la comtesse Kalergis. — A l'Elysée. 

— Dernier billet d'Alfred de Musset. — Chenavard, le peintre 
piiilosophe. — Son jugement sur Alfred de Musset. . . . 159 



TABLE DES MATIERES. 323 



PIERRE LANFREY 

Les lettres d'Everard. — Les apôtres de la femme. — Portrait de 
Lanfrey. — 10 lettres de lui à sa mère (1846-1854). — Ses débuts 
comme écrivain politique. — Ferocino. — Deux lettres à 
M""^ C. J. — Chenavard et les zouaves pontificaux. — Lettre à 
jjme *** — L'Histoire de Napoléon I". — Les salons d'Ary 
Scheffer et de d'Alton-Shée. — Lettres sur la paix de Villa- 
franca. — Sainte-Beuve au Sénat. — Voyage au pays natal. — 
Confidences. — Un amour de jeunesse. — Lettré à M"^ G. J. — 
La guerre de 1870-71. — Lanfrey volontaire. — Lettre à M"* G. J. 

— Les mobilisés de la Savoie. — Triste campagne. — Lettre à 
M°" C. J. — Lanfrey député. — Lettre au comité électoral des 
Bouches-du-Rhône. — Lanfrey ambassadeur à Berne. — Lettre 
de M"° G. J. — Relations avec Gambetta. — Appréciation de 
Chenavard sur Napoléon I". — Lanfrey sénateur inamovible. — 
Un aveu de M. Thiers. — Fin prématurée 227 

HENRI HEINE 

M. Heine et M. Gerusez, promoteurs d'Alfred de Musset. — Lettre 
d'envoi à M"° C. J. du livre de Heine sur l'Allemagne. — Deux 
billets d'excuse. — La princesse Belgiojoso. — Victor Cousin. — 
Le compositeur Bellini. — Jettatura. — Choucroute et ambroisie. 

— Malitourne pour .I.-J. Rousseau. — M™ Heine. — Une der- 
nière visite. — La voix de fauvette. — Sur Théophile Gautier 
et Gérard de Nerval. — M"'^ Kalergis. — L'Éléphant blanc. — 
Lettre de Heine. — La petite fée. — Béranger. — Une epithète 
mal comprise. — Moribondage et jalousie. — MM. Thiers, 
Guizot et Cousin en rêve. — Augustin Thierry. — La petite 
Véronique. — Oraison funèbre du perroquet. — La crise su- 
prême. — La femme noire et le coin divin 283 



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\ Les tomes I à X forment une série complète. 

< NOTA. — Les ouvrages marqués d'un * ont été choisis par 

\ le ministère de l'instruction publique pour faire partie des 

\ catalogues des bibliothèques publiques scolaires. Le deuxième ' 

I désigne les ouvrages choisis pour être distribués en prix. 

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COLLECTION COMPLÈTE 

DES TRENTE PREMIERS VOLUMES DU 

MAGASIN D'ÉDUCATION 

ET DE RÉCRÉATION 

PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE 

MM. JEAN MACÉ - P.-J. STAHL - JULES VERNE 

Pri^c : -2UU francs 
Payables en 8 termes de 25 francs à répartir en deux ans 



Les trente premiers volumes illustrés parus du Magasin 
d'Éducation et de Récréation constituent à eux seuls toute 
une bibliothèque de l'enfance et de la jeunesse. L'examen 
du catalogue général du Magasin, que nous tenons toujours 
à la disposition des parents, leur montrera que les œuvres 
principales, et pour ainsi dire complètes, de Jules Verne, de 
P.-J. Stahl, de Jules Sandeau, de E. Legouvé, d'EoGER, de 
J. Macé, de L. BiART et de bien d'autres ; que les plu.s heu- 
reuses séries de dessins de Frœlich, Froment et d'un grand 
nombre d'artistes éminents, écrites ou dessinées avec un soin 
scrupuleux, à l'usage spécial de la jeunesse et de la famille, 
sont contenues dans les trente volumes déjà parus. 

Cette collection grand in-8° représente par le fait la matière 
de plus de cent volumes in-18 ordinaires. Elle est en outre 
illustrée de près de quatre mille dessins, créés expressément 
pour le Magasin d'Éducation. 

Le Magasin d'Éducation s'est tenu avec soin en dehors de 
ce qu'on appelle l'actualité, dont l'intérêt passe et vieillit, 
pour ne laisser entre les mains de ses lecteurs que des œuvres 
d'un intérêt durable et permanent. Les premiers volumes, à 
ce titre, présentent donc un intérêt égal aux derniers, et 
offrir aux enfants les premières années, s'ils ne les connais- 
sent pas, leur assure des lectures aussi agréables que si on 
leur donnait los dernières. 



J. HETZEL ET C", 18, RUE JACOB 



*L,ES TOMES I à XXX 
RENFERMENT COMME ŒUVRES PRINCIPALES 
Les Aventures du Capitaine Hatteras, Les Enfants du Capitaine 
Grant, Vingt mille lieues sous les mers, Aventures de trois Russes et 
Je trois Anglais, Le pays des Fourrures, L'Ile mystérieuse ^ Michel 
>trogoff, Hector Sarvadac,Los Cinq cents millions de la Bégum,de Jules 
\erne. — La Morale familière, Les Contes Anglais, La Famille Chester, 
L'Histoire d'un Ane et de deux jeunes Filles, Une AITaire diflicile à 
arranger, Maroussia, Un pot de crème pour deux, de P.-J. Stahi.. — 
La Roche aux Mouettes, de Jules Sandeac. — Le Nouveau Robinson 
Suisse, de Stahl et Muller. — Romain Kalbris, d'Hector Malot. — 
Histoire d'une Maison, de Viollet-le-Duc. — Les Serviteurs de l'Es- 
tomac, Le Géant d'Alsace, Le Gulf-Stream, etc., de Jean Macé. — Le 
Itenier delà France, La Chasse, Le Travail et la Douleur, A Madame 
la Reine, La Fée Béquillette , Un premier Symptôme, Sur la 
l'olitesse, Lettre à M'" Lili, etc., de E. Legouvé. — Le Livre d'un 
père, de Victor de Laprade. — La Jeunesse des Hommes célèbres, 
lie Miller. — Aventures d'un jeune Naturaliste , Entre Frères 
et Sœurs, Voyages et Aventures de deux enfants dans un parc, 
Les Voyages involontaires , de Lucien Biart. — Causeries d'Eco- 
nomie pratique, de Maurice Block. — La Justice des choses, 
lie Lucie B"". — Les Aventures d'un Grillon, La Gileppe, par le 
liocteur Candèze. — Vieux souvenirs. Départ pour la Campagne, Bébé 
;,ime le rouge, etc., de Gustave Droz. — Le Pacha berger, par E. La- 
l.oulaye. — La Musique au foyer, par Lacome. — Histoire d'un Aqua- 
rium, Les Clients d'un vieux Poirier, de E. Va.n Bruyssel. — Le Chalet 
lies Sapins, de Prosper Chazel. — • L'Odyssée de Pataud et de son 
( hien Fricot, de P.-J. Stahl et Cham. — Le petit Roi, de S. Blandy. 

— L'Ami Kips, de G. Aston. — La Grammaire de M"' Lili, de Jean 
Macé. — Histoire de mon oncle et de ma tante, par A. Deuuet. — 
L'Embranchement de Mugby, Histoire de Bebelle, Une lettre inédite, 

\ >eptante fois sept, de Ch. Dickens, etc., etc. — C'est-à-dire une Biblio- 
I liièque complète de l'Enfance et de la Jeunesse. 

s Les petites Sœurs et petites Mamans, Les Tragédies enfantines, Les 
\ .->cènes familières et autres séries do dessins, par Froelich, Froment, 
PETAILLE; textes de Stahl. 

• TOMES XXXI-XXXII 

La Maison à vapeur, par Jlles \ eune. — Les Quatre filles du d'ic- 
lour Marsch, par P.-J. Stahl. — Leçons de Lecture, par E. LEiiOUNTi. 

— Biquette, par P. Chazel. — Contes et Nouvelles, par C. Lemonnier, 
I I ERMANT, Bentzon, DiTiv DE Saint-André, Nicole, Béxédict, etc. 



ENFANCE, lor AGE. LIBRAIRIE SPECIALE li 

PREMIER AGE 

BIBLIOTHÈQUE DE Mlle lILI ET DE SON COUSIN LUCIEN 

43 ALBUMS-STAHL IN-8° 

Prix : relié toile, à biseaux, 5 fr.; car t. bradel, 3 fr. 

L. Becker L'Alphabet des Oiseaux. 

CoiNGHON (A.) Histoire d'une Mère. 

Détaille. . Les bonnes idées de M"° Rose. 

Fatii La Famille Gringalet. 

— Gribouille. 

— Pierrot à l'école. 

— Les Méfaits de Polichinelle. 

— Jocrisse et sa sœur. 

Frœlicii Alphabet de mademoiselle Lili. 

— Arithmétique de mademoiselle Lili. 

— (iciu- de Kact) . . Grammaire de mademoiselle Lili. 

— L'A perdu de mademoiselle Babet. 

— Bonsoir, petit père. 

— Les caprices de Manette. 

— Commandements du Grand-Papa. 

— ". . La Crème au Chocolat. 

— Journée de mademoiselle Lili. 

— Jujules à l'Ecole. 

— Le petit Diable. 

— Mademoiselle Lili aux eaux. 

— Mademoiselle Lili à la campagne. 

— Monsieur Toc-Toc. 

— Premier Cheval et première Voiture. 

— Premières armes de M"« Lili. 

— L'Ours de Sibérie. 

— Cerf agile. 

— La Salade de la grande Jeanne. 

— fLe 1" Chien et le 1" Pantalon. 

Froment La Boite au lait. 

— Histoire d'un pain rond. 

— La petite Devineresse. 

Geoffroy | Le Paradis de M. Toto. 

JuNDT. I L'Ecole buissonnière. 

Lalauze Le Rosier du petit frère. 

Lambert Ciiiens et Chats. 

Lançon Caporal, le Chien du régiment. 

Marie Le petit Tyran. 

MÉAULLE Petits Robinsons de Fontainebleau. 

PiRODON Histoire de Bob aîné. 

— Histoire d'un Perroquet. 

. — fLa Pie de Marguerite. 

ScHULER (Tu.) .... Les Travaux d Alsa. 
Valton Mon petit Frère. 



■5K' 



(3 J. HETZEL ET de, IS, RUE JACOB 

13 ALBUMS-STAHL IN-8° 

Prix : relié toile à biseaux, 7 fr. 50; cartonné bradel, 5 fr. 

Cham Odyssée de Patnud. 

Frœlich Mademoiselle Mouvette. 

— La Révolte punie. 

— Petites Sœurs et petites Mamans. 

— Monsieur Jujules. 

— Voyage de M"= Lili autour du monde. 

— Vovaçe de découvertes de M"» Lili. 

Fro.ment La l)elle petite princesse Usée. 

— La Cliasse au volant. 

Greenwood i,J.). • • ■ Aventures de trois vieux Marins. 

— .... Pierre le Cruel. 

ScHULER (Th.)- • • • Le premier Livre des petits enfants. 
\'an Bruyssel .... Histoire d'un aquarium. 



28 ALBUMS-LIYRES EN COULEURS IN-4° 

EN CHROMOTYPOGRAPHIE ET CHRO.MOLITHOGRAPHIE 

Pnx : relié toile, tranches dorées, 3 fr. ; cartonné bradel, 1 fr. 50 

Au clair de la lune. — La Boulangère. — Le bon 
roi Dagobert. — Cndet-Roussel. — -J- Compère Guilleri. 
— 11 était une Bergère. - Girofïé-Girofla. — .\I.il- 
brough. — La Marni^otte en vie. — La Mère Michel 
et son chat. — Monsieur de la Palisse. — Nous n'irons 
plus au bois. — La Tour, prejids garde. 



Monsieur César. 

Le l'ommier de Robert. 

Gulliver. 

Mademoiselle Furet. 



Mouhn à paroles 
La Bride sur le cou. 
Le Cirque à la maison. 
Hector le Fanfaron. 

Jean le Hai'gneu.x (16 pi. cliromo.) 
Geoffroy ....... Monsieur de Crac. 

— Don Quichotte. 

— f Leçon d'Équitation. 

De Lucnr La Pèche au tigre. 

Marie f Mademoiselle Suzon. 

Matthis Métamorphoses du papillon. 



2 ALBUMS LIVRES EN COULEURS IN-4" 

Prix : relié toile, tranches dorées, 3 fr. 50 ; cartonné bradel, 2 fr. 
t Frœlich Mademoi.'îeile Pimbêche. 



Roi des Marniutlos. 



ENFANCE, JEUNESSE. LIBRAIRIE SPECIALE 7 

Cours complet et gradué d'Éducation 

POUR LES FILLES ET POUR LES GARÇONS 
A suivre en six années 

Soit dans la Pension, soit dans la Famille 

CAHIERS 

D'UNE ÉLÈVE DE SAINT-DENIS 

PAR DEUX ANCIENNES ÉLÈVES DE LA MAISON DE LA LÉGION D'HONNEUR 

ET VkW 

LOUIS BAUDE, ancien professeur au Collèi^e Stanislas. 
\7 Volumes in-i 8.— Brochés, 57 fr.; cartonnés, 61 fr. 50 

Clwque i-oliime se vend séparcment 



Sommaire des 12 cahiers. — Introduction. — Grammaire 
française. — Dictées. — Histoire sainte. — Mappemonde. — Géogra- 
phie de l'Histoire sainte. — Anciennes divisions de la France par 
provinces. — Division de la France par départements. — Table 
chronologique des rois de Franci;. — Arithméticiue. — Système 
métrique. — Lectures et exercices de mémoire. — Etymologies. — 
Histoire ancienne. — Ères chronologiques. — Mytiiologie. — Etudes 
préparatoires à l'Histoire de France. — Cosmographie. — Géographie 
de l'Asie Mineure. — Déparlements et arrondissements de la France. 

— Géographie de la France. — Histoire romaine. — Histoire de 
l'Eglise. — Paris et ses monuments. — Récapitulation de l'Histoire 
ancienne. — Histoire du moyen âge. — Géogiaphie moderne. — 
Géographie de l'Eurojic. — Histoire naturelle. — Précis de l'histoire 
de la langue fra;ii;nise. — Traité de versilicalion. — Histoire moderne. 

— Uoi.'grapliie de rAMiérii|ue et de l'Océanie. — Gui iosités historiques. 

— Ci'lanique. — Zoijlogio. — l'iiutipalcs inventions et découvertes. 

— l'iiiicipos de liltéiiiuirc. — Histoire delà lillérature ancienne et 
française. — Philosophie. — 'l'ablc chronologique des principaux 
événeuieiils de l'Iiistoire conteni|)oraiiio depuis 1789. — Hib iograpiiie. 



-3K 



J. IIETZEL ET Cie, ]8, RUE JACOB 



— ['hilologie des langues européennes. — Précis de l'Histoire géné- 
rale des études. — Biographie des femmes célèbres. — Notions 
géographiques complémentaires. — Morceaux choisis. 



Sommaire des 4 cahiers préliminaires. — Religion. — 
Education. — Instruction. — Notions sur les trois règnes de la 
nature. — Connaissance des chitFres et des nombres. — Lectures. — 
Exercices de mémoire. — Cours d'écriture (avec modèles). 

Sommaire du cahier complémentaire. — Considérations 
générales. — Histoire de l'Arciiitecture. — De la Sculpture. — De 
la Peinture. — Gravure. — Lithographie. — Histoire de la Musique. 

— Astronomie. — Archéologie. — Numismatique. — Paléographie. 

— Minéralogie. — .algèbre et Géométrie. — De la Vapeur et de ses 
applications. — Télégraphie électrique. — Galvanoplastie. — De la 
Chloroformisation. — De la Photographie et de l'Aéroslation. 

ÉTUDES D'APRÈS LES GRANDS MAITRES 

Dessins par A. COLIN 

Professeur de dessin à l'École jwlijtcchnique 

Alduu i.\ -folio, 20 PLANCHES. — Cartonné bradel, 20 francs 

Cartonné toile, tranches dorées, 22 francs 

Chaque planche collée sur carton, avec texte au dos , 1 fr. 25. 

ATLAS COMPLEMENTAIRE 

DES CAHIERS D'U.N'E ÉLÈVE DE SAI.NT-DENIS. 

Atlas classique de Géographie universelle, composé 
de ::Ji l)lanches en iilusicurs couleurs, dressées par M. DfDAiL, ex- 
professeur adjoint de géographie à l'Ecole de Saint-Cyr. — 1 volume 
grand in-8, cartonné bradel. Prix : 8 fr. 

Les programmes d'admission aux Écoles de l'Etal se trouvent dans les Grandes 
écoles civiles el militaires de France, par MonTiuen d'Ocacme. — Un beau 
vol. in-18, 3 fr. 50. (Voir Page 24.) 

Voir pour les Classiques franrais, p. 20. 
«« ~-~î« 



I ENFANCE, JEUNESSE. LIBRAIRIE SPÉCIALE 

PRIX — CADEAUX — ÉTHENNES 



^^taUE DES ,, 

<\P ÉDUCATION ^/y- 



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Volumes illustrés grand in-8'> 



ŒDVRES COMPLETES __ ŒClfRES COMPLÈTES 

parues: JULES VERNE P^'"" = 

1^8 fr. (OEUVRES COMPLÙTE'i ) ^^^ ""• 

BROCHEES CÀRTOnNlill 

Voyages Extraordinaires 

COURONNÉS PAR L'AGADÉMIE 

TRÈS BELLE ÉDITION POPULAIRE ILLUSTRÉB 



**Cinq Semaines en Ballon, illustré de 80 dessins 
et vignettes par Riou. 1 vol. in-8°, toile, tr. do- 
rées, 7 fr.; broché 5 

**Voyage au Centre de la Terre, illustré de 56 des- 
sins par Riou. 1 vol. in-S", toile, tr. dorées, 7 fr. ; 
broché 3 

Ces deux ouvrages réunis en un seul volume grand ia-8». Ileiié, 
tr. dor., 14 fr. ; toile, tr. dor., 12 fr.; broché 9 

** Les Aventures du capitaine Hatteras (Les An- 
glais AU PoLE Nord et Le Désert de Glace), 
illustré de 261 dessins et vignettes par Riou. 1 vol. 

fr. in-8°. Relié, tr. dorées, 14 fr. ; cart. toile, tr. 
orées, 12 fr.; broché 9 

*Vingt mille lieues sous les Mers, 111 dessins 
par DE Neuville. 1 vol. grand in-S". Relié, tr. do- 
rées, 14 fr.; toile, tr. dorées, 12 fr.; broché 9 



ïé 



1. 



I!l J. HETZEL ET C'^, 18, RUE JACOB 

JULES VERNE 

(OEUVnES COMPLÈTES. — SUITE) 

**Les Enfants du capitaine Grant (Voyage au- 
tour DU monde). 177 dessins de Riou.l vol. grand 
in-8''. Relié, tr. dorées, 15 fr. ; toile, tr. dorées, 

13 fr.; broché 10 

*L'Ile mystérieuse, 1 vol. grand in-8, illustré de 

154 dessins par Fiîrat. Relié, tr. dorées, 15 fr. ; 
toile, tr. dor., 13 fr.; broché 10 

*De la Terre à la Lune. 43 dessins par de Montaut. 
1 vol. grand in-8, tuile, tranches dorées, 7fr.;bro- 
clié 5 

'Autour de la Lune (suite de la Terre a la Lune\ 
45 dessins par Emile Bavard et de Neuville. 
1 vol. grand in-8, toile, tranches dorées, 7 fr.; bro- 
ché 5 

Ces deux ouvrages réunis en un seul volume prand in-8. Relié, 
Iranclies dor., 14 IV.; tuile, tranclius durêus, 12 fr. ; broche. . . 9 

*• Aventures de trois Russes et de trois Anglais, 

5- dessins par P'krat. 1 vtil, grand in-S°, toile, 

tianchi}s dorées, 7 fr.; broché 5 

* 'Une Ville flottante, suivie des Forceurs de 
Blocus. 44 dessins par Férat. 1 vol. gr. in-S", 
toile, tranches dorées, 7 fr.; broché 5 

Cus deux ouvrages réunis en un seul volume grand iu-S. Relié, 
Iranrhrs dorées, 14 fr. , toile, tranches dorées, 12 fr. ; hroché. . . 9 

'Le Pays des Fourrures, 105 dessins par Férat 

et de Beaurepaihe. 1 vol. grand in-S». Bel., tr. l 

dorées, 14 fr.; toile, 12 fr.; broché 9 » | 

'Les Indes Noires, 1 vol. illustré de 45 dessins, par 

Fi'uiAT. Cart. toile, tr. dorées, 7 fr.; broché 5 

"Le Ghancellor, 1 vol. illustré de 58 dessins par Riou 
et FÉRAT. Cart. toile, tr. dorées 7 fr.; broché ... 5 

Ces deux ouvrages réunis ou un seul volume grand in-8. Relié, 

14 fi-.; toile. 12 fr.; bro.-lié ' 9 

"Le Tour du Monde en 80 jours, 80 dessins par de 
Neuville et L. Benett. 1 vol. grand in-S°, toile, 
tranches dorées. 7 fr.; broché 5 

*Le Docteur Ox. 1 volume illustré de 58 dessins par 
Sciiuler, Bavard, F"rœlich, Marie. Prix: cart. 

toile, tr. dorées, 7 fr.; broché 5 

Ces deux ouvrascs réunis en un seul volume grand in-8. Relié, 
tr. d.inis, 14 fr. ,' toile, Ir. dor., 13 fr. ; broché. 9 

'Michel Strogoff. 1 vol. illustré de 95 dessins par 
Férat. Prix : relié, tranches dorées. 14 fr.; toile, 
12 fr.; brn,-|i,-. 9 



ENFANCE, JEUNESSE. LIBRAIRIE SPECIALE 1 1 

Hector Servadac, voynges et aventures à travers Je 
monde solaire. 1 beau voL illustré de 100 dessins, 
par Philippoteaux. Prix : relié, tr. dorées, 14 fr.; 
toile, tr. dorées. 12 fr.; broeiié 9 • 

**Un Capitaine de 15 ans, 1 bi'auvol. illustré de 93 
dessins par Mi'.Yicn. Prix relié, tr. dorées, 14 fr.; 
toile, tr. dorées, 12 fr.; broché 9 » 

Les Cinq cents millions de la Bégum, 1 vol. 
illustré de 48 dessin.s, par BEXiiXT. Prix cartonné, 
toile, tr. dorées. 7 fr.; broché 5 » 

Les Tribulations d'un Chinois en Chine, 1 vol. 
illustré de 52 dessins, par Bi:nett. Pri.x : cartonné, 

toile, tr. dorées, 7 fr.; broché 5 » 

C»s deux ouvrages réunis en un seul volume grand in-8o. Relie, 
tr. doiecs, 14 1V.; toile, tr. -dorée:!, 12 fi-.; broché 9 » 

fLa Maison à vapeur, 1 beau volume in-8° illustré 
de loi dessins, par Benktt. relié, tr. dorées, 14 fr.; 
toile, tr. dorées, 12 fr.; broché 9 » 

*'La découverte de la Terre, 1 beau vol. illustré de 
117 dessins et cartes par Philippoteaux, Benett, 
Matthis et DuB\iL. Prix, relié, tr. dorées, 12 fr.; 
toile, tr. dorées, 10 fr.; broché 7 » 

**Les grands Navigateurs du XVII^ siècle, 1 beau 
vol. illustré de 116 dessins et cartes, par P. Phi- 
lippoteaux et M.ATTHis. Pri.x : relié, tr. dorées, 
12 fr.; toile, fr. dorées, 10 fr.; broché 7 * 

fLes Voyageurs du XIX'- siècle, 1 beau vol. in-8» 
illustré de 108 dessins et cartes, par Benett. Prix: 
i-elié. Ir. dorées, 12 fr.;toile, tr. dorées, 10 fr.;broché 7 » 

JULES VERNE & THEOPHILE LAVALLEE 
* • Géographie illustrée de la France et de ses Co- 
lonies. Nouvelle édition l'evue etcom[jlétée ))ar Du- 
UAiL. lus grav. par Cleiiget et l'.iou, et 100 cartes 
pui- CoNSTANs et SÉDiLLE. 1 vol. grand in-S". Rc^Ué, 
tr. dor., 15 fr.; cart. toile, tr. dor., loir. ; broché. . . 10 • 

VOLUMES GRAND IN-16 COLOMBIER ILLUSTRÉS 

PETIl'E BIBLIOTIlLiQUI-; BLANC. .E 

BAUDE (L.) 
Mythologie de la jeunesse, 1 vol. toile, tranches 

dorées, aquarelle, 3 fr.; broché 2 » i 

DE LA BÉdÔlLIÉRE 
I Histoire de la mère Michel et de son Chat, \ 

l 1 vol. toile, tr. dorées, aquarelle, 3 fr.; broché. . . 2 » j 



-9* 

1- J. IIETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB 

CHAZEL (PROSPER) 
■j-Riqn ette,! vol. toile, tr. d o r., a q uarelle, 3 fr.; broché. 2 » 

~ DEVILLERS 

Les Souliers de mon Voisin, 1 vol. toile, aqua- 

l'clie, tr. dorées, 3 fr.; Ijroché 2 » 

CH. DICKENS ~~' ' 

L'Embranchement de Mugby, 1 vol. toile, tr. dor., 

aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

A. DUMAS 
*^La Bouillie de la Comtesse Berthe,l vol. toile, 

tr. dorées, ariuarelie, 3 fr. ; broché 2 » 

O CTAVE FEUILLET 
La Vie de Polichinelle, i vol. toile, tr. dorées, 
aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

. M. GÉNIN 

Le petit Tailleur Bouton, 1 vol. toile, tr. dorées, 

aquai'elle, 3 fr.; broché 2 » 

GOZLAN (LÉON) 
f Aventures du prince Ghènevis, 1 vol. toile, tr. 
dorées, aquarelle, 3 fr., bro ché 2 » 

CKCOME (P.) 
La Musique en famille, 1 vol. toile, tr. dorées, 
aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

LEMOINE 
La Guerre pendant les vacances, 1 vol. toile, 
tr. dorées, ag uai-elle, 3J'r.; brocli é 2 » 

" LEMON N l'ER^rCO 

7 Bébés et Joujoux, 1 vol. toile, tr. dorées, aquarelle 

3 fr. broché 2 » 



P. DE MUSSET 
M' le Vent et M™° la Pluie, 1 vul. toile, tr. dorées, 

aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

NODIER (CHARLES) 
tTrésordes fèves et fleur des pois, 1 vol. tr. do- 

i-ées, aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

E. OURUÂC ~ 
Le Pi'ince Coqueluche, 1 vol. toile, tr. dorées, 
aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

" ' SAND V GEORGE) 
7 Histoire du véritable Gribouille, 1 vol. tr. dorée.<3, 

aquarelle, 3 fr.; br oché 2 i 

p.-j. sTah L 

Les Aventures de Tom Pouce, 1 vol. toile, tr. 

cloiecs, .-iquiU-clli', ;; fr.; Iin^rhc 2 « 

•a 



ENFANCE, JEUNESSE. LIBRAIRIE SPÉCIALE 13 

VAN BRUYSSEL 
**Les Clients d'un vieux Poirier, 1 vol. toile, tr. 

dorées, aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

""^ ' JULES VERNE 

**Un Hivernage dans les glaces, 1 vol. toile, 

tr. dorées, aquarelle, 3 fr.; broché 2 » 

VIOLLET-LE-DUC 
Le Siège de la Rochepont, 1 vol. toile, aquarelle, 

tr. dorées, 3 fr.; broché 2 » 

VOLUMES IN-8 CAVALIER ILLUSTRÉS 

G. ASTON 
L'Ami Kips, 1 vol.. toile, tr. dorées, 7 fr.; broché 



A. DE BREHAT 
Aventures de Chariot, 1 vol. toile, tr. dor., 7fr., br. 



DE CHERVILLE 
'Histoire d'un trop bon chien, 1 vol. toile, tran- 
ches dorées, 7 fr.; broché 5 



A. DEQUET 
-/Histoire démon oncle et de matante,! vol. toile, 
tr. dorées, 7 fr.; broché . 5 



ALEXANDRE DUMAS 
**La Bouillie de la comtesse Berthe,lvoI. toile, 

tranches dorées, 7 fr.;_broché 5 

Histoire d'un casse-noisette, 1 vol. toile, tranches 

dorées, 7 fr.; broché 5 



M. GENIN 
La Famille Martin, 1 vol. toile, tr. dor.. 7 fr.; broché. 5 



A. K/EMPFEN 
La Tasse à thé, 1 vol. toile, tr. dor., 7 fr.; broché. 5 



NERAUD 
La Botanique de ma fille, 1 vol. toile, tranches 

dorées, ffr.; broché 5 



RECLUS (E.) 
-[Histoire d'une Montagne, 1 vol. toile, tr. dorées, 
7 fr.; broché 5 



P.-J. STAHL 
La Famille Chester (adaptation), 1 vol. toile, tr. dor., 

7 fr.; broché 5 

*Mon premier voyage en mer, 1 vol. toile, tranches 

dorées, 7 fr.; broche 5 



ïfe- 



RENE VALLERY-RADOT 
* Journal d'un volontaire d'un an (oucrage cou- 
ronné), 1 vol. toi]'.', tr. dorées, 7 fr.; bro.-lié. ... 5 



14 J. HETZEL ET Cie , 18, RUE JACOB 

VOLUMES GRAND IN-8 RAISIN ILLUSTRÉS 

BENTZON 
fYette, Hisioire d'une jeune Créole, 1 vol. in-8% illustré 
par M. Meyer. Relié, tr. dorées, 11 fr.; toile, tr. 
dorées, 10 fr. ; broché 7 • 

BLANDY (S-) 
**Le Petit Roi,l vol.in-S", illustré par Bavard. Relié, 

tr. dorées, 11 fr.; toile, tr. dorées, 10 fr.; broché. . 7 ■■ 

BRÉHAT (ALFRED DE) 

* Les Aventures d'un petit Parisien, 1 beau vol. 
in-S", illustré par Morin. Relié, tranches dorées, 
11 fr.; toile, tranches dorées, 10 fr.; broché 7 " 

BIART (LUCIEN) 

»* Aventtires d'un jeune Naturaliste, 1 beau vol. 

grand in-8% orné de lo6 dessins par Benett. Relié, 

tr. dorées, 14 fr.; toile, tr. dorées, 12 fr.; broché 9 » 

** Entre frères et sœurs, i beau vol. in-S», illustré 

par Lalauze. Relié, tranches dorées, 11 fr.; toile, 

tranches dorées, 10 fr.; broché 7 » 

Deux Amis, 1 beau vol. in-S", illustré par G. Boutet. 

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PniLiPi'OTEAUx. Relié, tranches dorées, 11 fr.; 
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Frœlich. 1 vol. in-S". Relie, tranches dorées, 
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illustré par Frœlich. Relié, tr. dor., 11 fr.; toile, 
tr. dor. 10 fr.; hroché 7 

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TALL. 1 beau vol. in-8°. Relié, tranches dorées, 
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* Le Théâtre du Petit-Château, 1 beau vol. in-8» 
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dorées, H fr. ; toile, tranches dorées, 10 fr. ; broché. 7 

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Yan'Dargent. 1 vol. in-S". Relié, tranches dorées, 
11 fr. ; toile, tranches dorées, 10 fr. ; broché. ... 7 

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dessins de E. Bavard, 1 vol. in-S" jésus, relié, 
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Les jeunes Voyageurs, 1 vol. in-S", illustré par 
John Davis. Relié, tranches dorées, 11 fr.; toile, 
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J, Michelet f La Prise de la Bastille et la Fête 

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La Bruyère . . Les Caractères 2 v. 

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BoissoNNAS (M"" B.). . *Une famille pendant la guerre 

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de LiTTRÉ) (ouc. cour.) . . 1 v. 

Bréhat 'de) .**Aventure3 d'un petit Parisien. 1 v. 

C\ndèze (D'') Aventures d'un Grillon .... 1 v. 

C\RLEN Emilie) Un brillant Mariage 1 v. 

Chazel (Prosperl. ... Le Chalet des Sapins 1 v. 

Cherville (de) *Histoire d'un trop bon Chien. 1 v. 

Clément (Ch.) **Michel-Ange, Raphaél, etc. . 1 v. 

Desnoyers (Louis). • • Jean-Paul Choppart 1 v. 

Durand (Hip.) Les grands Prosateurs 1 v. 

Les grands Poètes 1 v. 

'Eqgek -{-Histoire du Livre 1 v. 

Ergkmann-Chatri.\n. *Le Fou Yégof ou l'Invasion. . 1 v. 

*Madarae Thérèse 1 v. 

_ ^Histoire d'un Paysan (gompl.) 4 v 

Fath (G.) Un drôle de Voyage 1 v. 

Foucou Histoire du travail 1 v. 

(}É>;i>g La Famille Martin 1 v 

Gramon't' (Comte de). . Les Vers français et leur pro- 
sodie 1 V. 

Gratiolet (P.) *De la physionomie 1 v. 

Grimard Histoire d'une goutte de sève. 1 v. 

Le Jardin d'acclimatation. . . 1 v. 

Hippeau (M""^). ..... *Cours d'économie domestique. 1 v. 

Hugo (Victor) *Les Enfants (le Livre des 

MÈRES)t 1t. 

Immermann La Blonde Lisbeth 1 v. 

Laprade (V. de) ... . *Le Livre d'un père * ^' ^ 



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Stahl et Muller. . *. 

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xix= siècle^ENFANCE et Ado- 
lescence) 1 

*Le.î Pères et les Enfants au 

XIX' siècle (La Jeunesse). . 1 

*Cunférences parisiennes .... 1 

*Nos Filles et nos Fils 1 

*L'Art de la Lecture 1 

. 'Contes à mes Nièces i 

. ^Histoire et Critique 1 

*Histoired'uneBouchéedepain. 1 

*Les Serviteurs de l'estomac . 1 

**Conte3 du Petit Cliàteau. ... 1 

*AritIimétique du Grand-Papa. 1 

. *Géographie physique 1 

*Le Slonde où nous vivons . . 1 

,**Jcjunesse des Hommes célèbres 1 

**Mora]e en action par l'histoire 1 

, Dictionnaire de mythologie. .. 1 

Rhétorique nouvelle 1 

. *"Comédie enfantine(ouc.ctMfr.) 1 

^Histoire d'un Ruisseau 1 

'"Le Fond de la Mer 1 

♦Histoire naturelle 1 

**La Roche aux Mouettes .... 1 
*Con.~eils à une mère sur l'édu- 
cation littéraire 1 

♦Principes de littérature 1 

♦Histoire de la Terre 1 

♦Contes et récits de Morale fa- 
milière {oucr. couronné). . 1 
♦♦Histoire d'un Ane et de deux 
jeunes Filles {ouor. cour.) . 1 
La famille Cliester, adaptation 1 
♦Les Patins d'argent(oap. cour.) 
d'après Mapes Dodge. . . . 
♦♦Mon 1" Voyage en mer, d'après 
une traduction de Thoulet. 
♦Les Histoires de mon parrain. 
♦♦Maroussia {ouc. cour.), d'après 

Mnrkn Wowzoff i 

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Amérique. 
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Madeleine l 

Mary Bell, Williamet Lafaine. 1 

♦Le nouveau Robinson suisse. 1 

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Z - Les Voyageurs du xix» siècle. ....•• - ^. 

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I MoRTiMER d'Ocagne. *Les grandes Écoles civiles 
I et militaires de France. — 
I Historique. — Programmes 
l d'admission. — Régime inté- 
l rieur. — Sortie, carrière ou- 

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)(les et Ballades. 
jes Orientales, 
^s Feuilles d'automne, 
^s Chants du crépuscule, 
^es Voix intérieures, 
es Rayons et les Ombres, 
es Châtiments, 
es Contemplations. 
a Légende des Siècles. 
es Chansons des Rues et 
des Bois. 
,'Année terrible. 
L Légende des Siècles (nou- 
I velle série). 
'Art d'être Grand-Père. 
e Pape. 
Pitié suprême. 



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'Hernani. 

'Marion de Lorme. 

•Le Rqi s'amuse. 

Lucrèce Borgia. 

Marie Tudor. 

Angelo, tyran de Padoue. 

'La Esmeralda. 

•Ruy Blas. 

*Les Burgraves. 

rohàx 

•Han d'Islande. 

Bug-Jargal. 

•Le dernier Jour d'un Con- 

d;;;ii:.é. 
I Claude Gueux. 



Les Misérables. 

Les Travailleurs de la mer. 

L'Homme qui rit. 

Quatrevingt-treize. 

HISTOIRE 

Histoire d'un Crime. 
Napoléon le Petit. 
Paris. 

PHILOSOPHIE 

Littérature et rh:'..'.;:pL;i 

mêlées. 
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.\vant l'Exil. 
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uilles d'automne, 1 to! -4 » 

Lants du crépuscule, 1 vol 4 > 

ix intérieures, 1 vol 4 » 

iiyons et Ombres. 1 vol 4 » 

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L'illustre docteur Mathéus — .... 

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Contes des bords du Rhin — .... 

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' Les Deux frères — 

*Histoire d'un sous-maître — 

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1,508 dessins, dont 600 grandes scènes et types avec 
légendes de Gavarni et 908 dessins par Grand- 
ville, Bertall, Cham, Dantan, etc.; texte par 
Balzac, Alfred de Musset, Victor Hugo, 
George Sand, Stahl, Barbier, Sue, Laprade, 
SouLiÉ, Nodier, Gozlan, Gustave Droz, Ro- 
chefort, Villemot, M""° de Girardin, etc. L'ou- 
vrage complet forme 4 beaux volumes grand in-8". 
500 dessins chefs-d'œuvre de Gavarni et 1000 des- 
sins de divers. Relié 1/2 chagrin, 44 fr.; toile, 

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11 fr.; toile, tranches dorées, 10 fr.; broché 7 » 

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liCs Animaux peints par eux-mêmes, scènes de 
la vie privée et publique des animaux, sous la 
direction de P.-J. Stahl, avec la collaboration de 
Balzac, Gustave Droz, Benjamin Franklin, 
Jules Janin, Alfred dk Musset, Eugène Sue, 
Charles Nodier, George Sand, P.-J. Stahl. 
1 vol. grand in-S", contenant 320 dessins. Chef- 
d'œuvre de Grandville. Relié , tranches dorées , 
14 fr. ; cartonné toile , tranches dorées , 12 fr. ; 
broché 9 » 

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Renard, traduit par E. Grenier, illustré de 
60 belles compositions par Kaulbach. 1 vol. gr. 
in-S». Relié, tranches dorées, 11 fr.; toile, tranches 

dorées, 10 fr.; broché 7 » 

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in-8. Toile, tranches dorées, 5 fr.; broché 2 50 

GEORGE SAND 
i^omans champêtres. — 2 beaux vol. in-8', illus- 
trés par T. Johannot. La petite Fadette, la 
Fauoette du Docteur, André, la Mare au Diable, , 

François le Champi, Promenades autour d'un 
Village. Chaque vol., rel. tranches dorées, 15 fr.; 
toile, tranches dorées, 13 fr.; broché 10 » 



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— Benilo Vasquez 

— La Terre chaude 

— La Terre tempérée 

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— l.es Clientes du D' Bernagius. 
Bixio (Biîppa) Vie du Géiiéral Nino Bixio. 

Traduction de l'Italien. . . . 
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,p;ir Lucien Biart) 

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Daudet (Alphonse). . . Le Petit Chose 

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— Une Campagne en Kabylie. . 

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clarinette. . 

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*Le Fou Yégof 

La Guerre 

Histoire d'un Conscrit de 1813. 

Hlst. d'un homme du peuple . 
*Hist. d'un paysan, compl. en 
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L'illustre docteur Mathéus . . 
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luLLEK (Eugène). . . 

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Maître Daniel Rock 1 v. 

Waterloo 1 v. 

*His-toire du plébiscite 1 v. 

*Les Deux Frères 1 v. 

Souvenirs d'un ancien chef de 

chantier 1 v. 

L'ami Fritz, pièce 1 v. 

Le Juif polonais, pièce à 1 50. 1 v. 

L'Angleterre et la vie anglaise. 5 v. 

Discours du bàtonnat 1 v. 

Où mènent les chemins de 

traverse 1 v. 

Une Cause secrète 1 v. 

Lettres d'Egypte 1 v. 

Essai sur la jeunesse contem- 

, poraine 1 v. 

Emotions de Polydore Maras- 
quin 1 V. 

Les Gentilshommes pauvres . 1 v. 

Les Gentilshommes riches . . 1 v. 

La Fin d'un monde. Le neveu 

de Rameau 1 v. 

Variétés littéraires 1 v. 

. Jean sans Peur 1 v. 

. La Mionette 1 v. 

. Esprit des Allemands 1 v. 

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— Espagnols 1 v. 

— Grecs 1 v. 

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— Latins 1 v. 

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Le Batelier de Clarens. . . . 2 v. 

Gaston 1 v. 

Les Poètes de combat 1 v. 

Le Secret de Polichinelle ... 1 v. 

Les Chemins de fer 1 y. 

La Liberté et les intérêts ma- 
tériels 1 v. 

Lettres inédites (trad. par Ro- 
land) 1 V. 

Les Mille et une Nuits matri- 
moniales 1 v. 

Voyageautourdugrandmonde J v. 

La Vie à grand orchestre. . . 1 v. 

Sans Queue ni Tête 1 v. 

L'Arc-en-ciel 1 v. 



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Souvenirs sur M. de Cavour.. 

Le Nouveau Roman comique. 

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Promenades autour d'un vil- 
lage 

Le Clieval à côté de l'homme 
et dans l'histoire 

Les bonnes fortunes pari- 
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— Les Amours d'un pierrot. . 

— _ Les Amours d'un notaire . 

Histoire d'un homme enrhumé.) 
Voyage d'un étudiant . . . .) 

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où il vous plaira. ../...) 

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Fumée (préface de Mérimée) . 

Une Nichée de gentilshommes. 

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Les Eaux Printanières 

Les Reliques vivantes 

Terres vierges 

Pour la vérité et pour la justice 

La politique et le siège de Paris 

L'Etudiant d'aujourd'hui. . . 

La Femme en blanc 2 

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Ahago (Etienne) Les IBleus et les Blancs 

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Bastide (A.) Le Christianisme et l'esprit 

moderne 

Berchère ^L'Isthme de Suez 

BouLi.ON {F..) Chez nous 

Carteron (G) Voyage en .Mgéric 

Chauffour Les Rcformateursduxvpsiècle 

DoLLFUS (Charles) . . . La Confession de Madeleine. 

DuvERNET. La Canne de M'Desrieux . . . 

Favier (F.) L'Héritage d'un misantiirope. 



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lET (F.) Histoire de Bordas Dumoulin. 

NCRET (A.) Les Fausses Passions 

VALLEY (Gaston). . , Aurélien 

VERDANT (Désiré) . , Don Juon converti 

Les Renaissances de don 

Juan 

. La Flûte de Pan 

La Lyre intime 

Les Bucoliques, de Virgile. . . 

. Les Eaux'de Spa 

■GRiEN (X.) Prodigieuse Découverte .... 

;AL(Antony). Les Atomes 

JONIN (Louis) Les Pays lointains 

EEL Haôma 

.LLORY (M"") A l'aventure en Algérie. . . . 

ORMS DE RoMiLLY . . Horacc (traduction) 



FÈVRE (André). 



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1 V. 
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Prix divers 



tONYME Le Prisme de l'àme 

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— Rome 

ITULLY (Albéric d') . Fantaisie 

lUiÈRE (S.) Une Saison en Allemagne. . . 

fi.MET (Emile) L'Orient d'Europe au fusain, 

in-18 

— Esquisses Scandinaves, 1 vol. 

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VERDANT (Désiré) . . Appel aux artistes 

ULTRE (E.) Capharnaùm 

RMEZ Jours de solitude, 1 vol. in-8. 

.YN.vLD ^Histoire de la Restauration. . 

VK (de la) Souvenir de M. de Cavour. . 

HNÉEGANS (A.) .... Contes. 1 vol. in-lS 



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L. AuBERT Lettres sur l'iustruct. oblig. . » 50 i 

Berthkt (Andrâ^. . . . Mes Lunes 2 » ! 

Chevreux (M""'). . . . André Marie et J.-J. Ampère. 1 

2 vol. à 3 fr. 50 7 »! 

A. Decourcelle . . . . Les Formules du docteur Gré- } 

goire (Diction, du Figaro). 2 t i 

Erckmann-Chatrian. . Juif polonais, pièce en 3 actes. 1 50] 

— Lettre d'un électeur à son 

député . . ' 

— Quelques mots sur l'esprit 

humain 15!/ 

Favuk (Jules) Conférences et mélanges. . . 3 f-'J 

J. Hetzel Aux députés, sur la reprise 

des échéances » 50 

Hugo (Victor) Les Châtiments. 1 vol. in-18. . 2 » 

— Napoléon le Petit. 1 vol. in-18. 2 » 
Legouvé (E.) L'alimentation morale pen- 
dant le siège » 2.') 

— Les deux misères » 2.) 

— Les épaves du naufrage. ... » 50 

— Samson et ses Elèves 2 » 

— * Lamartine 1 5(1 

— Maria Malibran » 75 

Macé (Jean) Morale en action 1 fr, 

— Lettres d'un paysan d'Alsace 

sur l'instruction obligatoii-e. > 30, 

— Legènieet la pet. ville. lv.in-32. » 25 

— Anniv.de Waterloo. Iv. iii-32. » 15 

— Une carte de France; le Gulf- 

Stream. 1 vol. in-32 » 25 

— La Ligue de renseig.,n'"l à 4, à » 25 
Merson (Olivier). . . . Ingres, sa Vie et ses Œuvres, 

1 vol. in-32 I 50 

Nadar Le Droit au vol 1 » 

pROtDiiON La Guerre et la Paix. 2 vol. 2 » 

QuATRELLES Une date fatale 1 » 

Les Amours extravagantes de 

la princesse; Djalavann. ... 3 50 

Stahl [P.-J.) Entre bourgeois » 50 

SusANE (Général). . . . L'artillerie avant et depuis la 

guerre 50 

A'erne (Jules) Neveu d'Amérique , comédie 

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— Les Fondateurs de l'astrono- 5 

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I {^ ciens 7 50 | 

l Nc et Artom .... Œuvre parlemenL du comte de } 

s Cavour 7 -tC' ; 

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Massinger — 6 * f 

Beaumont et Fletcher. ... 6 » ^ 

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Strauss (D..F.). . . .• . Nouv. Vie de Jésus (traduite \ 

par Ch. Dollfus et A. Nefft- | 

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Verne Jule-", Le Tour du Monde en 80 jours » 

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et P.-J. Stahl. (. tion ^ ^- î 

Eugène No£L Vie des fleurs et des fruits . . 1 v < 

P.-J. Stahl Théorie de l'amour et de la ja- i 

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L'Oraison dominicale, dessins de Frœlich. Album 
in-4°, contenant 10 planches à l'eau-forte, relié, toile. 18 • 

Sept Fables de la Fontaine, dessins de Frœlich. 
Album in-4", illustré de 10 planches, broché 5 » 

Les Richesses gastronomiques de la Franoa — 

LoRBAC (Cil. de", texte. — Lalle.mand (Ch.}, illu.stra- 
tions : Les vins de Bordeaux, 1" partie. Gt'/itVa/t'fc'i»-, 
cultures, oeiidanges, classification, châteaux vi/ii- 
coles. Crus classés. Broché 25 » 

— Saint-Émilion, 50/1 histoire, ses monuments et ses 
oins. Broché 8 » 

l'aris. 1^ lAf>Mtt#e MoAeuoz, rue du Four, 5i biâ. 



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Université d'Ottawa 

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